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«Cowfunding»: nouvelle vache à lait pour les producteurs laitiers?

cowfunding-6-©FrancoisCorbiau
  • 418
  • Par François Corbiau
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La coopérative Faircoop derrière laquelle se cache le lait Fairbel a ouvert récemment ses parts aux particuliers. Une initiative baptisée «cowfunding» qui vise moins à collecter des fonds qu’à sensibiliser les citoyens à la situation délicate des producteurs de lait.

Article publié dans Alter Échos n°418.

Au bout du chemin de gravier, elle trône imperturbable à l’entrée de la ferme. Malgré son petit format, la vache de plastique affiche fièrement les couleurs noir-jaune-rouge. Et un slogan tatoué sur le corps: «Le lait équitable».

C’est l’hiver, les bêtes sont à l’étable. Entre deux traites, les vaches tuent le temps en ruminant. Au pied de l’imposant silo, Amanda et ses copines attendent patiemment leur tour. Tous les deux jours, 3.500 litres quittent la ferme de Denis Hogge située à Bolland sur le plateau de Herve pour rejoindre l’entreprise de fabrication de fromage du même nom située à quatre kilomètres à peine. «Il y a 20 ans, on était 26 dans la rue à faire du lait. Aujourd’hui, on n’est plus que deux ou trois», se souvient ce producteur de lait. Un chiffre qui en dit long sur l’évolution d’un secteur miné par une crise sans fin. «Je vivais mieux il y a 20 ans avec mes 40 vaches et mes 200.000 litres de lait qu’aujourd’hui avec 80 têtes de bétail et 600.000 litres par an», insiste l’agriculteur.

Vaches maigres

Depuis plusieurs années, le prix du lait est au plus bas. En cause notamment la levée des quotas de production imposée par l’Union européenne et l’embargo sur les exportations vers la Russie dans la foulée de la crise ukrainienne qui prive les producteurs laitiers d’un marché important. «On augmente la production pour compenser les pertes. Ce n’est pas la solution puisqu’on inonde le marché de lait. On se tire une balle dans le pied. Mais si je ne le fais pas, mon voisin le fait quand même», reconnaît Denis Hogge désabusé.

Chaque brique vendue rapporte 10 cents à la coopérative, une somme qui est ensuite redistribuée à la fin de l’année entre les coopérateurs.

Résultat, le prix du lait est reparti à la baisse et rien ne semble enrayer le phénomène. Le litre se vend aujourd’hui aux alentours de 24 cents. «Il me faudrait 30 cents au minimum par litre pour commencer à avoir un revenu correct, réagit Denis Hogge. Et encore, moi j’ai de la chance, je n’ai pas dû faire de trop gros investissements.» Du côté de Fairbel, on estime qu’il faudrait 35 cents par litre pour rémunérer correctement les producteurs de lait.

La situation de producteurs de lait, Erwin Shopgès la connaît bien. Président de la coopérative Faircoop qui commercialise le lait «Fairbel», il gère aussi sa propre exploitation. Après cinq ans d’existence, la coopérative compte plus de 550 agriculteurs partenaires. «Tous les jours, de nouveaux agriculteurs nous contactent pour devenir membres», lance-t-il fièrement. Chaque brique vendue rapporte 10 cents à la coopérative, une somme qui est ensuite redistribuée à la fin de l’année entre les coopérateurs. En 2015, Fairbel a vendu 7.500.000 litres de lait. Outre le lait, Fairbel c’est aussi du lait chocolaté, de la glace et du fromage de Herve.

Chaque brique vendue rapporte 10 cents à la coopérative, une somme qui est ensuite redistribuée à la fin de l’année entre les coopérateurs.

«Ici, si tu investis 100 euros dans la coopérative, tu reçois des litres de lait, de la glace ou du fromage.» Erwin Shopgès, Fairbel

Pour Gwenaëlle Martin, de la Fédération unie de groupement d’éleveurs et d’agriculteurs (Fugéa), Fairbel est une véritable aide apportée aux agriculteurs. «C’est une coopérative d’agriculteurs créée par des agriculteurs qui rémunère des agriculteurs. Acheter les produits Fairbel, c’est faire un pied de nez aux grandes laiteries qui ne rémunèrent pas correctement les producteurs laitiers.»

