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Carton rouge aux discriminations

Ancien Diable rouge passé par le Standard et Anderlecht, Mbo Mpenza sillonne aujourd’hui les écoles pour parler des discriminations avec les enfants. À travers le football, ses souvenirs de terrain et des ateliers pratiques, il tente de transformer les réflexes de moquerie ou d’exclusion en gestes de solidarité.

Parmi les petites têtes attablées à leur banc, beaucoup sont incollables sur les performances de Lukaku, De Bruyne, Doku et autres stars du football belge actuel. La figure du ballon rond qui se tient devant eux ce matin est, en revanche, mieux connue de la génération de leurs parents… Mais un rapide coup d’œil à son palmarès — une Coupe du Monde en 1998, l’Euro en 2000, 20 buts marqués pour le Standard et 30 pour le RSC Anderlecht — suffit pour que l’excitation des élèves de 3primaire de l’école des Pagodes, dans le nord de Bruxelles, gagne du terrain. Tous se pressent pour la photo de groupe aux côtés de Mbo Mpenza. Les demandes d’autographes s’enchaînent.

Mais l’ancien Diable rouge n’est pas venu en classe, ce lundi, pour parler de football. «Aujourd’hui on va parler de discriminations», annonce-t-il après un tour de présentation où chacun est invité à dire son prénom et ce qu’il aime. L’occasion de rappeler que «la force d’une classe, et la force du monde, c’est la différence».

«La discrimination, c’est quand on se moque ou qu’on rejette quelqu’un parce qu’il est différent. Cette différence, ça peut être la couleur de peau, la religion, le physique, les goûts, le talent…» Avec pudeur, mais en toute transparence, l’ancien joueur né à Kinshasa en 1976 raconte ses premiers pas dans le football professionnel. C’est à Courtrai, il a 17 ans. Dans le brouhaha des tribunes, les chants de supporters et encouragements se muent en cris de singe, dirigés contre lui.

«À votre avis, quelle émotion j’ai pu ressentir à ce moment-là?», demande-t-il aux élèves. Les réponses pleuvent: «Déçu», «triste», «rejeté», «différent», «en colère», «blessé», «seul»… Le sujet délie rapidement les langues.

«Quand j’explique les discriminations que j’ai subies, il y a souvent des enfants qui se livrent aussi, nous racontera Mbo Mpenza à l’issue de cette animation. Une fois, un enfant a expliqué pour la première fois qu’il avait un jour voulu aider une fille tombée dans la cour et qu’elle lui avait répondu: ‘Ne me touche pas, t’es qu’un voleur, t’es qu’un sale Arabe.’»

Autre lieu, autre cas de figure: «Là, on était dans le Brabant wallon. Pendant l’animation, un enfant commence à pleurer, mais vraiment fort. À la fin, la directrice est venue me voir et m’a expliqué que ce petit garçon, qui avait les cheveux roux, se faisait tout le temps traiter de ‘poil de carotte’ et que cela le perturbait énormément.»

Mbo Mpenza insiste: si son projet trouve racine dans le racisme vécu sur les terrains et dans les stades, il dépasse largement cette seule question. «Pour moi, c’est important de rappeler que les discriminations ne concernent pas uniquement la couleur de peau.»

Mbo Mpenza insiste: si son projet trouve racine dans le racisme vécu sur les terrains et dans les stades, il dépasse largement cette seule question. «Pour moi, c’est important de rappeler que les discriminations ne concernent pas uniquement la couleur de peau.»

Du vestiaire aux bancs d’école

Comment passe-t-on d’attaquant des Diables rouges à animateur sillonnant les écoles de la Fédération Wallonie-Bruxelles?

En 2015, sept ans après avoir mis un terme à sa carrière sportive, Mbo Mpenza intègre la première promotion du Master for International Players (MIP), une formation créée sous l’impulsion de Michel Platini et soutenue par l’UEFA pour accompagner les anciens footballeurs dans leur reconversion. «Pendant ce master, j’ai pris conscience que je devais rendre quelque chose à la société.»

