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  • Loi Peeters : gifle pour les travailleurs?

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    La Loi Peeters? «Une législation du travail moderne [qui] permet de mieux concilier travail, famille, soins et formation.» C’est le ministre qui le dit. La perception des syndicats diffère légèrement. 

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Emploi et formation

Le sale boulot des travailleurs des déchets

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Éboueur est l’un des quinze métiers les moins bien payés en Belgique 1. Pourtant cette profession, tout comme d’autres dans le secteur, est non seulement pénible mais aussi très peu valorisée.

« Nous sommes en juillet, il est 4 h 30 du matin et je commence ma première tournée comme chargeur de poubelles (…). Quand je rentre en cabine, appelée aussi cockpit, une odeur très forte m’envahit, qui ne me quittera plus de la journée. » C’est ainsi que débute le récit de Frédéric Michel, sociologue, qui nous livre un témoignage éloquent sur la pénibilité après s’être fait engager comme éboueur pendant un mois dans une entreprise privée en Belgique (voir encadré).

Le chercheur nous montre le rôle majeur que cette pénibilité joue en termes d’identité professionnelle : « La virilité est tellement forte dans ce milieu qu’elle apparaît sous forme de récits mythiques », explique-t-il. Des histoires, ayant un fond de vérité mais exagérées dans l’imagination collective, circulent parmi les ouvriers : ici, un chargeur connu pour son lancer de poubelles par dessus les voitures ; là, un autre capable de porter jusqu’à huit poubelles à la fois, ou encore un troisième courant derrière le camion « à une vitesse inouïe », sans que le chauffeur ne rétrograde sous la troisième vitesse. La force, le courage et la dextérité sont sources de fierté et de reconnaissance entre pairs.

Un job harassant et risqué

Il faut dire qu’un chargeur porte entre 7,5 et 12,5 tonnes d’ordures par jour. Par tous les temps et selon des horaires exigeants, il parcourt quotidiennement près de 30 km derrière le camion ou sur le marche-pied.

Dans le métier, les accidents de travail et maladies professionnelles sont monnaie courante. Serge Vryghem, président de la délégation syndicale CGSP au BEP-Environnement (intercommunale de la province de Namur) inventorie pour nous les accidents que subissent les chargeurs de sacs poubelle : « Lumbagos, problèmes de tendinites aux épaules, aux coudes, aux poignets, aux chevilles et aux genoux, coupures par des bris de verre ou de vaisselle… » Et d’ajouter qu’ils sont aussi exposés à toute une série de produits toxiques : peintures, solvants, poudres ou huiles de friture. Bref, pas de quoi rigoler. À peu près 20 % des accidents de travail sont liés à des erreurs citoyennes, nous précise Olivier Bouchat, directeur de l’Association intercommunale pour la collecte et la destruction des immondices de la région de Charleroi (ICDI) : sacs trop lourds, sacs mal triés dans lesquels on retrouve des objets coupants, voire des seringues qui transpercent les gants de protection. Et c’est sans parler de la mise en danger du personnel dans la circulation.

La situation n’est pas forcément meilleure dans le secteur du tri. « À Bruxelles-Recyclage, explique Spéro Houmey, permanent syndical à la Centrale générale de la FGTB, on nous a vendu l’automatisation de la chaîne de tri au nom d’une meilleure sécurité et d’un travail et d’une pénibilité moindre. Mais nous pensons qu’il s’agissait plutôt d’accroître la rentabilité. » Car les mauvaises conditions de travail subsistent, même si elles ont changé de nature. Les ouvriers sont aujourd’hui exposés aux particules fines et à un bruit dont l’intensité se situe « à la limite du supportable ».

Si des primes de pénibilité ou d’insalubrité peuvent être octroyées, ces professions ne sont pour autant pas reconnues comme des métiers lourds, déplore Serge Vryghem. Ce concept ne repose en effet que sur des critères liés à la répartition du temps de travail (travail à pause, travail de nuit par exemple). Une telle reconnaissance permettrait pourtant à ces travailleurs d’accéder à la prépension un peu plus tôt. « Ils vont subir l’allongement de carrière comme tout le monde, s’insurge Jean-Pierre God, secrétaire interrégional (centre-sud-est) du secteur Admi de la FGTB. » Une possibilité pour les chargeurs qui prennent de l’âge est d’évoluer vers le métier de chauffeur, moins difficile physiquement. Les employeurs prévoient aussi des procédures de reclassement pour les personnes inaptes à exercer leur fonction pour des raisons de santé. Mais celles-ci seraient rarement mises en place. « Le risque, c’est d’être licencié ou de se retrouver en indisponibilité sous la mutuelle, explique Jean-Pierre God. Ces travailleurs, on les engage, on les utilise et quand ça casse, on les jette. »

Privé vs public : même combat ?