Une brique de lait dans le ventre

Les agriculteurs membres de la coopérative assurent eux-mêmes des permanences à la sortie des supermarchés notamment pour faire la promotion des produits Fairbel et sensibiliser le grand public à la situation des producteurs de lait. «Une expérience particulière, se remémore Denis Hogge. Pour nous qui sommes toute la journée au milieu de nos vaches, ce n’est pas toujours évident. Mais ça nous permet de voir autre chose et d’aller à la rencontre des gens.»

Impliquer le consommateur, c’est ce qui a poussé Fairbel à ouvrir sa coopérative aux particuliers. Depuis peu, ils peuvent prendre des parts dans Faircoop en investissant entre 50 et 500 euros par an et par coopérateur. Avec son initiative de «cowfunding», Fairbel propose un «crowdfunding» d’un genre nouveau où les particuliers participent – un peu – au financement du projet et deviennent des «acteurs» à part entière dans sa promotion en parlant autour d’eux de la situation des producteurs de lait. «En intégrant la coopérative, ils deviennent des coopérateurs», insiste Erwin Schopgès.

Le but de l’opération serait moins de trouver des fonds pour la coopérative que de sensibiliser des citoyens à la cause des producteurs de lait. «Pour nous c’est bien d’avoir un particulier qui investit 500 euros. Mais c’est encore mieux si on a 10 coopérateurs qui investissent 50 euros et qui parlent de Fairbel et de la situation des producteurs de lait avec leur famille ou leurs amis.» Et pourquoi pas en leur servant à table des produits Fairbel que les coopérateurs auront reçus en dividendes des parts investies. Car, à la différence des autres coopératives, les bénéfices reversés aux coopérateurs particuliers le sont sous la forme de produits. «Ici, si tu investis 100 euros dans la coopérative, tu reçois des litres de lait, de la glace ou du fromage», explique Erwin Shopgès, sourire aux lèvres.

«C’est un des mérites de ce projet: reconnecter l’agriculteur avec le consommateur.» Gwenaëlle Martin, Fugéa

«Avant Fairbel, il n’y avait plus de liaison entre le producteur et le consommateur, c’est quelque chose qu’on avait perdu, déplore Erwin Schopgès. Rassembler agriculteurs et citoyens au sein d’une même coopérative est un modèle unique.» Gwenaëlle Martin souligne l’originalité de l’initiative. «C’est un des mérites de ce projet: reconnecter l’agriculteur avec le consommateur pour que ce dernier prenne conscience de la situation des producteurs laitiers et le soutienne de manière concrète et positive.»

Un «cowfunding» qui permet aussi à Fairbel d’avoir plus de poids dans le rapport de forces qui se joue avec la grande distribution. «L’objectif est de montrer à toute la société, aux responsables politiques, aux grandes surfaces que les citoyens et les agriculteurs sont ensemble pour défendre une agriculture paysanne», indique le président de Fairbel.  

Difficile de savoir si l’opération de «cowfunding» prend. Quand on demande à Erwin Shopgès combien de particuliers ont franchi le pas depuis le lancement, on a droit à un rire… et un silence. «J’ai pas envie de décourager ceux qui hésiteraient à se lancer dans l’aventure, se justifie-t-il. C’est trop tôt pour communiquer les chiffres. Si on dit qu’il y en a 300, certains diront que c’est un flop. À l’inverse, si on dit qu’il y en a déjà 3.000, les gens risquent de se dire qu’il y en a déjà beaucoup et que ça ne vaut plus la peine.» Tout au plus, on apprendra que l’initiative a bien démarré et que plusieurs personnes s’inscrivent tous les jours. «Surtout les week-ends lorsqu’on organise un événement ou des animations dans les supermarchés.»

De quoi trouver un peu de solidarité au rayon «produits laitiers».

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