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Un nouvel âge pour la démocratie

Alter Échos n° 385 1 juillet 2014 Amélie Mouton

En Europe, le débat sur l’abaissement de la majorité électorale à 16 ans progresse. L’Autriche a franchi le pas, des expériences sont menées au niveau local, le Conseil de l’Europe s’est prononcé en faveur et des campagnes battent leur plein dans les pays anglo-saxons. En Belgique francophone, le débat commence à peine.

Il y a deux mois, l’Autriche remportait l’Eurovision. Mais ce n’est pas la seule raison pour laquelle ce pays se distingue sur la scène européenne. Depuis 2007, l’Autriche permet aux jeunes de 16 et 17 ans de voter aux élections locales, nationales et européennes. C’est une exception européenne. À part en Slovénie, qui permet aux jeunes de voter à 16 ans s’ils travaillent, l’âge de la majorité électorale est fixé à 18 ans dans tous les autres pays. La pratique peut aussi s’observer à l’échelon local, du côté de certains Landër allemands, du canton de Glarus en Suisse ou de quelques municipalités norvégiennes. Ailleurs dans le monde, elle concerne le Brésil, Cuba ou le Nicaragua.

Le sens de l’Histoire

Si ces expériences restent minoritaires, le débat sur le vote à 16 ans progresse en Europe. Il a notamment été encouragé par une prise de position de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe (APCE) en mai 2011. Cette instance, composée de représentants issus des parlements des 47 pays membres, s’est prononcée en faveur d’un abaissement de l’âge de la majorité électorale et a invité les États à en étudier la possibilité pour tout type d’élection. Un des enjeux pointés par l’APCE est le déséquilibre lié à l’évolution démographique. «Les jeunes pourraient être marginalisés dans le processus politique, qui risque d’être dominé par les intérêts des populations plus âgées.» En 2020, Eurostat prévoit que le groupe des 15/24 ans représentera 10,9% de la population européenne, tandis que les 65/90 ans seront deux fois plus nombreux. Pour le Conseil de l’Europe, le vote à 16 ans va dans le sens de l’histoire de la démocratie, qui a permis, depuis la Révolution française, que le droit de vote soit accordé à une représentation de plus en plus large de la société : le suffrage universel, puis le vote des femmes. Dans les années 70, une vague réformiste a poussé de nombreux pays à abaisser la majorité électorale de 21 à 18 ans. La Belgique a adopté cette législation en 1981.

«Les 16/17 ans ont déjà des responsabilités dans la société, mais sans avoir le droit de vote», souligne l’ACPE. Et de citer quelques exemples, bien entendu variables d’un pays à l’autre : ils peuvent conduire, sont souvent majeurs sexuellement, peuvent avoir des enfants, se marier avec le consentement des parents, quitter l’école, travailler.

Augmenter la participation

Dans son rapport, le Conseil de l’Europe estime que cette mesure pourrait également renverser une «tendance inquiétante pour le futur de la démocratie» (représentative). Partout en Europe, les jeunes désertent les urnes. Lors des précédentes élections européennes de 2009, 71% des jeunes de 18 à 24 ans n’ont pas voté (les chiffres de 2014 sont encore à l’étude). Or, plusieurs recherches ont montré que l’abaissement de la majorité électorale pouvait avoir des effets positifs sur la participation aux élections. Le politologue Mark Franklin, de l’Institut universitaire européen, a montré que les jeunes de 16 ans, parce qu’ils évoluent dans un cadre plus stable (beaucoup sont toujours scolarisés et vivent chez leurs parents) sont plus enclins à participer. Lorsqu’ils votent une première fois, ces jeunes ont davantage tendance à continuer par la suite. En Autriche, où la mesure est pratiquée depuis sept ans, le taux de participation des jeunes de 16/17 ans est similaire à celui du reste de la population. Comparé à celui des jeunes plus âgés qui votent pour la première fois, il est même plus élevé.