Si la gestion des déchets est du ressort des communes, le service peut être délégué à une entreprise privée ou à une intercommunale (qui peut elle-même sous-traiter au privé). Quelques grosses multinationales privées se partagent le gâteau (Suez Environnement-Sita, Shanks, Van Gansewinkel…). Dans le privé, les tournées sont à rallonge et se succèdent les unes après les autres, nous dit-on. La recherche de rentabilité pousserait les chargeurs à négliger les règles de sécurité.

Plusieurs multinationales des sous-secteurs de la collecte et du tri de papiers et de produits divers, qui faisaient auparavant partie de la commission paritaire (CP) du nettoyage, répartissent aujourd’hui leurs travailleurs dans différentes CP où les conditions sont moins favorables, dénonce la Centrale générale de la FGTB. Ce qui a aussi pour effet de rendre le contrôle syndical plus difficile, puisque les conditions des salariés varient d’une section à l’autre.

Dans certaines intercommunales, on invoque la concurrence avec le privé pour ne pas octroyer d’avancées salariales, expliquent aussi les représentants de la FGTB. À Namur par exemple, les travailleurs de l’intercommunale ressortent toujours de la CP 121.3 (nettoyage) dont ils sont historiquement issus.

Dans tous les cas, la course à la rentabilité semble de mise. « On en demande de plus en plus, avec de moins en moins de personnel », nous dit Serge Vryghem. Même si Olivier Bouchat tempère : « Par rapport à la situation antérieure, les travailleurs ont gagné en bien-être et en sécurité. » À l’avenir, ajoute le directeur de l’intercommunale, le passage aux conteneurs à puce devrait rendre la collecte des sacs poubelle moins éprouvante.

Des êtres invisibles

En plus d’être pénible, le métier d’éboueur est socialement dévalorisé. Parce qu’il se situe en bas de l’échelle sociale (en termes de niveau de qualification requis, de salaire), mais aussi parce qu’il touche au sale, à ce que l’on jette. Souvent méprisés, les ouvriers du déchet sont au mieux invisibles, alors qu’ils exercent leur travail dans l’espace public. « Présents physiquement, ils sont effacés symboliquement », expliquent Delphine Corteel et Stéphane Le Lay dans l’introduction de leur ouvrage Les travailleurs des déchets. Une invisibilité qui serait liée à la matière travaillée, « à tous ces rebuts, restes, ordures que nous jetons », mais qui résulterait aussi de leur activité : « Un travail de Sisyphe, jamais terminé, toujours à recommencer, dont le propre est justement de ne rien laisser apparaître. » D’une façon paradoxale, c’est quand ce travail n’est pas fait qu’il se voit le plus.

Une exception confirme la règle. À Schaerbeek, deux ânes et deux chevaux ont rejoint l’équipe des services propreté de la commune et sept travailleurs communaux ont été spécialement formés à la conduite d’attelage. Chaque jour, l’équipage de quadrupèdes vide 200 des 800 poubelles de la commune. « D’ordinaire, ce sont des travailleurs qui sont à peine regardés, voire facilement méprisés. Ici, les gens s’arrêtent, regardent ce qui se passe, veulent caresser les chevaux, explique Manu Bouvy, directeur du service propreté et espaces verts. Le cheval crée du lien social, c’est beaucoup plus valorisant. »

Mais qui sont finalement les travailleurs des déchets ? s’interrogent Delphine Corteel et Stéphane Le Lay : « Sont-ils déchus parce que travaillant auprès des ordures ou sont-ils affectés au ramassage des ordures parce que considérés comme inemployables, inutiles, comme des « déchets sociaux » ? » Pourtant, soulignent-ils aussi, ils sont des « maîtres de forces invisibles. Au quotidien, ils affrontent des micro-organismes invisibles à l’œil nu et des bêtes que la population ne voit pas ou peu, ne veut ni ne doit voir (…). Ce lien avec des forces obscures leur confère une certaine puissance et fonde, aux yeux de certains, la grande utilité sociale de leur métier : un métier consistant fondamentalement à protéger la population de risques latents et menaçants ».

1. Le Soir Référence, 31 juillet 2012

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