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© Flickrcc Thomas van der Straten

Les SDF ne meurent pas forcément… de froid

Alter Échos n° 401 29 avril 2015 Marinette Mormont

C’est comme une petite ritournelle quelque peu désenchantée, que l’on réécoute chaque année, inlassablement. C’est la fin de l’hiver. Et comme de coutume, au moment où toute une partie du monde bascule avec joie vers la douceur printanière, les acteurs du secteur sans-abrisme sont soucieux… et le disent.

Pour toute une série de personnes sans abri, le début du printemps est synonyme de retour à la rue, à la suite de la fermeture d’environ 750 places d’hébergement d’urgence ouvertes dans le cadre du Plan hiver. La clôture de ce plan signe aussi la fin de l’accueil de jour et de l’accompagnement social mis en place dans le cadre du projet «Hiver 86.400» (qui regroupe une dizaine de partenaires et qui, pour le troisième hiver consécutif, propose un accueil de jour et un accompagnement social aux personnes sans abri), ainsi que celle des consultations médicales organisées par Médecins du monde dans les différents lieux d’hébergement.

Fin des lits, fin du lien

«On a atteint jusqu’à 120 femmes par nuit, ce qui constitue un ‘record’ historique.» Christophe Thielens, Samusocial

À Bruxelles, le Plan hiver avait débuté le 15 novembre 2014 avec l’ouverture du centre de la rue Royale. Deux autres centres ont suivi, celui de la rue Kennis, à Schaerbeek, ouvert fin décembre, et celui de la chaussée de Mons, à Anderlecht, ouvert début février. À ces trois centres, spécifiquement créés pour faire face aux températures fraîches, il faut ajouter le dispositif, désormais «quatre-saisons», destiné aux familles et aux enfants, ainsi que les places structurelles s’adressant, tout au long de l’année, aux personnes isolées. Au total, la capacité d’accueil d’urgence a progressivement augmenté, au fil de l’avancée dans la saison hivernale, pour atteindre 1.000 places environ.

«L’objectif était de viser le non-refus par grand froid, explique Christophe Thielens, du Samusocial. Globalement, on y est parvenu, même s’il y a eu des séquences courtes où on a dû refuser des gens.» Le chiffre de 970 places occupées n’a jamais été dépassé (une marge de secours avait été prévue). On a atteint jusqu’à 120 femmes par nuit, note le Samusocial, ce qui constitue un «record» historique. «Notre politique, c’est d’accueillir toutes les femmes. Car elles sont moins nombreuses et sont considérées comme plus vulnérables. Mais avec 110 places structurelles tout au long de l’année [sans compter les 150 places destinées aux familles en errance, NDLR], si nous aimerions poursuivre cette politique du zéro refus pour les femmes, nous devons faire des choix.»

Car 250 personnes ont été identifiées cet hiver comme étant particulièrement vulnérables: des hommes malades, âgés ou avec des problèmes psychiatriques lourds, des femmes avec des pathologies psychiatriques ou physiques, des femmes enceintes, toxicomanes, des jeunes filles en rupture… plus exposées aux risques d’agression. «Avec 110 places, on est aujourd’hui bien en deçà de la capacité minimale nécessaire», déplore Christophe Thielens.

La fin du Plan hiver, ce sont 750 personnes qui se retrouvent sans hébergement. Mais c’est aussi la rupture du lien avec les structures sociales et médicales qui avaient, pendant quatre mois, entamé un accompagnement de la personne. «Avec cet énorme dispositif hivernal, tout d’un coup, on touche toute une nouvelle population, explique Stéphane Heymans, de Médecins du monde. Mais quatre mois c’est court. Fin mars, ces personnes se retrouvent en rue, et il y a une rupture des soins et de la couverture médicale.»

Plan hiver, nécessaire mais pas suffisant

«La mortalité des sans-abri est sans doute davantage due à des problèmes de consommation et de violence qu’au froid.» Stéphane Heymans, Médecins du monde

En France, le collectif Les Morts de la rue recense, comme son nom l’indique, les décès en rue. Un nombre qui tourne autour de 425 pour l’année 2014 sur le territoire de l’Hexagone, nous apprend un article du journal Le Monde datant du 30 décembre dernier (1). L’hiver n’est pas une période de surmortalité marquée en comparaison avec les quatre mois les plus chauds, analyse l’auteur. Et d’ajouter, s’appuyant sur le rapport 2013 des Morts de la rue, que le froid est loin d’être la première des causes de décès (entre 1 et 5%): «Dans près de la moitié des cas les circonstances sont ‘inconnues’, les causes ‘externes’ (suicides, morts violentes, accidents) représentent environ 20% des cas connus, la maladie, notamment les cancers, étant également souvent à l’origine de la mort.»

