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  • Loi Peeters : gifle pour les travailleurs?

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    La Loi Peeters? «Une législation du travail moderne [qui] permet de mieux concilier travail, famille, soins et formation.» C’est le ministre qui le dit. La perception des syndicats diffère légèrement. 

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Jean-Jacques Jespers:
les dangers de l’émocratie

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Pour Jean-Jacques Jespers, professeur de journalisme à l’ULB, médias et responsables politiques font régner l’émocratie, un néologisme pour signifier un système où les décisions et les discours sont dictés par l’émotion. Cette stratégie est exacerbée dans le contexte actuel de peur et de perte de repères. 

Alter Échos: Au lendemain des attentats, vous avez, dans un message posté sur les réseaux sociaux, pointé du doigt le fait que ni les médias ni personne ne reconnaissent que «la principale responsabilité (des attentats, NDLR) revient aux politiques d’austérité menées par les gouvernements européens depuis des dizaines d’années».  

Jean-Jacques Jespers: Il s’agissait d’un message par rapport à l’analyse des médias sur les attentats et les dysfonctionnements de la société plus généralement. J’ai en effet trouvé cela très étrange que personne ne fasse le rapport entre ces dysfonctionnements et le désinvestissement croissant dans les biens communs, c’est-à-dire l’enseignement, la culture, l’action sociale… J’ai eu le sentiment que tout s’effondrait quand j’entendais les plafonds des tunnels et des musées s’écrouler, la mauvaise circulation de l’information et des fiches signalétiques entre les services de police… Je me pose cette question: à qui profite cet effondrement? On le constate, les inégalités se creusent. Les bénéfices des sociétés augmentent (les profits nets engrangés par les sociétés belges ont progressé de 32,7% en 2015 pour atteindre un montant total de 18,3 milliards d’euros, L’Écho, 2 avril 2016, NDLR), les salaires des CEO augmentent. Ce sont des signes d’une société de plus en plus binaire. La radicalisation est liée à ce contexte.  Le désinvestissement dans l’action culturelle locale, dans les services d’accompagnement des jeunes dans les quartiers ou encore dans les infrastructures sportives, joue sur la psychologie d’un certain nombre de jeunes qui se disent que toutes les voies sont bloquées.

A.É.: Quel est le problème des médias dans leur couverture médiatique des attentats?

J.-J. J.: «Les médias ne nous disent pas quoi penser mais nous disent ce à quoi il faut penser», comme le disaient deux sociologues américains McCombs et Shaw dans les années 70. Dans leur couverture des attentats, les grands médias nous ont mis en tête un certain nombre de questions. On a beaucoup glosé autour de la lutte antiterroriste, mais aussi mis en rapport, plus implicitement, les attentats avec la question du vivre-ensemble. De cette manière, on suggère au public l’idée d’une responsabilité collective de la communauté musulmane par rapport à ce qui s’est passé. Aussi, on avance que c’est dans l’intégration que se situe une des clés du problème. Or, le terrorisme n’a pas grand-chose à voir avec la radicalisation. Il est beaucoup plus lié à la géopolitique. Il suffit de regarder le profil des «agents» sur le terrain: ils sont, c’est vrai, issus de la communauté arabo-musulmane, mais ce sont des malfrats, qui ont pour la plupart fait un passage par la prison. Ils basculent très vite et sont mis au service d’une opération politico-militaire. Il faut distinguer radicalisation, départ en Syrie et attentat terroriste. De nombreux jeunes qui partent en Syrie le font dans une optique révolutionnaire et humanitaire: ils veulent aider un peuple opprimé. Je ne nie pas qu’ils soient «brainwashés»… Le terrorisme à Paris ou à Bruxelles est une opération militaire avec pour objectif de frapper l’adversaire derrière le front. Les Occidentaux recueillent les fruits de leurs interventions en Irak, en Syrie, en Libye, sous forme de représailles. Le rapport avec la situation sociale des quartiers de Molenbeek est lointain. 

A.É.: Quelle position les médias devraient-ils adopter? 

