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Invité du vendredi

Marielle Macé : « Les migrants sont de grands vivants »

Alter Échos n° 455 21 novembre 2017 Pierre Jassogne

Dans Sidérer, considérer. Migrants en France 2017, Marielle Macé, chercheuse au CNRS en littérature, s’interroge sur ce mélange de colère et de mélancolie que suscite en nous le traitement réservé aux migrants, cette humanité précarisée, avec tout ce qu’il peut avoir de paralysant, de sidérant. S’appuyant sur diverses expériences et sur une analyse nourrie de ses lectures, elle tente d’opérer un retournement qui n’exclut ni la compassion, ni la lutte.

Alter Échos: Votre livre commence sur les quais parisiens, et observe la situation sidérante d’un campement de migrants placé dans un lieu très particulier, lourd d’une histoire très particulière…

Marielle Macé: En effet, cette réflexion est née pour moi de l’expérience de ce campement installé à Paris, quai d’Austerlitz, en contrebas de la Cité de la Mode et du Design, et sous l’escalier conduisant à la discothèque Wanderlust. Si l’on élargit un peu la focale, la sidération augmente: on est en face de la banque Natixis, à quelques mètres de la Grande Bibliothèque, et tout près de ce qui avait été le «camp annexe d’Austerlitz», où étaient entreposés pendant la Seconde Guerre mondiale les biens spoliés aux juifs. Et dans ces côtoiements en effet sidérants, on a voit s’entre-ignorer des mondes. Ensuite, le livre se déplace peu à peu de ces quais parisiens à la «Jungle» de Calais, mais aussi de la «sidération» à la «considération», et d’une certaine vision des migrants à une autre. Il propose une trajectoire entre deux lieux, entre deux mots, et entre deux émotions afin d’affûter (littérairement, moralement, politiquement) nos outils de parole, notre façon de nous rapporter aux autres, notre façon d’être présents à cette très grande question des migrations, qui définit notre monde. J’ai essayé, en construisant cette trajectoire, de proposer d’autres modes d’attention, d’inviter à ne pas regarder les migrants comme des spectres qui hantent nos villes, mais comme de grands vivants, errants mais aussi héros; j’essaie de montrer qu’un campement n’est pas seulement un lieu insalubre, boueux, inhumain, mais aussi et surtout un lieu de vie; ce qui ne consiste pas du tout à dire qu’il soit vivable, ni à faire comme si l’on pouvait y rester; mais à dire qu’il est vécu, que des vies se tiennent là, ont à se tenir là, dans la situation qui leur est faite, que des gens tentent d’y construire un quotidien, par une série de gestes, de soins, et qu’ils sont des sujets politiques — pas seulement les objets de notre compassion, comme si nous n’avions rien de semblable à eux. Mon espoir est d’inviter à la patience dans la qualification de la vie des autres, à l’attention aux mots et à la façon dont on traite les autres, dont on les considère, dont on leur fait place ou pas… C’est pour cela que c’est un livre littéraire: il cherche ses mots, les mots justes, ceux qui permettent de se rapporter aux autres avec justesse, et donc de les traiter avec justice.

J’ai essayé d’inviter à ne pas regarder les migrants comme des spectres qui hantent nos villes, mais comme de grands vivants, errants mais aussi héros.

A.É.: C’est une recherche qui se fait à la fois avec passion mais aussi colère…

M.M.: Oui, c’est cela l’enjeu du passage de la «sidération» à la «considération»: même notre façon d’être ému devient un enjeu politique. On est sidéré par les images de Calais, ou la présence d’un campement en bas de chez nous, à nos portes; on est médusé par le sort réservé à ces vies, et on a l’impression de ne rien y reconnaître de nos propres vies; mais être sidéré empêche de se rapporter aux autres comme à des égaux. Il faut être sidéré, brûlé par cette réalité, mais tout le travail du livre est de passer à une autre émotion, à d’autres enjeux philosophiques et politiques, que je place sous ce mot de «considération». La considératon implique de percevoir ces lieux autrement, d’être attentifs à ce qui s’y vit, s’y rêve, s’y tente, s’y bâtit aussi (des restaurants, des lieux de culte, des bibliothèque, et même trois écoles dans la «Jungle» de Calais…). Ce passage d’une émotion à une autre permet d’affirmer un lien entre nos formes de vie et d’autres formes de vie: les situations de migrations nous concernent directement, elles ont quelque chose à nous apprendre, à propos de la ville qui vient, du monde qui vient, à propos de ce que c’est que vivre sans plus de sol par exemple.

A.É.:  L’enjeu central de ce livre est de faire reconnaître l’égalité profonde des vies, comprendre que même les vies les plus saccagées, démunies, sont des vies vécues, au jour le jour, en première personne.

M.M.: Il faut se demander pourquoi il y a des vies qu’on ne semble pas vraiment considérer comme des vies, comme si on les trouvait déjà un peu mortes, comme si leur perte n’avait pas tout à fait le sens d’un deuil, comme si elles ne «comptaient» pas tout à fait de la même façon. Quel changement de regard, de vocabulaire, d’imaginaire faut-il opérer pour mettre en œuvre une vraie conviction d’égalité? Je trouve que l’idée d’égalité a quelque chose d’explosif dans le monde contemporain ! Sentir qu’on devrait vraiment mettre toutes les vies sur le même plan, c’est dérangeant pour nos sociétés libérales, qui classent les vies, les évaluent.