L’objectif du Plan hiver, c’est de réduire la mortalité en rue pendant les périodes de grand froid. C’est utile, bien sûr. «Mais il faut une étude sur cette mortalité et ses causes, insiste Stéphane Heymans. On a très peu de données là-dessus. Or la mortalité des sans-abri est sans doute davantage due à des problèmes de consommation et de violence.»

Et le message reste le même, année après année. «On passe de 200 à 1.000 places en hiver. Il n’y a peut-être pas besoin d’un différentiel aussi grand. S’il y avait 400 places toute l’année, on pourrait davantage travailler sur un accompagnement à plus long terme», continue le responsable des missions belges de MdM.

Même son de cloche du côté du projet 86.400: «Au niveau politique, on ne sent pas une volonté de s’investir dans le soutien de l’accueil en journée tout au long de l’année, déplore Julie Turco, chargée de projet Hiver 86.400 à l’Association des maisons d’accueil (AMA). On regrette que le débat n’aille pas plus loin. Le travail sur la sortie de l’urgence, on n’en parle pas, c’est difficile à formuler.»

Sortir de la logique de l’urgence?

Il y a peu, la Strada (Centre d’appui au secteur bruxellois de l’aide aux sans-abri) rendait publics les résultats du dénombrement des personnes sans abri et mal logées réalisé à Bruxelles dans la soirée du 6 novembre 2014 (voir encadré): 2.603 personnes dénombrées, dont 779 sans-abri (412 en rue et 367 en hébergement d’urgence), soit une augmentation de 33% depuis 2010. Ces chiffres semblent corroborer les constats des travailleurs sociaux, sur le terrain, qui attestent eux aussi d’une augmentation de la précarité dans notre capitale. «Ces chiffres nous donnent un instantané, commente Christophe Thielens. Mais ils sont bien en dessous de la réalité. Ils ne sont que la partie visible de la problématique: il y a beaucoup de SDF qui dorment l’un chez l’autre, il y a des squats qui ne sont pas connus, il y a aussi les parkings, les bois, les parcs, où s’abritent des personnes qui demeurent cachées, invisibles.»

S’ils sont parfois critiqués en termes méthodologiques, tous s’accordent à dire que ces chiffres donnent une tendance, négative et réelle.

Face à l’augmentation de la précarité, le secteur plaide invariablement pour la mise sur pied d’une politique «intégrée et structurelle». Une politique qui semblait être aux abonnés absents dans l’accord de gouvernement. Plus de six mois après l’entrée en fonction des nouveaux ministres en charge de l’Action sociale à Bruxelles, Céline Fremault et Pascal Smet, une nouvelle ère serait-elle en train de poindre à l’horizon?

«Il y a une collaboration constructive avec les nouveaux cabinets, explique Christophe Thielens. La nécessité d’offrir un accueil distinct aux familles a été reconnue. Concernant la capacité structurelle de l’accueil d’urgence, on se sent entendu, mais je ne peux pas en d
ire plus.»

Point positif, relevé par tous, le nouveau financement régional du projet Housing First, qui devrait permettre en 2015 l’accompagnement vers le logement d’une cinquantaine de personnes supplémentaires. (Un financement fédéral avait déjà permis le lancement du projet à Bruxelles.) «Avec Housing First, on renforce vraiment le structurel, expose Martin Wagener, directeur de la Strada. Ce sont des projets qui fonctionnent bien si, en parallèle, il y a un accompagnement et un accès aux droits.»

Concrètement, deux projets devraient prochainement voir le jour, le premier porté entre autres par le Smes-B (Santé mentale et Exclusion sociale Belgique) et Infirmiers de rue, et le second par le Samusocial et le CPAS de Bruxelles.

Plus largement, les deux ministres annoncent «une planification structurelle de la politique contre le sans-abrisme». «L’approche bruxelloise doit évoluer vers un type de travail intégré, permettant d’établir des liens opérationnels forts entre l’accueil d’urgence et les politiques structurelles de sortie de rue.» L’un des points centraux de ce plan sera «la création d’un lieu d’évaluation des besoins de chaque cas de sans-abri identifié». Ce lieu devra permettre l’orientation des sans-abri vers les services d’aide les mieux adaptés, et notamment vers des programmes d’accès au logement et d’inclusion sociale. «Si des villes comme Londres ou Berlin se fixent comme objectif ‘zéro sans-abri’, alors nous aussi nous pouvons envisager d’orienter notre politique à long terme dans cette direction.»

Sans-abri et mal-logés à Bruxelles: une augmentation de 33% en quatre ans

Source: Troisième  dénombrement  des personnes sans abri, sans logement, et en logement inadéquat en  Région de Bruxelles-Capitale, le 6/11/2014, La Strada. Source: Troisième dénombrement des personnes sans abri, sans logement, et en logement inadéquat en
Région de Bruxelles-Capitale, le 6/11/2014, La Strada.