J.-J. J.: Il y a un problème dans la manière dont on situe l’événement dans un récit. L’écrivain Fouad Laroui l’a très bien exprimé. Il dit «qu’il faut réécrire l’histoire du XXe siècle, en intégrant, celui des perdants aussi, de ceux qu’on a colonisés, ‘écrasés’, humiliés» (Fouad Laroui, Un récit qui n’oublie pas les perdants, Libération, 10 décembre 2015). Le récit occidental part du principe que notre position morale et intellectuelle est la bonne. Les personnes concernées – comme les femmes voilées – ne sont jamais consultées ou le sont rarement. Les médias donnent des tribunes à des intellectuels comme Alain Finkielkraut qui tiennent le discours: «Vous devez vous intégrer, vous devez accepter notre cadre de référence et le fait que vous soyez une minorité.» Ces personnalités ne veulent emboîter le pas à aucun autre discours que le leur. Ils ont un écho politique évident. Or, si l’on regarde les événements du point de vue géopolitique, un autre cadrage est possible. Si l’on se place du point de vue du récit arabo-musulman, on perçoit alors la responsabilité occidentale, les humiliations successives infligées par l’Occident, des conquêtes coloniales à l’intervention en Syrie. On se rend compte alors que cette perspective historique peut se révéler assez convaincante pour soulever les consciences et entraîner un sentiment de ras-le-bol dans le chef des populations issues de l’immigration, d’autant que ces humiliations du passé retentissent aujourd’hui dans les multiples discriminations. 

A.É.: On semble loin de cette analyse aujourd’hui. D’autant que les médias sont selon vous de plus en plus dictés par l’émotion. 

J.-J. J.: Le marché médiatique est de plus en plus difficile, les acteurs se multiplient, la circulation de l’info est devenue horizontale. Dans ce contexte, les médias, auparavant chiens de garde de la démocratie, cherchent le retentissement, agissent sur l’émotionnel parce que cela est plus simple et rentable. Je nomme cela l’émocratie, ou l’émotocratie. J’ai inventé ce néologisme il y a une dizaine d’années pour expliquer que le pouvoir politique utilise l’émotion pour s’imposer aux citoyens et que les discours se construisent à partir des émotions. 

A.É.: Cette primauté de l’émotion dans les médias a des conséquences politiques.

J.-J. J.: C’est un cercle vicieux. Les responsables politiques emboîtent le pas aux médias et tentent de répondre aux peurs qui y sont relayées. La sécurité est une réponse. Au lendemain des attentats, le gouvernement a pris des mesures comme l’extension des horaires de perquisition. Quand Michelle Martin a obtenu une libération conditionnelle, le débat sur les peines incompressibles et les libérations conditionnelles était relancé. Tout ça pour donner l’impression aux électeurs qu’on réagit, qu’on apaise leur colère. C’est très caractéristique de l’évolution de notre démocratie. Les partis gouvernent par sondages, dans le sens du peuple. Ils sont tentés de donner une satisfaction immédiate aux émotions populaires. Des mesures symboliques sont prises pour rassurer les gens qui se sentent menacés par les politiques d’austérité. Les événements terroristes viennent renforcer la peur et la perte de repères, dans un monde multipolaire inquiétant et paradoxal. 

A.É.: L’émocratie a-t-elle besoin de boucs émissaires? 

J.-J. J.: Dans une situation où le pouvoir a délibérément abandonné une partie de son emprise sur la réalité, ça l’arrange qu’il y ait des boucs émissaires. Dans la manière dont on pose la question du vivre-ensemble aujourd’hui, il y a un risque clair que soit stigmatisée une partie de la population comme vivier des problèmes. 

A.É.: Qui sont-ils?

J.-J. J.: Ce sont ces entités vastes composées des pauvres. Dans tous les pays d’Europe, ce sont eux qu’on pénalise par la restriction des aides sociales, la fermeture des frontières ou encore en considérant que la fraude sociale est plus grave que la fraude fiscale. «La classe dangereuse», comme on la nommait au XIXe siècle, rassemble aujourd’hui ceux qui sont susceptibles de réclamer leur dû, une catégorie indistincte dans laquelle on met les chômeurs, les étrangers, etc. Ils font peur à ceux qui «ont encore un peu de quoi». La colère et l’inquiétude légitimes se tournent vers les plus pauvres au lieu de se tourner vers les vrais responsables de la situation. 

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