Le mot «migrant» oblige à une certaine patience. Ce à quoi on doit réfléchir, c’est justement à ce que l’on fait lorsque l’on qualifie les vies des autres (et j’insiste sur ce terme, «qualifier»).

A.É.:  Et votre recherche sur la langue permet de singulariser chaque vie, en faisant des migrants, non pas un sujet, mais des sujets…

M.M.: Le mot «migrant» est déjà intéressant, même s’il ne rend pas justice aux individualités. Car il sert par exemple aux juristes à ne pas étiqueter d’emblée les gens, à ne pas les enfermer dans des catégories gestionnaires (réfugié, demandeur d’asile, clandestin), qui autorisent ou non une présence durable sur le territoire… Le mot «migrant» oblige à une certaine patience. Ce à quoi on doit réfléchir, c’est justement à ce que l’on fait lorsque l’on qualifie les vies des autres (et j’insiste sur ce terme, «qualifier»). Les termes du débat sont d’ailleurs très choquants, lorsque l’on veut faire la différences entre les migrations économiques et les migrations politiques: ce n’est pas moins violent d’être expulsé de la possibilité de vivre pour des raisons économiques que de l’être pour des raisons politiques, il n’y a parfois pas moins de violence dans les situations de saccage économique que dans les situations de guerre. Cette catégorisation a priori est immonde: elle fait croire qu’il y a des bons, des mauvais, des accueillables, des inaccueillables, alors qu’il n’y a que des expulsés. C’est le mot de la sociologue Saskia Sassen «Expulsions»: oui, toute une série de vies sont expulsées de l’histoire; des personnes sont déplacées au gré des décisions juridiques, des quotas policiers, et se voient confisquer la possibilité même de conduire leur existence; et cela rejoint pour moi les réflexions de Judith Butler, la philosophe américaine, sur ce qui fait que l’on regarde certains vies comme des non-vies, indignes d’être vécues et d’être pleurées.

Le poète, pour moi, est celui qui ne se dérobe jamais à la tâche de l’expression, c’est un être en colère, qui s’acharne à dire, à tenter de dire les choses comme elles sont.

A.É.: Finalement, la littérature, plus que d’autres discours (politique, médiatique) permet de lutter contre l’oubli, de rendre visibles les invisibles…

M.M.: Oui, cela se fait de plusieurs façons… Et les textes que j’enseigne, ou que je pratique, tentent encore un autre effort, complémentaire, celui qui consiste à essayer de «dire juste», à l’instar de poètes comme Ponge ou Pasolini dont tout l’effort consiste à ajuster le mieux possible les mots à des états de réalité toujours surprenants. Il s’agit d’inviter chacun à reprendre la main sur les mots, à ne pas se laisser confisquer la tâche de la description du réel, la tâche de dire ce qui est, ce qu’il en est de ce qui est. Choisir de décrire un camp de migrant non pas seulement comme un lieu insalubre mais comme un «lieu de vie», par exemple, c’est un enjeu juridique de premier ordre. Le tribunal de Lille a d’ailleurs essayé de faire reconnaître la «jungle» de Calais comme lieu de vie; cela aurait conduit à d’autres formes de «gestion», pas seulement la destruction et l’expulsion rapide; cela aurait imposé plus d’égards par rapport à ce qui avait été construit par les migrants, ces espaces collectifs, ces liens, ces écoles…; cela aurait conduit à ne pas considérer les personnes comme des corps déplaçables, et à tenir compte ce qu’ils avaient fait, de ce qu’ils avaient tenté, vécu. Essayer différents mots, voir quel monde ils soutiennent, c’est un enjeu de poète. Le poète, pour moi, est celui qui ne se dérobe jamais à la tâche de l’expression, c’est un être en colère, qui s’acharne à dire, à tenter de dire les choses comme elles sont, refusant les simplismes, attentif à de tout autres vies que la sienne, capable de douter, et de toujours recommencer.

A.É.: Et cela concerne surtout notre façon de nous emparer de notre propre présent.

M.M.: En effet, sans que ce soit seulement un enjeu de savants ou d’esthètes. Zimako Mel Jones, né au Nigéria, a créé de toutes pièces l’Ecole laïque du Chemin des dunes dans la «Jungle» de Calais; mais il ne l’appelait pas Jungle, il l’appelait «forum». Forum: cela change tout: cela met l’accent sur des modes de présence, des façons de faire, des façons de parler, des possibilités d’être; et cela interdit de parler des migrants comme de spectres, aux vies perdues d’avance… On ne peut pas dire que la littérature agisse, ou alors d’une action très ténue, mais en nous redonnant prise sur nos mots, elle nous conduit à nous disposer autrement dans le réel, elle nous autorise à agir autrement.

Marielle Macé, Sidérer, considérer. Migrants en France, 2017, Verdier, 2017.

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