Si le mardi et le mercredi sont les jours de la Ligue des champions, ce jeudi est un jour de championnat pour les U17 du club de foot de Bossière. Nous sommes au nord de la province de Namur, dans un petit village de la commune de Gembloux. Sur le coup de sifflet de 20 heures, 22 adolescents s’apprêtent à disputer 90 minutes du non moins beautiful game que leurs collègues du PSG ou du Bayern. En guise de stade, un rectangle vert entouré de champs et de prairies, de l’école primaire du village et de la buvette du club, un sobre bâtiment aux allures de baraquement qui trône au-dessus de deux terrains de jeu. Les supporters n’ont rien à envier aux ultras munichois et parisiens; une dizaine de courageux parents s’est concentrée au bord du terrain pour encourager leur progéniture.
La buvette est ouverte. On y trouve une scène bien connue des supporters vert et blanc depuis plusieurs générations: Lily, son mari Baboune (Jean-Paul pour les moins intimes) et Stéphane discutent joyeusement. Lily est secrétaire-trésorière, bénévole au club depuis plus de 25 ans, son mari s’occupe de la buvette et de «tout ce que les autres ne veulent pas faire»; Stéphane, entré à 11 ans dans la première équipe de minimes de l’histoire du village en 1970, s’occupe des liens avec la FFA (Football francophone amateur, la fédération du secteur, anciennement ACFF) et file régulièrement des coups de main au bar. S’il quitte le club, «ce sera les deux pieds en avant». Toutes les semaines, ils donnent tous les trois entre 10 et 30 heures de travail bénévole au fraîchement renommé Union Bossière-Gembloux, et ce depuis des dizaines d’années. Sans eux et leurs camarades, les 17 équipes de jeunes et les trois équipes seniors (une P1, une P4 et une réserve) ne pourraient pas fouler le gazon trois fois par semaine, dix mois par an. Comme tous les clubs amateurs de Belgique, l’Union Bossière-Gembloux repose sur les épaules de ses volontaires.
Les fourmis du ballon rond
À la fenêtre, les buts pleuvent. Les jeunes bossiérois en planteront sept contre trois petits buts pour leurs adversaires de Bièvre. Tout en jetant des coups d’œil distraits au match, Lily s’inquiète pour l’avenir de l’association: «Pour l’instant, c’est vraiment les vieux briscards qui restent et qui tiennent les rôles principaux. On devient vieux. J’ai 73 ans, mon époux aussi. Stéphane va arriver dans les 70. Marcel, le monsieur qui s’occupe des terrains et des alentours en a 76. On sait qu’à un moment donné on va devoir passer le flambeau et quand je vois tout le boulot que je fais, ça me fait peur.» Les trois briscards l’évoquent tout de suite: il est de plus en plus difficile de trouver des bénévoles. Le comité (groupe de six-sept personnes qui administrent le club) est vieillissant et la nouvelle génération se fait attendre. Ils ne sont pas les seuls dans ce cas: l’essentiel du sport amateur repose structurellement sur une force de travail gratuite et celle-ci est de plus en plus difficile à attirer et à garder.
«Pour l’instant, c’est vraiment les vieux briscards qui restent et qui tiennent les rôles principaux. On devient vieux. J’ai 73 ans, mon époux aussi. Stéphane va arriver dans les 70. Marcel, le monsieur qui s’occupe des terrains et des alentours en a 76. On sait qu’à un moment donné on va devoir passer le flambeau et quand je vois tout le boulot que je fais, ça me fait peur.»
Lily, bénévole à l’Union Bossière-Gembloux
Géraldine Zeimers dirige le centre de recherche Sport Management UClouvain qui collabore régulièrement avec les fédérations et les acteurs clés du sport belge: «Il n’y a malheureusement pas suffisamment de données objectives qui permettraient de mesurer l’ampleur du phénomène en Fédération Wallonie-Bruxelles. Cependant, on entend depuis le terrain qu’il est de plus en plus difficile de trouver des volontaires. On le ressent également dans la littérature scientifique d’autres pays comme le Canada ou l’Allemagne.» Même son de cloche du côté de Marc Cloes, professeur retraité de l’ULiège, qui évoque des enquêtes réalisées au début des années 2000: «Déjà, le manque de bénévoles était une préoccupation importante pour les dirigeants des clubs. Les comités interrogés étaient largement vieillissants.»
Dans un rapport publié à la veille des élections de 2024, les fédérations footballistiques du pays partageaient une étude menée dans 346 clubs flamands; 91% avaient besoin de nouveaux bénévoles, 77% estimaient avoir du mal à en attirer suffisamment. Si on extrapole à la Belgique francophone, on peut facilement conclure que l’enjeu est de taille et qu’il mérite d’être étudié et pris en charge. En effet, le sport le plus populaire au monde rythme le quotidien d’une très large part de la population de Bruxelles et du sud du pays. Pour sa saison 2023-2024, la FFA déclarait 650 clubs affiliés, 210.000 sportifs actifs et plus de 120.000 matchs. En 2022-2023, 80.000 bénévoles auraient été actifs dans le cadre du football amateur belge des deux côtés de la frontière linguistique, selon les fédérations du pays. Il s’agit d’une belle part du bénévolat belge; le dernier rapport de la Fondation Roi Baudouin estimait que 735.739 personnes ont exercé un engagement volontaire dans un contexte organisé en 2019, dont 20,8% dans le sport soit 153.000 personnes.
Si je ne le fais pas, qui va le faire?
