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photo prise lors de la manif shame belgium 2011©flicrCCkmeron

Le modèle social belge en jeu au scrutin

Alter Échos n° 380 30 avril 2014 Martine Vandemeulebroucke

Plus que jamais ce sont les électeurs flamands qui feront le gouvernement de l’après 25 mai. Et plus précisément le bon tiers qui votera pour la N-VA. Le parti de Bart De Wever parle aujourd’hui davantage de réformes socio-économiques que d’indépendance de la Flandre. Mais ses projets n’ont rien de rassurant pour les francophones, car c’est bel et bien le modèle social belge que ce parti veut jeter aux oubliettes de l’Histoire.

Était-ce vraiment un hasard ? Lors du « débat national » organisé par les quotidiens Le Soir et De Standaard, le 31 mars dernier, Ben Weyts, le vice-président de la N-VA avait été placé au centre de la scène, attirant forcément vers lui les regards de tous les autres présidents de partis. Il a joué à la perfection ce rôle d’outsider, de vilain petit canard dans lequel le parti nationaliste flamand excelle. Le débat était focalisé exclusivement sur les questions socio-économiques à l’image de ce qu’aura été l’ensemble de cette campagne électorale : une bataille de chiffres autant qu’une guerre des mots avec des fantassins qui n’attendaient qu’une chose, le dévoilement du programme de la N-VA pour se positionner. Le parti de Bart De Wever mène plus que jamais la valse politique en Belgique et son succès ne déterminera pas seulement l’avenir institutionnel du pays. C’est d’abord et avant tout le modèle social belge qui est dans la ligne de mire.

Ce modèle, la N-VA l’a identifié au PS. « C’est nous ou le modèle PS », claironne Bart De Wever. Le PS, c’est l’adversaire parce qu’il est le principal parti francophone et donc le frein au confédéralisme que la N-VA veut mettre en place. Mais c’est également l’ennemi idéologique perçu comme le plus à gauche de tous les partis traditionnels alors que la N-VA s’affirme ouvertement comme étant le plus à droite sans même craindre la comparaison avec le Vlaams Belang. « Le PS, ce parti tellement dominant qu’il interdit aux Flamands d’être dirigés comme ils veulent par un gouvernement de droite », répète à l’envi Bart De Wever. Le PS garde une image négative dans l’imaginaire de beaucoup de Flamands. Il est associé à l’immobilisme, la bureaucratie, le laxisme en matière de sécurité et d’immigration. « C’est important d’identifier clairement un adversaire même si la N-VA et le PS sont des alliés qui se renforcent l’un l’autre, constate Carl Devos, politologue à l’Université d’Anvers. Sur le plan idéologique, la N-VA veut se débarrasser du PS mais sur le plan stratégique, elle peut le remercier. »

La N-VA se démarque dans le paysage politique flamand. Son électorat est constitué de ceux qui sont séduits par ses promesses de réformes en matière institutionnelle, mais d’autres la suivent pour sa volonté de réformes socio-économiques profondes. Le parti de Bart De Wever offre à l’électeur libéral, de droite une option que ni le CD&V ni même l’Open VLD ne sont prêts à soutenir. La fin de l’index, la suppression des allocations d’insertion, des prépensions, une coupe de 3,1 milliards d’euros dans les allocations de chômage alors que le budget « allocations » s’élève à 7 milliards et celui des prépensions à 1 milliard et demi. Ben Weyts l’a dit haut et fort, lors du débat du 31 mars, son parti est celui « des gens qui travaillent, pas de ceux qui vivent des allocations ». Mais pour ne pas effrayer trop l’électeur flamand, la N-VA assure qu’elle va épargner les pensionnés (ce sont quasi les seuls qui verront leur allocation indexée). Normal : la Flandre compte davantage de personnes âgées qu’en Wallonie et le défi du vieillissement y est bien plus grand qu’au Sud du pays. C’est d’ailleurs une constante chez tous les partis flamands : le seul volet de la sécurité sociale que ces derniers veulent à tout prix laisser au gouvernement fédéral est celui des pensions.

