Alter Échos: Après six années à échanger avec les dirigeants et les institutions internationales, avez-vous observé des évolutions dans leur appréhension et leur compréhension de la pauvreté et des inégalités?
Olivier De Schutter: Les grandes crises que l’on a traversées – d’abord la crise financière de 2008-2010, puis celle du Covid-19 en 2020-2021 – auraient pu être l’occasion de remettre en question le paradigme dominant selon lequel la croissance économique permettra de réduire la pauvreté. Or, après ces crises, les gouvernements ont eu pour priorité de relancer la croissance, d’autant que l’endettement public s’était accru pour répondre à ces crises. Les occasions que celles-ci auraient pu offrir de mettre en question notre mode de développement n’ont malheureusement pas été saisies.
En revanche, il y a une bataille qui est, je pense, en train d’être gagnée: celle des indicateurs de progrès. Beaucoup de gouvernements se rendent compte que le PIB n’est pas une bonne mesure du progrès. Sur la période 2000-2024, 41% de l’augmentation des richesses est allée aux 1% les plus riches de la population. Les 50% les plus pauvres n’ont perçu que 1% de cette richesse créée. En d’autres termes, la croissance telle qu’on l’a poursuivie ne suffit pas à éradiquer la pauvreté et va, en réalité, de pair avec une importante augmentation des inégalités. Les gouvernements commencent à s’en rendre compte.
En d’autres termes, la croissance telle qu’on l’a poursuivie ne suffit pas à éradiquer la pauvreté et va, en réalité, de pair avec une importante augmentation des inégalités. Les gouvernements commencent à s’en rendre compte.
AÉ: Non seulement l’effet de ruissellement est un leurre, mais, observez-vous, la croissance peut aussi être contre-productive en matière d’inégalités…
ODS: Le succès des politiques macroéconomiques et fiscales est avant tout évalué à l’aune de leur capacité à créer du PIB. L’idée, c’est qu’il faut de la croissance pour financer les politiques sociales, les services publics ou encore la transformation écologique. Mais le problème, c’est que la croissance peut effectivement être contre-productive. Les moyens que l’on développe pour la créer – flexibilisation du travail, privatisation des communs, création d’un climat favorable à l’investissement ou à des innovations technologiques qui augmentent la productivité du travail – créent, de fait, de l’exclusion. Il faut donc penser à des manières de lutter contre la pauvreté et les inégalités sans croissance. Arrêtons de croire que l’augmentation du PIB est une condition sine qua non pour tout le reste.
AÉ: Au niveau individuel, ce discours «pro-croissance» repose sur la valeur travail, centrale dans le discours dominant sur la lutte contre la pauvreté. Or, la flexibilisation accrue du travail protège de moins en moins les travailleurs de la pauvreté… Que préconisez-vous?
ODS: Créer des emplois est évidemment important. C’est une manière pour chacun de se sentir utile, d’être reconnu dans ses compétences et de reconquérir une forme de dignité. Cela étant dit, au nom de la création d’emplois, on a favorisé une précarisation du travail: mini-jobs, emplois de faible qualité, à temps partiel ou à horaires variables, contrats zéro heure, etc. Aujourd’hui, dans l’Union européenne, on compte environ 20 millions de travailleurs et travailleuses dont les salaires ne suffisent pas à les protéger contre le risque de pauvreté. Dans un rapport que j’ai remis à l’ONU sur les travailleurs et travailleuses pauvres en 2023, je plaide pour la revalorisation des métiers essentiels, la réduction des écarts salariaux, le renforcement du pouvoir de négociation des syndicats, mais aussi la réduction du temps de travail. Je pense personnellement que la réduction du temps de travail devrait être généralisée et obligatoire plutôt qu’individualisée et optionnelle.
Je pense personnellement que la réduction du temps de travail devrait être généralisée et obligatoire plutôt qu’individualisée et optionnelle.
AÉ: Si la pauvreté résulte, comme vous le dites, de choix politiques, comment jugez-vous les politiques sociales actuelles en Belgique?