Plutôt que de suivre la voie toute tracée de nombreux anciens joueurs et de devenir entraîneur, manager ou consultant pour la télé, Mbo Mpenza choisit un autre terrain: celui de la sensibilisation. Il crée un tournoi de foot pour des jeunes de 6e primaire, qui aura la particularité de les faire participer, entre les matchs, à des ateliers de sensibilisation aux discriminations.

En 2022, soucieux d’élargir son «public cible», il se tourne vers la ministre de l’Éducation de l’époque, Caroline Désir (PS), de qui il obtient l’autorisation d’intervenir dans les classes de 3e et 4e primaire des écoles francophones. «Petit à petit, on s’est rendu compte qu’on avait créé une méthode.»

La méthode en question repose sur trois temps forts. D’abord, un travail préparatoire en classe, à partir d’un dossier pédagogique d’une soixantaine de pages conçu avec des inspecteurs de l’enseignement. Ensuite, vient l’intervention de Mbo Mpenza en classe, centrée sur la parole et les échanges. Enfin, le même jour, une partie pratique est organisée dans le hall sportif de l’école.

Ce lundi, c’est Catherine, bénévole présente depuis les débuts de l’ASBL Impala Performance, qui anime les exercices ballon au pied. Une première élève doit slalomer entre des cônes, mais perd rapidement le contrôle de la balle. Des rires éclatent. «Là, ce n’est pas encore de la discrimination, explique Catherine. Mais si vous rigolez à chaque fois qu’elle joue, ça le devient.» Un autre enfant tente ensuite le même exercice, les yeux bandés. Même scénario: ballon perdu. Les garçons s’esclaffent, les filles s’insurgent: «C’est pas drôle!». L’animatrice relance alors la discussion: que peut-on faire à la place de se moquer? «L’encourager», répond une élève. «L’aider», propose un autre. Pas de grand discours, pas de coup de sifflet moralisateur: juste des situations concrètes qui obligent les enfants à se mettre à la place de l’autre.

Vingt minutes plus tard, l’animation se termine par un pacte collectif. «Mbo attend de vous que vous soyez des ambassadeurs. Que vous soyez victime, témoin ou harceleur, vous avez tous un rôle à jouer. Et la première chose à faire, c’est toujours d’en parler à un adulte.»

Un pacte qui laisse des traces? «On demande systématiquement un retour aux écoles quelques semaines ou mois plus tard, précise Mbo Mpenza. Et pour l’instant, ils sont toujours positifs. Ce qui me touche le plus, c’est que beaucoup d’enfants vont ensuite se confier à un professeur.»

Plutôt que de suivre la voie toute tracée de nombreux anciens joueurs et de devenir entraîneur, manager ou consultant pour la télé, Mbo Mpenza choisit un autre terrain: celui de la sensibilisation. Il crée un tournoi de foot pour des jeunes de 6e primaire, qui aura la particularité de les faire participer, entre les matchs, à des ateliers de sensibilisation aux discriminations.

Un terrain miné par les discriminations

S’il peut être un formidable outil d’inclusion et d’émancipation, le football peut aussi servir de caisse de résonance aux réflexes les plus primaires et violents de la société. Ou quand l’esprit d’équipe se mue en logique de clan.

Le dernier exemple marquant, en Belgique, remonte au 4 mai 2025 quand, en marge de la finale de la Coupe de Belgique opposant Bruges à Anderlecht, des groupes de hooligans d’extrême droite brugeois ont mené un raid raciste dans des quartiers de Molenbeek et de Jette.

Les discriminations apparaissent souvent dès les premiers pas en crampons des jeunes sportifs. Une étude menée par la KULeuven en 2021 sur la discrimination dans le football des jeunes en Belgique révélait que trois quarts des parents avaient déjà été témoins de comportements discriminatoires lors des deux saisons précédentes. Plus d’un tiers des jeunes joueurs déclaraient en avoir eux-mêmes été victimes. Chez les filles, cette proportion dépassait la moitié. Les discriminations trouvent prétexte parmi une myriade de critères, mais le fait d’être gros et d’avoir la peau foncée apparaît comme le facteur le plus fréquent.