Dans la soirée du 6 novembre 2014, la Strada recensait 2.603 personnes sans abri et mal logées à Bruxelles, soit 33% de plus qu’en 2010. Sur ces 2.603 personnes dénombrées, 779 étaient sans abri (412 en rue et 367 en hébergement d’urgence). Martin Wagener, directeur de la Strada, a commenté ces chiffres pour Alter Échos.

Alter Échos: Le recensement de la Strada fait état d’une augmentation significative des sans-abri et des mal-logés à Bruxelles. Dans quelle mesure est-elle due à un affinement de la méthode de recensement ou à une augmentation de la précarité?

Martin Wagener: L’augmentation est réelle dans toutes les catégories, il s’agit vraiment d’une augmentation de toutes les sortes de précarité et vulnérabilité. Ce qu’on constate, c’est que la catégorie classique du sans-abri, un homme de 35 ans isolé et en rue, est devenue, depuis une dizaine d’années, une catégorie parmi les autres (femmes, jeunes, vieux…). Par contre, il est vrai que l’affinement de la méthode de recension a également joué, surtout pour les personnes en squats et dans des structures d’accueil non agréées.

A.É.: Le nombre de personne en squats a, en effet, explosé…

M.W.: Ce n’est pas une catégorie homogène. On y trouve des personnes toxicomanes, avec des problèmes de santé mentale, des demandeurs d’asile, des sans-papiers… À Molenbeek, un squat abrite plus de 200 Afghans, soit la moitié des personnes dénombrées dans cette catégorie. Aujourd’hui, les squats sont plus grands et plus organisés politiquement, notamment autour de la défense des droits des personnes sans papiers. Mais le nombre des personnes en squats dépend d’une variable importante, liée au moment du recensement: la première année, un squat venait d’être vidé quelques jours auparavant. Conséquence, ces personnes étaient en rue…

A.É.: Le nombre des personnes dénombrées dans les structures non agréées est passé de 189 à 316 entre 2010 et 2014…

M.W.: La première année, en 2008, j’aidais en tant que stagiaire au dénombrement dans les structures d’hébergement non agréées (SHNA), c’était assez informel. Entre-temps, il y a eu tout un travail d’approche de ces différentes structures: qui sont-elles, quel est leur public? Cette augmentation est à mettre en lien avec deux choses: certaines maisons de repos ont perdu leur agrément, elles ont continué à fonctionner en élargissant leur public. Il y a aussi un chaînon manquant entre l’ambulatoire et la psychiatrie. Certaines maisons abritent ce public-là, avec une notion de l’accueil parfois très rudimentaire. Ces structures, au nombre de 8 à 10 à Bruxelles, recouvrent des réalités fort différentes: de la philanthropie un peu déplacée chez les uns, une vraie volonté de travail social chez les autres, des marchands de sommeil…

A.É.: Les personnes dans des logements de transit n’ont pas été incluses dans les 2.603 personnes recensées. Mais votre étude relève une augmentation de ce public, passé de 190 en 2010 à 536 en 2014. Cela révèle-t-il une politique plus proactive en la matière?

M.W.: Oui, c’est une bonne piste que les communes mettent à disposition des logements de transit pour remettre des personnes dans le logement. Un bémol: une partie des communes réaffectent leurs logements sociaux en logements de transit pour avoir plus de marges de manœuvre sur les décisions touchant aux personnes à loger. Certains critiquent aussi le fait qu’on transforme du logement plus stable en du logement précaire…

(1) Samuel Laurent, «Les SDF ne meurent pas seulement en hiver», Le Monde, 30/12/2014, http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2014/12/30/les-sdf-ne-meurent-pas-seulement-en-hiver_4547341_4355770.html#

Aller plus loin

«Sans-abri et mal-logés à Bruxelles: une augmentation de 33% depuis 2010», Fil d’info du 20.03.2015: http://www.alterechos.be/sans-abri-mal-loges-a-bruxelles-une-augmentation

«Céline Fremault: Objectif ‘zéro sans-abri’: Nous aussi pouvons orienter notre politique dans cette direction», Fil d’info du 20.04.2015: http://www.alterechos.be/celine-fremault-objectif-zero-sans-abri-nous-aussi-pouvons-orienter-notre-politique-dans-cette-direction.

A propos de l'auteur

Marinette Mormont

Originaire d’Arlon, « le trou de la Belgique », Marinette pense un moment devenir guide de montagne ou Tintin reporter avant de s’orienter vers des études d’histoire. Qui l’aménent au final à faire du journalisme parce que, dixit, elle ne sait faire que ça… À ses yeux, le social est un savant mélange d’attention à l’autre et de justice avec un grand J. Et l’information ? C’est parler du manque de prise en compte de l’autre et du manque de justice. Contact : marinette [dot] mormont [at] alter [dot] be

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