Pour Nadine Dehaene, le foot est avant tout une affaire de famille. À Deux-Acren, petit village du Nord du Hainaut à la frontière linguistique, elle regarde fièrement ses deux fils, champions de Provinciale 2, jouer un des derniers matchs de leur saison. Elle se tenait au même endroit 25 ans plus tôt pour regarder son frère jouer en équipe première alors que son père s’occupait du club. Sans le savoir, la fratrie occupait déjà son temps libre comme bénévole: on donnait des coups de main à la buvette, on vendait des croque-monsieur, on aidait à organiser les soupers du foot. Aujourd’hui, les deux enfants blanc et bleu accompagnent leurs gosses dans leur parcours footballistique, lui est manager de la structure, elle est responsable administrative de la formation des jeunes. Elle a le parcours classique du volontaire: on devient délégué de l’équipe d’un de ses enfants, on file un coup de main à la buvette quand il y a besoin et, sans le voir venir, on se retrouve à siéger au comité du club.
«Il n’y a malheureusement pas suffisamment de données objectives qui permettraient de mesurer l’ampleur du phénomène en Fédération Wallonie-Bruxelles. Cependant, on entend depuis le terrain qu’il est de plus en plus difficile de trouver des volontaires. On le ressent également dans la littérature scientifique d’autres pays comme le Canada ou l’Allemagne.»
Géraldine Zeimers, Centre de recherche Sport Management UClouvain
«Au départ, on le fait vraiment pour nos enfants. Puis, j’étais heureuse de voir les jeunes qui grandissent avec le club, ils te connaissent, te disent bonjour en souriant; c’est une belle reconnaissance.» Elle le sait, c’est un gros investissement de temps: il y a la charge administrative, les infrastructures, s’occuper des vestiaires, de la buvette et, parfois, les événements pour remplir les caisses. «De fil en aiguille, c’est vite devenu: ‘Si je ne le fais pas, qui va le faire?’ Alors, évidemment, le monde est rempli de gens irremplaçables. Mais aujourd’hui, il est vraiment compliqué d’avoir des gens qui veulent encore s’investir, et, nous, on doit assumer ce qu’on a voulu mettre en place.» Si l’impact social et l’altruisme sont des motivations régulièrement mentionnées, la passion du ballon rond n’est pas étrangère à l’engagement des volontaires. Même si elle n’a jamais joué en équipe, Nadine s’est prise de passion pour le sport: «Ce qui me plaît dans le football, c’est que c’est le sport populaire par excellence. Ici on croise des gens qui viennent de tous les milieux sociaux, de toutes les origines; et on leur donne à tous les mêmes chances.»
D’adhérent à client
Bien loin des excès de son pendant professionnel, la rémunération des travailleurs et des travailleuses du foot amateur tient en la reconnaissance de la communauté et, parfois, en un défraiement forfaitaire. Le secteur du sport bénéficie pour cela d’un avantage non négligeable, le plafond de rémunération annuel est remonté à 3.233,91 euros contre 1.760,83 euros pour les bénévoles «ordinaires». Légalement, la paie journalière ne peut pas dépasser les 44 euros. Pour les jeunes arbitres et entraîneurs, l’engagement volontaire est parfois envisagé comme un véritable job. Si les rétributions existent, les clubs tiennent avant tout grâce à des ressorts altruistes; Lily, trésorière de Bossière, est lucide sur ce point: «Sur une saison de dix mois, on ne peut pas dépasser les 300 euros par mois. Les bénévoles qui s’occupent de la logistique, de l’administratif, des infrastructures ne sont le plus souvent pas rémunérés. Et de toute façon, cela reste des petits montants par rapport à l’investissement concédé.»
Pour Géraldine Zeimers, répondre au manque de bénévoles nécessite la mise en place d’un véritable processus de réflexion: «Il y a un besoin de reconnaissance qui doit être identifié spécifiquement pour chaque catégorie de volontaires. Le problème n’est pas méconnu et n’est pas spécifique au sport. Les solutions existent, mais il y a parfois un manque de compréhension de cet enjeu stratégique de la part des clubs et des fédérations.» Dans l’immense communauté du football amateur, la reconnaissance des sportifs et de leur entourage est essentielle pour ceux et celles qui font tourner la machine. Nadine est fière du travail qu’elle accomplit au jour le jour avec son équipe, des montées de divisions et des centaines de jeunes formés au village. Mais elle l’avoue, l’ambiance du vestiaire n’est pas toujours au beau fixe: «Le plus dur, c’est les parents qui viennent se plaindre en permanence. Ils pensent qu’on est là tout le temps, je ne sais pas s’ils se rendent compte qu’on a un boulot à côté.»
En 2022-2023, 80.000 bénévoles auraient été actifs dans le cadre du football amateur belge des deux côtés de la frontière linguistique, selon les fédérations du pays.
Ce malentendu révèle sans doute un réel changement dans notre rapport au sport. Tout en précisant que la réalité est nuancée et mérite d’être étudiée en profondeur, Marc Cloes se désole de l’évolution du sport de club: «On est passé d’un profil d’adhérent, qui a commencé dans son quartier ou dans son village et qui mourra avec l’écharpe autour du cou, à celui de client, qui paie une cotisation et qui attend un service de qualité en retour.» Pourtant, c’est la logique non marchande du football amateur qui maintient l’accessibilité au ballon rond. L’ancien professeur de l’ULiège fait un calcul rapide: si on compte 80 entraînements et 30 matchs de deux heures sur une saison de 10 mois, une cotisation qui varie entre 150 et 500 euros, l’heure de sport encadrée coûte entre 70 centimes et 2,30 euros. Bien loin de la location du terrain de padel ou de l’entrée unitaire à la piscine du coin.
De Bossière à Deux-Acren, les centaines de jeunes joueurs qui foulent chaque semaine le gazon en rêvant de Ligue des champions seront peut-être les bénévoles de demain. Comme leurs aînés, ils pourront «rendre au sport» la formation qu’ils reçoivent aujourd’hui.