Ces projets n’ont pas qu’un impact budgétaire. Ils traduisent une tout autre approche du « vivre ensemble ». Quand la N-VA veut mettre fin au côté obligatoire de l’accord interprofessionnel pour des accords négociés selon les secteurs, c’est bien le modèle social « à la belge » qui est remis en cause. Tout comme le rôle de la sécurité sociale. On entre dans une logique de la responsabilité individuelle plutôt que de la solidarité collective. « Ils ont une autre approche du social qui me fait songer au compassionate conservatism des conservateurs anglo-saxons, expliquait Carl Devos dans une interview au Vif. C’est la méritocratie : nous sommes sociaux, oui. Mais pour ceux qui en ont réellement besoin. » Pour Pierre Verjans, politologue à l’Université de Liège, cette approche « méritocratique » correspond aux attentes de l’opinion publique flamande. « Elle s’inscrit dans une vision que l’on constate dans le nord de l’Europe où une majorité de la population veut une adaptation de nos structures socio-économiques au capitalisme international. »

Si la N-VA axe tout son discours de campagne sur le socio-économique, faut-il en conclure que ce parti renoncerait aux réformes institutionnelles ? Tout dépendra de son score, estiment Pierre Verjans et Carl Devos. Pour ce dernier, si la N-VA atteint 40 % ( !!!), l’aile radicale du parti risque d’imposer le confédéralisme immédiatement. Avec un peu moins de 30 %, la N-VA devra se montrer plus pragmatique. Et tout dépendra aussi du poids du PS. « Si la N-VA est forcée de gouverner avec le PS, elle mettra le confédéralisme sur la table car là le PS est nécessaire. Sans le PS, elle mettra l’accent sur le socio-économique, car là les socialistes francophones sont une entrave. »

Comment vont se comporter les autres partis flamands ? Sont-ils susceptibles de suivre la N-VA dans sa volonté d’imposer aux francophones certaines réformes sociales ? On l’a presque oublié, mais les interminables négociations gouvernementales qui ont abouti à la création du gouvernement Di Rupo n’ont pas seulement calé sur la réforme de l’État. La réforme du chômage, des pensions, toutes les questions liées à la justice et à l’immigration ont fait l’objet de rudes discussions entre les partis, avec déjà une nette ligne de fracture gauche-droite qui se superposait souvent à l’axe linguistique. « On aurait pu penser qu’après l’accord sur l’institutionnel, les choses iraient vite, se souvient un négociateur francophone. Il n’en a rien été. Les discussions sur la justice, par exemple, ont révélé de profondes failles entre les partenaires et même entre  ‘partis frères’. Il s’agissait de désaccords idéologiques dans le pur sens du terme. Or la N-VA n’était pas à la table des négociations. » Lorsqu’on examine les programmes, on constate que chaque parti flamand a au moins un point commun avec celui de la N-VA. L’écofiscalité pour Groen, la suppression des intérêts notionnels pour le SP.A mais ce n’est évidemment pas sur ces terrains-là que se situent les vrais enjeux. L’Open VLD n’est pas hostile à l’idée d’une nouvelle diminution des dépenses publiques et est prêt à limiter les allocations de chômage dans le temps tout en obligeant le chômeur à prester un travail (gratuit) pour la collectivité. Ce que veut aussi la N-VA qui chiffre la durée maximale de l’indemnisation à deux ans pour les chômeurs. Quant au CD&V, il est clair pour tous les observateurs flamands que ce parti n’aura aucun scrupule à suivre docilement la N-VA. « Le CD&V est prêt à jouer sur tous les tableaux », constate Dave Sinardet, politologue à la VUB dans une interview à La Libre du 7 janvier. Et d’utiliser cette image, très parlante : « On dit souvent que le football, c’est onze joueurs qui tapent sur un ballon et à la fin, c’est l’Allemagne qui gagne. Et bien la politique belge, on pourrait dire que c’est sept millions d’électeurs qui votent et à finalement le CD&V est au gouvernement et décide avec qui. »

