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Santé

Fremault: «L’accueil d’urgence ne résout pas le problème du sans-abrisme»

23 juin 2015 Marinette Mormont

Céline Fremault est ministre de l’Action sociale à la Cocof, de l’Action sociale et de la Lutte contre la pauvreté à la Cocom. Elle est aussi ministre du Logement (lire: «Gel de l’indexation des loyers? Le principe est approuvé»). Au cœur de sa politique sociale, l’accès au logement pour un public qui n’en a pas.

Alter Échos: Vous annoncez une «planification structurelle de la politique de lutte contre le sans-abrisme». Pouvez-vous nous en dire plus?

Céline Fremault: Bruxelles a jusqu’ici orienté sa politique en privilégiant l’accueil d’urgence, provisoire, souvent exclusivement nocturne des personnes sans toit. Ce qui était recherché, c’est le maintien en vie. Si ce travail est fondamental, il ne contribue en rien à la résolution du problème du sans-abrisme. On a vu avec l’étude de la Strada qu’il y a une diversité de publics parmi les sans-abri. Il faut concevoir une politique d’inclusion efficace et adaptée aux besoins de chacun. D’où l’idée d’un plan intégré, avec différents axes.

Il faut d’abord identifier, évaluer les besoins, orienter les personnes via un lieu unique et coordonné. Ça n’a pas de sens d’orienter une femme victime de violences conjugales vers un programme spécialisé dans le suivi des addictions et de problèmes de santé mentale comme Housing First. Il n’y a pas non plus de bénéfice à garder une personne avec des problèmes de santé mentale dans les centres d’accueil d’urgence pendant de longues périodes hivernales. On ne répond pas à la demande. Ce qu’on veut, c’est identifier les besoins des sans-abri et leur proposer une orientation vers le service le plus apte à répondre à ces besoins. Il faut aussi coordonner l’offre de services différenciés, mettre du lien entre les dispositifs.

A.É.: Quel acteur va réaliser ce travail?

C.F.: Il faut absolument qu’il y ait une adhésion de l’ensemble des secteurs concernés. Cette structure devra avoir une ampleur régionale et être reconnue par l’ensemble des secteurs, par le pluralisme de Bruxelles. Autrement, la réorientation ne sera pas possible. À ce stade, c’est prématuré de répondre à cette question.

A.É.: Avec le développement de Housing First, vous mettez le logement au centre de votre politique…

«L’accès au logement est le principal instrument de la sortie de la rue »

C.F.: J’ai la chance de réunir les deux casquettes du logement, et de l’action sociale et la lutte contre la pauvreté. Les secteurs du logement et de l’action sociale ont souvent œuvré sans tisser de liens structurels entre eux. Ça a été un facteur de blocage. Après vingt ans de travail social, on redécouvre une dimension fondamentale de la lutte contre le sans-abrisme, qui est banale, une tautologie: l’accès au logement est le principal instrument de la sortie de la rue. Il y a quelques semaines, j’ai eu l’occasion de réunir les acteurs du logement et de la lutte contre la pauvreté dans une journée exploratoire afin d’identifier les bonnes pratiques et de voir comment planifier le croisement entre ces deux secteurs.

A.É.: Les projets Housing First (HF) s’adressaient initialement à un public cible avec des problèmes de santé mentale et d’addictions. Un des deux projets aujourd’hui mis en place vise les femmes. Pourquoi?

C.F.: Il y a eu une longue réflexion sur le sujet. On a analysé les programmes HF à l’étranger et notre perception a un peu changé. Le dispositif donne de très bons résultats de stabilisation pour le public avec un double diagnostic santé mentale et addictions, le plus éloigné de l’inclusion. HF s’adresse en premier lieu à ces personnes, parce qu’il n’y a pas d’autre programme d’inclusion pour ces publics. Mais il peut aussi s’appliquer à d’autres, avec un suivi social moins régulier et moins onéreux. On s’est retrouvé avec deux types de projets (le premier porté par le Forum bruxellois de lutte contre la pauvreté, le second par le Samusocial, NDLR), qui avaient chacun leur pertinence et on s’est dit: «Pour 2015, travaillons de cette manière-là.» Ce qu’on ne veut pas faire, c’est mettre en concurrence des publics différents. Maintenant, ce sont des politiques qui émergent, il faut leur laisser le temps de se déployer, puis il faudra les évaluer. Et pour 2016 il est prévu que les deux programmes convergent vers une coordination unique.

A.É.: Ce changement de paradigme, comment va-t-il être financé? Allez-vous vous appuyer sur de nouveaux budgets ou va-t-il y avoir des vases communicants entre les budgets alloués à l’accueil d’urgence au profit de ces programmes structurels?