Face à ce constat, les autorités sportives ont progressivement durci le ton. En 2021, la fédération royale belge de football (URBSFA) a lancé son plan «Come Together», articulé autour de plusieurs axes: écoute des victimes, inclusion, formation, suivi des incidents et communication. Dans la foulée, la Chambre nationale pour la lutte contre la discrimination et le racisme (CNDR) était créée, une instance fédérale chargée de traiter les cas de racisme et de discrimination dans le football belge.

Depuis la mise en place de ces dispositifs, le nombre de signalements a augmenté de 34 %. Ce qui ne traduit pas forcément une hausse des faits, mais aussi une plus grande propension des victimes et témoins à dénoncer les incidents. Exemple de carton rouge infligé par la CNDR: en octobre dernier, le club de Saint-Trond a été condamné à une amende de cinq mille euros après que ses supporters ont entonné des chants racistes.

La législation s’est, elle aussi, renforcée. La circulaire OOP 40 impose depuis 2006 aux clubs d’interdire l’accès aux stades aux auteurs de propos racistes ou discriminatoires et oblige les arbitres à consigner ces incidents dans leur rapport de match.

En 2023, une modification de la «loi football» a encore musclé les sanctions: des faits de racisme ou de discrimination sont désormais passibles de lourdes amendes et d’interdiction de stade de longue durée. Les «blagues» ou «débordements» d’avant sont aujourd’hui clairement sanctionnés.

C’est aussi le cas à l’étranger. Ainsi, le 26 avril dernier, les Corinthians de São Paulo au Brésil ont eu le geste symbolique fort de faire retirer un siège de leur stade parce que le supporter qui l’occupait avait proféré, quinze jours plus tôt, des insultes racistes envers un joueur adverse. Au lieu du siège, un message: «Ici, le racisme n’a pas sa place.»

Pour Mbo Mpenza, les progrès sont là, même s’ils restent insuffisants. «Quand j’ai subi ces cris de singe, j’avais 17 ans. Aujourd’hui, j’en ai 50. Les choses ont évolué, mais il reste énormément de travail. La différence, c’est qu’on en parle davantage. À l’époque, c’était tellement généralisé et banalisé… Je ne savais même pas à qui en parler, sauf à mon frère (l’ex-joueur de football professionnel, Emile Mpenza, NDLR).»

Lucide, l’ancien international estime que «le stade est un reflet de la société», et que si «on ne peut pas changer le monde avec le sport», celui-ci peut néanmoins «contribuer à améliorer pas mal de choses dans la société».

Il regrette surtout que si peu d’anciens joueurs s’engagent dans ce type d’initiatives. «Nous sommes des milliers d’ex-footballeurs. On sous-estime parfois le poids qu’on peut avoir auprès des jeunes. À un moment, il faut rendre à la société une partie de ce qu’elle nous a donné.»

Son engagement associatif ne l’a clairement pas conduit vers les reconversions les plus lucratives du football professionnel. Malgré un soutien de la fondation UEFA, Mbo Mpenza a investi une part importante de ses fonds propres dans ce projet.

Un investissement peu rentable sur le plan financier, mais qui a permis, rien qu’en 2025, de toucher 724 élèves dans 13 écoles francophones. Autant d’enfants aujourd’hui un peu mieux armés pour reconnaître une discrimination, la dénoncer… ou éviter de la reproduire eux-mêmes.

En 2023, une modification de la «loi football» a encore musclé les sanctions: des faits de racisme ou de discrimination sont désormais passibles de lourdes amendes et d’interdiction de stade de longue durée. Les «blagues» ou «débordements» d’avant sont aujourd’hui clairement sanctionnés.

Clara Van Reeth

Clara Van Reeth

Journaliste - contact freelances, stagiaires et partenariats

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