La société civile se fait aussi entendre sur le sujet. «On est à fond pour et on mène une campagne pour soutenir cette évolution», témoigne Élise Drouet, qui siège au Forum européen de la jeunesse aux côtés de 10 autres jeunes élus. Cette plateforme rassemble une centaine d’organisations, conseils, sections jeunes des syndicats et des partis politiques, etc. «Les jeunes sont tout à fait capables de faire des choix politiques dès 16 ans, et même dès 14 ans. S’ils se désintéressent de la vie politique, c’est parce qu’ils ressentent la défiance des adultes.» La jeune femme pointe cependant un manque d’intérêt pour le système représentatif en lui-même. «De plus en plus de jeunes participent à des activités citoyennes où ils font de la politique au sens large, mais c’est souvent très ponctuel. Très peu choisissent de s’investir à long terme, dans les partis par exemple.» La Ligue des jeunes électeurs, une initiative du Forum européen de jeunesse pour encourager les jeunes à aller voter aux élections européennes, a mené une enquête qui débouche sur un constat similaire. «Elle a montré que 79% des jeunes croient à la citoyenneté européenne, mais qu’ils sont seulement 41% à faire confiance aux élections.»

Pour Élise Drouet, ce scepticisme est lié au manque de représentativité des jeunes dans les parlements. «Il faudrait un quota de jeunes élus dans les parlements.» L’âge de l’éligibilité entre donc dans l’équation : pour le Conseil de l’Europe, l’abaissement de l’âge du vote à 16 ans devrait automatiquement entraîner la possibilité pour des jeunes de cet âge de se présenter aux élections. Élise Drouet pense aussi que cette mesure pourrait donner un coup de fouet aux partis politiques. «Cela peut les pousser à s’intéresser davantage aux jeunes et à leur proposer autre chose que de maigres mesures en faveur de l’emploi, comme la garantie Jeunes.»

Mûr et pas mûr

En Irlande et au Royaume-Uni, les Conseils de la jeunesse mènent d’actives campagnes pour soutenir cette mesure (voir voteat16.ie et voteat16.org). En février dernier, le British Youth Council a déclaré que les jeunes étaient prêts. «Si nous voulons réellement avoir des politiques plus démocratiques, alors il est vraiment temps», a souligné son vice-président. Il faut dire que le débat est particulièrement mûr au Royaume-Uni, où plusieurs propositions de loi en faveur du vote à 16 ans ont été soumises à la Chambre des communes depuis 1999, sans succès. Cette fois, la campagne est stimulée par l’approche du référendum sur l’indépendance de l’Écosse, en septembre 2014, auquel les jeunes de 16 à 18 ans souhaitent participer. Le parti travailliste et les libéraux démocrates ont annoncé qu’ils soutenaient cette mesure et qu’elle était prioritaire pour eux.

En Belgique francophone, le débat commence à peine. Le vote à 16 ans a fait l’objet de déclarations des partis politiques lors de la précédente campagne. Le MR, Écolo, le FDF se sont positionnés pour. Le CDH, lui, trouve la mesure inappropriée : «Nous considérons que 16 ans, c’est un peu jeune pour se prononcer sur des choix politiques», a fait savoir Benoît Cerexhe au Soir. Le PS, contre aussi, a expliqué qu’il respectait le point de vue des jeunes, qui, d’après un avis du Conseil de la jeunesse, ne sont pas demandeurs. «C’est un sujet qui est sorti du chapeau des uns et des autres sans grande réflexion avant les élections parce que ça fait sexy», a déclaré André Flahaut. Le Conseil de la jeunesse précise cependant qu’il ne s’est pas positionné contre le vote à 16 ans. «Nous avons simplement attiré l’attention sur le fait que ce n’était pas une priorité pour les jeunes concernés et que les conditions d’information et de sensibilisation ne sont pas réunies actuellement», explique Joachim Wacquez. Pour le Conseil de la jeunesse, «le débat ne doit pas être l’âge auquel un citoyen a le droit de voter, mais plutôt de savoir si les conditions structurelles éducatives sont présentes dans notre pays pour former de véritables citoyens responsables, actifs, critiques et solidaires.» On remarquera que le renforcement de l’éducation à la citoyenneté est également considéré par tous ceux qui soutiennent le vote à 16 ans comme une condition indispensable du succès de cette mesure. Bref, il y a encore du grain à moudre, d’autant que la Belgique a aussi sa spécificité avec le vote obligatoire.

 

Aller plus loin

Alter Échos n°378 du 21.03.2014 : « Les jeunes à l’école de la politique ».

 

 

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