ODS: La lutte contre la pauvreté peut emprunter trois voies. La première repose sur le fonctionnement traditionnel de l’État social: l’économie produit des richesses que l’État taxe avant de les redistribuer. Ce modèle demeure essentiel, mais l’évolution démographique – baisse de la natalité et vieillissement de la population – et la mondialisation économique le fragilisent de plus en plus. La deuxième voie consiste à transformer le fonctionnement même de l’économie pour la rendre plus inclusive et plus juste. C’est notamment le rôle de l’économie sociale. Ces interventions relèvent de mesures structurelles. La troisième est celle de l’investissement social. Il s’agit d’investir dans l’enseignement, la santé, le logement, la petite enfance ou la mobilité afin de briser les mécanismes qui perpétuent la pauvreté d’une génération à l’autre. Cette approche dépasse les seules mesures compensatoires. La première stratégie reste nécessaire, mais elle ne suffit plus. Les deux autres sont aujourd’hui essentielles.
Malheureusement, trop souvent, on se dirige plutôt vers une quatrième stratégie, qui consiste à vouloir «activer» les personnes pauvres et à les culpabiliser, pénaliser, voire criminaliser si elles n’y parviennent pas. C’est le résultat direct d’un discours politique par ailleurs clivant: en insistant sur le coût de l’aide sociale, on sous-entend qu’on ne peut pas aider tout le monde et qu’il faut être sélectif dans le choix des personnes qu’on aide. C’est un discours qui divise et crée une sorte de concurrence entre des groupes qui se battent pour des ressources rares.
AÉ: Dans un rapport publié en 2025 sur le «populisme d’extrême droite et l’avenir de la protection sociale», vous expliquiez d’ailleurs que cette fragilisation des systèmes d’aide aux plus démunis créait un terreau fertile pour l’extrême droite.
ODS: Effectivement. Il y a beaucoup d’exemples en Europe – le Rassemblement national en France, Alternative für Deutschland en Allemagne, le Parti pour la liberté aux Pays-Bas ou Reform UK au Royaume-Uni – de partis de la droite populiste qui progressent dans les territoires où les gens se sentent abandonnés, méprisés par les élites politiques et économiques. En fait, c’est l’insécurité économique qui les pousse dans les bras de l’extrême droite. D’ailleurs, Alain Berset, secrétaire général du Conseil de l’Europe, promeut un «Nouveau pacte démocratique pour l’Europe» dans lequel les droits sociaux occupent, heureusement, une place centrale. Il a compris, et je m’en réjouis, que la démocratie n’est pas seulement menacée par des ingérences étrangères ou par les infox. Elle l’est aussi par l’incertitude face à l’avenir. Et si on ne travaille pas à réduire cette anxiété économique, qui s’ajoute à l’écoanxiété, les citoyens vont se laisser séduire par des politiciens démagogues qui font de fausses promesses rassurantes.
Si on ne travaille pas à réduire cette anxiété économique, qui s’ajoute à l’écoanxiété, les citoyens vont se laisser séduire par des politiciens démagogues qui font des promesses fausses, mais rassurantes.
AÉ: Vous avez beaucoup écrit sur le lien entre la pauvreté, notre quête de croissance à tout prix et notre finitude sur le plan environnemental et climatique. Cette finitude doit-elle nous amener à revoir les critères sur lesquels on se fonde pour lutter contre la pauvreté?
ODS: La croissance verte, c’est une illusion. Aucun pays n’est encore parvenu à augmenter son PIB sans aggraver ses impacts environnementaux. Certains, dont la Belgique, ont réussi à augmenter leur PIB tout en réduisant leurs émissions de gaz à effet de serre, mais il ne s’agit que d’une seule des neuf limites planétaires! Encore faut-il tenir compte de l’extraction des ressources, des autres formes de pollution, de la perte de biodiversité, etc.
Dans un rapport que j’ai remis à l’assemblée générale des Nations unies en octobre 2020, j’ai tenté d’identifier, pour différents secteurs, des mesures dites «à triple dividende». Il s’agit de mesures qui peuvent réduire l’impact environnemental – par exemple, l’isolation des bâtiments ou l’investissement dans les transports en commun –, tout en créant des emplois et en rendant des biens et des services plus abordables pour les ménages précarisés.
Dans le contexte actuel de crise écologique, cela n’a plus de sens de dire qu’on va lutter contre la pauvreté grâce à la croissance – même verte. Plutôt que de taxer le travail et la consommation, ce sont le patrimoine et les activités nocives qu’il faudrait taxer, pour investir dans la transition écologique.
Pour aller plus loin:
Olivier De Schutter, Juan Mendez – La fabrique de la pauvreté, Futuropolis, septembre 2026.