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Social et santé

Love-room pour sans-abri : des ébats au débat

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  • Par Cédric Vallet
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Le projet d’ouvrir une Love-room pour sans-abri à Bruxelles ne laisse pas indifférent. Pour certains, il passe à côté des vrais enjeux de la rue, à commencer par la violence faite aux femmes. Pour d’autres, il ouvre une brèche dans ce grand tabou institutionnel qu’est la sexualité des sans-abri.

« Faire l’amour dans la rue, c’est impossible », s’exclame Mathilde Pelsers. Elle propose donc de créer, via son asbl Corvia, une Love-room pour sans-abri. Un lieu mis à disposition pour que ces derniers puissent avoir des relations sexuelles en toute intimité.

Mathilde Pelsers est un personnage controversé. On se souvient de la polémique qu’elle provoqua en lançant le fameux concours « Miss SDF ». Mais dans ce cas-ci, l’idée est venue directement des sans-abri qu’elle accompagne et répond, selon elle, à un besoin : « C’est le groupe de filles Miss SDF qui y a pensé. Elles disaient “on peut pas faire ça dans les squats, ni au Samu social, c’est impossible.” »

D’anciens sans-abri, autour de Mathilde Pelsers, confirment. L’un d’eux nous explique pourquoi la Love-room peut être utile : « Dans la rue, on avait nos endroits. Dans des bois, des squats ou entre deux voitures. Presque jamais sous un toit. » Son voisin opine du chef, il en avait un peu marre de ce manque de dignité.

L’adresse précise de la Love-room, pour l’instant, est gardée secrète. Il faut dire qu’elle n’est encore qu’en construction, à l’arrière d’un bâtiment qui sert de « foyer d’inclusion », appartenant à Mathilde Pelsers. Cette dernière nous montre une photo, modèle de la future Love-room. Elle semble sortie d’un épisode de « l’île de la tentation » : une petite baraque élégante, en briques, peinte d’un délicat blanc cassé et éclairé d’une multitude de bougies… du glamour chez les sans-abri.

Mathilde Pelsers explique le fonctionnement envisagé pour ce lieu : « La Love-room sera disponible par demi-journées. Il sera possible d’y prendre une douche. Et bien sûr, ce sera gratuit. Mais attention, c’est pas pour dormir ! » Pour l’infirmière sociale, ce projet va beaucoup plus loin que son volet sexuel : « Il y a une dimension prévention. Nous distribuerons des préservatifs. Et puis, nous allons travailler avec les gens. Parler de la base de leurs problèmes pour essayer de trouver une solution avec eux. »

Le vrai problème : la violence faite aux femmes

Ce projet de Love-room est-il simplement loufoque ou pose-t-il de bonnes questions ? Pour Katia Van Egmond, coordinatrice médicale à Médecins du Monde, la Love-room manque un peu le coche. Pour elle, ce qui touche surtout les sans-abri, « c’est le fait d’être seul. Ça leur pose un gros problème d’estime d’eux-même. »

Au sein de MDM, on concède qu’un tel lieu puisse « éventuellement servir à accrocher un public. Notamment en termes d’accès aux soins ou de prévention, car il y a un grand besoin ».

Mais en s’attardant sur la sexualité, on passerait à côté d’autres enjeux, certainement prioritaires. À commencer par la violence faite aux femmes. C’est ce qu’explique Katia Van Egmond : « En rue, les femmes sont beaucoup plus exposées. La plupart ont connu des violences sexuelles. En général, elles cherchent un homme protecteur. La vraie problématique c’est justement de protéger ces femmes en leur donnant des places d’accueil. Mais le réseau est saturé. » Quant aux hommes, la coordinatrice médicale estime « qu’ils sont plus en demande d’une vie sexuelle que d’un lieu ».

Stéphane Heymans, responsable des projets belges de MDM reconnaît toutefois que le débat autour de la Love-room n’est pas sans intérêt lorsqu’on l’aborde sous l’angle de l’intimité : « Le public sans-abri vit presque toujours dans des structures communautaires, ils n’ont que très peu d’intimité. Plus qu’une Love-room, ce qu’il leur faut, c’est un lieu de vie, avec de l’intimité, de la stabilité. »

Les sans-abri ont-ils droit à une vie sexuelle ?

Emmanuel Nicolas est anthropologue à l’Université catholique de Louvain. Il travaille régulièrement auprès d’un public sans-abri, notamment au service de santé mentale Le méridien.

Il a bien quelques craintes concernant le projet de Mathilde Pelsers : « Le risque est que ce type de lieux soit investi pour de la prostitution, par exemple. » Mais il souligne que le débat sur la sexualité des sans-abri est plus que nécessaire. L’anthropologue constate que le sujet est « largement tabou. Comme si être sans-abri était un handicap social ».

Emmanuel Nicolas pointe le rôle des institutions d’accueil : « Elles doivent s’interroger sur la place qu’elles laissent à la sexualité, à la vie de couple et à la promotion de la santé. Les institutions focalisent sur les pathologies. C’est à se demander si l’on considère que les sans-abri peuvent avoir une sexualité ou une vie de couple. »

Il existe bien quelques lieux qui accueillent des familles ou des couples. « À Charleroi, par exemple, un abri de nuit destiné aux familles ou aux couples est assez tolérant sur ce qui peut se passer dans les douches », nous apprend Emmanuel Nicolas.

Ces lieux destinés aux couples sont très rares. Emmanuel Nicolas s’interroge : « Est-ce que nos règles institutionnelles ne sont pas occupées à casser des couples ? » Et de donner l’exemple de personnes « pour qui la priorité sera de rester ensemble, quitte à dormir sur un banc, plutôt que d’aller dans des institutions où ils devront être séparés. Le couple est une entité de protection et de lutte contre la solitude. »

« Il y a peut-être besoin d’une réflexion sur le sujet »

Avant de se lancer dans un débat échevelé concernant la sexualité des sans-abri, certains souhaitent préciser de qui l’on parle. C’est le cas de Christine Vanhessen, directrice de l’Association des maisons d’accueil (AMA). « Il faut déjà cibler le public, dit-elle. Entre ceux qui ont de graves difficultés de logement et ceux qui dorment dans les abris de nuit, la question du lieu ne se pose pas dans les mêmes termes. »

Ces réserves étant faites, la directrice de l’AMA admet qu’en maison d’accueil, la question de la sexualité, qu’elle soit hétérosexuelle ou homosexuelle, est peu abordée. « Nous parlons plutôt de l’accès aux soins, de l’hygiène. Nous allons plutôt traiter des violences faites aux femmes. Nous parlons peu de sexualité car ce n’est pas vraiment la priorité. »

Au Samu social, c’est un peu la même chose. Même si Laurence Bourguignon, psychologue coordinatrice, est convaincue qu’au Samu, « il n’y a pas de tabou ». Pour elle, « il faut parler de la sexualité. De prévention, de contraception ». Parler… mais de là à y consacrer des espaces, c’est autre chose. « Nous aimerions qu’il y ait assez de place pour une série de publics, dont les couples. Mais notre espace est limité et nous n’avons pas assez d’infrastructures. Nous avons tout de même une chambre pour des couples de longue date. »

À l’AMA on admet qu’il faudrait peut-être aller un cran plus loin : « Il y a une réflexion à mener au sujet de la sexualité. Car il existe peu d’hébergements qui permettent à des couples d’être ensemble, alors qu’il y a une réelle demande. En institution, il n’y a pas vraiment de possibilité de s’isoler. »

Comme quoi, les idées hors du cadre, parfois provocantes, de Mathilde Pelsers, ont au moins le mérite de toucher des points sensibles…

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