C.F.: On est en train de travailler sur un programme global, on remet un certain nombre de choses à plat. Ma volonté, c’est de dire qu’on peut être plus efficace. Évidemment, on va se battre pour avoir des budgets en plus. C’est ce que j’ai fait pour obtenir un demi-million pour Housing First en 2015. Ce n’est pas pour supprimer du budget ailleurs. Si vous prenez le problème des familles en errance, j’ai acheté un bâtiment en logement parce qu’on avait une opportunité de ce côté-là et il servira à loger ces familles. Il faut toujours un peu ruser entre les politiques et se battre pour avoir des budgets supplémentaires. Et je le ferai parce que c’est une de mes priorités.

A.É.: L’accord de gouvernement mentionne la nécessité de réaliser une étude sur le secteur des maisons d’accueil: quel est l’objectif poursuivi?

C.F.: Il y a aujourd’hui 15 maisons d’accueil en Cocof et 6 en Cocom, soit plus de 670 places d’un côté et 172 de l’autre. Plus deux nouvelles maisons qui vont s’ouvrir à destination des femmes victimes de violences intrafamiliales et des familles monoparentales. La première chose à faire, c’est d’harmoniser les règles de subventionnement des deux institutions. Pour le moment, les règles sont assez claires en Cocof; par contre, en Cocom, il n’y a pas de législation qui objective ce subventionnement. Je veux aussi renforcer les fonctions d’accompagnement dans les maisons d’accueil ainsi que les mécanismes de coopération entre maisons d’accueil et le secteur du logement. Enfin, il faut objectiver un certain nombre de données pour avoir une vision claire des différents publics de ces maisons. En Cocom, ces données manquent furieusement.

A.É.: Comptez-vous travailler sur la question des maisons non agréées?

C.F.: Sur impulsion de la Concertation des acteurs du sans-abrisme organisée au sein de la Cocom, les structures d’hébergement non agréées (SHNA) ont fait l’objet d’un travail d’analyse. Le public de ces maisons est majoritairement composé d’anciens détenus et de personnes avec des problèmes de santé mentale. Il y a un peu de tout dans les SHNA. Mais beaucoup de choses limites au niveau légal: maltraitance, confiscation des papiers, couvre-feux musclés, administration médicamenteuse peu contrôlée, travail contraint, insalubrité. Notre politique dans ce domaine est claire: il n’est pas possible d’établir des conventions avec des structures qui travaillent dans l’illégalité et qui, pour certains aspects, peuvent être poursuivies. Nous avons donné instruction à l’administration de procéder aux contrôles et de prendre les mesures qui s’imposent là où des abus devaient être constatés. Dans les cas de figure des SHNA qui offrent un type d’hébergement plus humain, il a été proposé une forme de normalisation. Toutefois, seules deux ont manifesté un certain intérêt et aucune convention n’a été signée.

A.É.: L’accord de majorité mentionne que les CPAS deviendront les coordinateurs locaux de la lutte contre la pauvreté. Avec quels moyens?

C.F.: Les coordinations sociales des CPAS sont un outil indispensable. Leur but est d’adapter les deux offres, publique et privée. À nouveau, il s’agit d’identifier les lacunes et les doublons, et de proposer une approche globale pour les bénéficiaires. Les coordinations sociales sont un véritable lieu d’expérimentation et d’innovation. Elles ont permis la création de nouveaux services dans le domaine de la lutte contre la pauvreté ou de l’aide alimentaire par exemple. Aujourd’hui, ces coordinations sont financées au prorata des bénéficiaires du CPAS. C’est une clef de répartition équitable. Mais il n’y a pas de financement majoré pour celles qui sont plus actives, qui proposent des projets plus innovants. Je trouve que la dimension d’innovation doit être davantage soutenue via un financement par initiatives.

Sur la politique Logement de Céline Fremault, lire la seconde partie de l’interview: «Gel de l’indexation des loyers? Le principe est approuvé»

 

Aller plus loin

«Les SDF ne meurent pas forcément… de froid», Alter Échos n°401, 29 avril 2015, par Marinette Mormont.

«Sans-abri et mal-logés à Bruxelles: une augmentation de 33% depuis 2010», Alter Échos, Fil d’info du 20.03.2015, par Margo D’Heygere.

«Housing First, le logement comme priorité, pas comme récompense», Focales n°3 d’avril 2014, par Martine Vandemeulebroucke.

A propos de l'auteur

Marinette Mormont

Originaire d’Arlon, « le trou de la Belgique », Marinette pense un moment devenir guide de montagne ou Tintin reporter avant de s’orienter vers des études d’histoire. Qui l’aménent au final à faire du journalisme parce que, dixit, elle ne sait faire que ça… À ses yeux, le social est un savant mélange d’attention à l’autre et de justice avec un grand J. Et l’information ? C’est parler du manque de prise en compte de l’autre et du manque de justice. Contact : marinette [dot] mormont [at] alter [dot] be

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