En 2019, Pascale Hardy, cofondatrice du collectif Patouche, se rend au cinéma avec sa sœur et sa nièce pour voir le film Les Chatouilles d’Andréa Bescond et Éric Métayer. La salle est presque vide. «Ce n’est pas joli comme sujet», se dit-elle, consciente que la pédocriminalité est un sujet difficile à aborder. À la fin de la projection, un silence de mort s’installe. Pascale Hardy sent un trou béant se creuser en elle. Submergée par une tristesse profonde, elle ne comprend pas ce qui lui arrive. Ses sanglots sont lourds, anormaux. Sa sœur lui demande alors: «Tu ne crois pas que tu as été violée, Pascale?»
Ce moment, Pascale Hardy le décrit comme «un déclencheur». Après plus de quarante ans d’amnésie traumatique, c’est le début d’un long parcours. Plusieurs images et souvenirs refont surface: ceux des viols et attouchements répétés par son père, de ses 3 à 13 ans. De la même manière que l’amnésie a tenté d’effacer ce traumatisme, la Belgique semble gommer les chiffres de l’inceste. Quasi inexistants, ils participent en creux à l’invisibilisation de ce phénomène et de ses victimes.
«Pour moi, quand tu n’as pas de chiffres, tu n’as pas de victimes, tu n’es pas visible. Le tabou de l’inceste existe toujours. Moi, je l’ai vécu, je l’ai ressenti», explique Pascale Hardy.
Faute de données nationales, le regard se tourne vers la France. Les travaux de la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (CIIVISE) en 2021 ont révélé que, chez nos voisins, 160.000 enfants subissent des violences sexuelles chaque année. Un rapport de novembre 2025 du Service de la statistique, des études et de la recherche (SSER) confirme ce chiffre: les victimes sont très jeunes, 8,5 ans en moyenne, les violences sont très souvent incestueuses et durent plusieurs années.
En Belgique, quelques chiffres permettent néanmoins d’entrevoir l’ampleur du phénomène. L’association SOS Inceste Belgique a reçu 2.000 appels en 2023, contre 1.200 en 2021. Dans les centres de prise en charge des violences sexuelles (CPVS), 8.200 personnes ont été suivies entre 2017 et 2022: un tiers étaient mineures et, dans 12% des cas, l’auteur appartenait au cercle familial. La Banque de données nationale générale (BNG), base de données policière, indique qu’en 2020, 681 faits ont été enregistrés concernant des violences sexuelles envers des descendants.
Pourquoi ce silence?
Ce manque de données ne relève pas seulement un retard statistique, il traduit aussi une difficulté collective à regarder la réalité en face: c’est le tabou de l’inceste. Pour Jean-Luc Viaux, psychologue clinicien et professeur de psychopathologie à l’Université de Rouen, auteur du livre Les incestes. Clinique d’un crime contre l’humanisation, «ça dérange trop de monde. La société ne veut pas savoir. Nous serions débordés par la situation».
À cela s’ajoutent des obstacles plus concrets. L’inceste est souvent dilué dans d’autres catégories administratives, ce qui rend compliqué son recensement. Contactée, l’administration générale de l’Aide à la jeunesse (SAJ) souligne que «chaque jeune victime de violences sexuelles intrafamiliales ne sera pas nécessairement prise en charge par l’Aide à la jeunesse. Soit parce que sa situation n’est pas connue de ses services, soit parce qu’elle est prise en charge au niveau judiciaire, thérapeutique, par une association d’aide aux victimes, etc., sans qu’une aide éducative spécialisée doive être mise en place. Il est également possible que des jeunes ayant été victimes de violences sexuelles soient pris en charge par l’Aide à la jeunesse pour d’autres motifs que ces violences (absentéisme scolaire, négligence, etc.)».
En Belgique, quelques chiffres permettent néanmoins d’entrevoir l’ampleur du phénomène. L’association SOS Inceste Belgique a reçu 2.000 appels en 2023, contre 1.200 en 2021. Dans les centres de prise en charge des violences sexuelles (CPVS), 8.200 personnes ont été suivies entre 2017 et 2022: un tiers étaient mineures et, dans 12% des cas, l’auteur appartenait au cercle familial. La Banque de données nationale générale (BNG), base de données policière, indique qu’en 2020, 681 faits ont été enregistrés concernant des violences sexuelles envers des descendants.
Comme Pascale Hardy, de nombreuses personnes concernées sont confrontées à l’amnésie traumatique, qui retarde (parfois de plusieurs décennies) la prise de conscience et la possibilité de témoignage. Une étude publiée par la psychologue Julie Francols et la professeure en psychopathologie et psychologie clinique Magali Ravi en 2025 dans la revue française de psychiatrie, Annales médico-psychologiques, indique qu’en France, par exemple, «7,4 millions de personnes sont reconnues comme ayant été victimes d’inceste (Ipsos, 2023) et, parmi elles, 89% ont souffert (et souffrent encore) d’amnésie traumatique, dont 50% sous sa forme complète».
Le collectif Patouche
Après la projection, sans parvenir à mettre des mots sur ce qu’elle ressent, Pascale Hardy entame un long parcours de soins: hypnose, trois ans de thérapie à l’hôpital de Charleroi, puis un suivi en psychotraumatologie. Peu à peu, son rétablissement progresse. En 2020, les souvenirs reviennent. Sa parole, elle aussi, se libère. Les violences subies durant son enfance ne sont plus un secret. Au fil des rencontres, elle croise d’autres personnes concernées. De ces échanges naît le collectif Patouche, qu’elle cofonde en mai 2025 et qui traite de l’inceste et des violences sexuelles dans l’enfance.
Pascale Hardy envisage désormais le militantisme comme une nécessité: «Quand tu as été réduite à un objet sexuel, tu as besoin de reprendre le pouvoir sur ta vie. Je voulais transformer cette horreur en quelque chose de beau.» En novembre 2025, le collectif lance un appel aux dons pour financer le premier sondage sur l’inceste en Belgique. En mars dernier, plus de 7.800 euros ont déjà été récoltés. L’objectif est clair: rendre visibles l’inceste, ses victimes et ses agresseurs. «J’en ai marre qu’on utilise les chiffres français. Le fait de ne pas en avoir, c’est comme si, chez nous, l’inceste n’existait pas. Et c’est dur pour les victimes de ne pas avoir de reconnaissance.»
Un message politique
À ses yeux, ce projet dépasse largement le cadre du témoignage individuel: «Ce sera l’un des plus gros sondages jamais réalisés en Belgique sur le sujet.» Jean-Luc Viaux souligne la portée symbolique de cette démarche: «Les chiffres ont un impact et montrent aux victimes qu’elles ne sont pas seules.» Au-delà de cette reconnaissance, ils constituent aussi un levier politique: sans données, il est impossible de construire des politiques publiques adaptées.
Aujourd’hui encore, Pascale Hardy se heurte aux limites du système. Par exemple, sa demande de changement de nom de famille a été rejetée par le SPF Justice, au nom de son caractère tardif et de la présomption d’innocence de son agresseur, aujourd’hui décédé. Mais elle refuse de se taire. Si les institutions peinent à reconnaître cette réalité, elle entend, elle, continuer à la rendre visible pour que l’inceste ne puisse plus se dissimuler derrière l’absence de chiffres et le poids du silence.