Un axe gauche-droite décalé

Au cours de cette campagne, la N-VA a poussé, par son discours radical, les partis flamands à se positionner plus clairement sur une série d’enjeux comme la défense de la sécurité sociale ou de l’index. Le SP.A et Groen en particulier affirment leur différence, mais cette attitude n’est pas nouvelle, note Pierre Verjans. « Les politologues flamands ont étudié l’évolution des programmes politiques flamands depuis 2008. Ils ont constaté que ces programmes se ‘ré-extrémisent’ alors qu’il y avait jusque-là un certain centrisme où chaque formation arrivait avec des recettes semblables. Sans doute à cause de la N-VA, les partis à droite comme l’Open VLD ‘droitisent’ leur discours et les partis de gauche, le SP.A surtout avec Bruno Tobback, et Groen le ‘gauchisent’. On voit donc se dessiner un vrai axe gauche-droite avec des propositions plus tranchées, moins d’impôts d’un côté, plus de redistribution via la sécurité sociale de l’autre. Cela dit, le centre de gravité en Flandre reste plus à droite qu’en Wallonie. » Pierre Verjans constate en effet que l’axe gauche-droite en Flandre est décalé par rapport au même axe, du côté francophone. « Le PS, Ecolo et le CDH ne sont pas très éloignés entre eux quant au programme socio-économique mais les positions de ces trois partis sont hors champ de la politique flamande. Le MR lui arrive à la verticale du SP.A. Et sous le gouvernement Verhofstadt en particulier, l’axe du centre était l’axe SP.A – MR. » Le SP.A se situe plus à gauche depuis que Bruno Tobback en est devenu le président mais il reste plus à droite que le PS. Le débat sur la limitation des allocations d’insertion est révélateur. Cette réforme a traumatisé le PS. Le patron du SP.A maintient que c’est « une décision intelligente » et qu’il faut juste « corriger les effets sociaux indésirés ».

Le conflit d’idées apparaît pourtant peu évident à l’électeur moyen quand les partis débattent surtout avec des calculettes. Il y a quatre ans, au lendemain des élections, Elio Di Rupo, alors encore président du PS, disait ne pas comprendre cette obsession de tout chiffrer, obsession qu’il qualifiait alors de « typiquement flamande ». Le budget, disait-il, est pour nous un outil politique, pas une finalité. Aujourd’hui, la réforme de la fiscalité s’est imposée comme thème majeur de la campagne. La crédibilité des partis se mesure à la quantité de données chiffrées qu’ils produisent. Cette manière de se positionner était déjà présente, côté flamand, lors de la campagne électorale de 2010. Les partis francophones sont entrés dans le même jeu. « Les partis flamands donnent le tempo pendant la campagne. Ils pèseront aussi de tout leur poids sur les questions socio-économiques au lendemain du 25 mai », estime Pierre Verjans.

Dans le quotidien De Morgen, Dries Deweer, professeur de philosophie politique s’interroge : « D’où nous vient cette soif de chiffres ? Les propos des politiques tendent à devenir ceux de comptables (…) La crise bancaire et le réchauffement climatique devraient pousser les politiques à élaborer des projets courageux. Mais quel politique ose encore se lancer dans un projet utopique mais enthousiasmant ? » De fait, les slogans des partis n’invitent guère aux rêves. Comme si chacun craignait de revivre le cauchemar des 500 jours sans gouvernement.

« Le PS, Ecolo et le CDH ne sont pas très éloignés entre eux quant au programme socio-économique mais les positions de ces trois partis sont hors champ de la politique flamande. Le MR lui arrive à la verticale du SP.A. » Pierre Verjans, Université de Liège

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