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Environnement

Les potagers collectifs poussent comme de la bonne herbe

Alter Échos n° 344 19 septembre 2012 Sandrine Warsztacki

Jardins pédagogiques, intergénérationnels, d’insertion, bio, urbains, solidaires… Les projets de potagers partagés fleurissent à Bruxelles et enWallonie. Prenez une graine d’utopie, arrosez d’une bonne dose de solidarité et laissez pousser.

«Je suis originaire de la région de Binche. Mon père était mineur. Nous étions neuf enfants et le jardin était devenu trop petit pour nourrir toute lafamille. Avec les autres Siciliens, ils ont été voir le maïeur comme on dit en province pour le bourgmestre qui leur a prêté un terrain à la sortie du village.C’est là que mon père est mort des années plus tard, en jardinant », confie Yolande Pistore. Trente ans plus tard, la dynamique présidente du conseilconsultatif du Foyer saint-gillois a créé un potager collectif, « l’Oasis », au pied de son immeuble de logement social. La moitié du terrain estcultivée par les locataires. Le reste de la parcelle a été mis à la disposition du Resto du cœur de Saint-Gilles, qui peut ainsi servir des légumes frais unefois par semaine à ses clients.

L’histoire des potagers communautaires plonge ses racines dans la tradition des jardins ouvriers au 19e siècle. Ces terrains étaient loués oudonnés aux ouvriers pour améliorer leurs conditions de vie et, dans un esprit paternaliste, fixer la main d’œuvre. Accessoirement, c’était aussi unprétexte pour éloigner les hommes du cabaret et de l’alcool… Privés dans un premier temps, les jardins sont devenus collectifs vers la fin du 19e sièclesous l’influence des penseurs radicaux, explique Claire Billen, historienne à l’ULB, lors d’un atelier organisé par le Centre d’écologie urbaine surl’agriculture à Bruxelles1 :« On a construit une nouvelle sociabilité, les jardins sont des lieux où on se retrouve, on boit un verre, où onréfléchit à la société, on crée de nouvelles façons de vivre ensemble ; des concours de légumes sont organisés pour se mesurerl’un à l’autre. Ceci est une activité masculine. » En 2012, le but n’est pas fort différent. La mise à l’écart du cabaretexcepté !

Cultiver le lien social

Dans le cadre de l’émission « C’est la vie », la RTBF est venue faire un reportage sur le potager du Foyer saint-gillois, nous raconte Yolande Pistore.L’équipe de tournage avait faim mais ne trouvait pas de sandwicherie ouverte. Alors les habitants invitent l’équipe à partager leur table. « Il y a unelocataire portugaise qui cuisinait en chantant du fado. Les cameramans se sont mis à la filmer. Puis l’équipe est partie au night shop chercher du vin. Ça a duréjusqu’à minuit, il y avait une ambiance du tonnerre. C’était méga-génial ! » Les journalistes sont repartis avec un bon reportage et les locatairesavec plein de souvenirs pour égayer la monotonie de la vie dans les blocs. « Le potager a changé la vie de l’immeuble. Aujourd’hui, on se connaît, on separle », conclut Yolande.

« Cultiver le lien social ». L’expression revient à chaque fois qu’un article est écrit sur les potagers collectifs. Voilà qui est plusqu’une simple citation à la mode, semble montrer cette petite anecdote. Si les jardins communautaires apportent incontestablement une plus-value en termes de cohésion sociale, lagestion collective, c’est le revers de la médaille, n’est pas toujours aisée. « Bien plus que les aspects techniques, comme les méthodesd’agriculture bio, l’ingrédient humain est essentiel pour réussir ce type de projets », observe Aline Dehasse, animatrice au Début des Haricots2, uneassociation qui a, entre autres, pour objectif d’accompagner la création de potagers collectifs à Bruxelles. « Il faut se répartir les tâches et lesrécoltes. Inévitablement, il y a des personnes qui s’impliquent plus que d’autres, des caractères qui dominent, des électrons libres… Tout projet collectifest forcément plus compliqué, mais aussi plus enrichissant qu’un projet individuel ».

Horticulture politique

Si, comme le montre l’histoire ouvrière, le concept de jardin partagé n’est pas neuf, ces dernières années, l’engouement pour le jardinage collectifn’a cessé de croître. A la campagne, comme en ville. Rien qu’à Bruxelles, le Début des Haricots a recensé plus de 40 projets en cours ! « Celas’explique sans doute par l’intérêt croissant du public et des médias pour les questions liées à l’alimentation durable », avance AlineDehasse. Elle-même participe à un projet original de potager mobile. Avec quelques voisins saint-gillois, elle a construit des bacs sur roulettes destinés à occuper unesurface de 8m², l’équivalent d’une place de parking. Un acte tant horticole que politique.

A côté des citoyens pour qui le jardinage est une forme de militantisme, on rencontre aussi, parmi les amateurs d’agriculture urbaine, de nombreuses personnes issues del’immigration. « Ce sont pour la plupart des personnes originaires de régions rurales, qui cultivaient des légumes dans leur pays et sont heureuses de retrouver un coinde verdure ici », observe l’animatrice du Début des Haricots. A Forest, derrière la Gare du Midi, un groupe de grands-mères rwandaises fréquentantl’asbl Convivial5 a installé des bacs pour faire pousser des légumes sur un ancien parking loué à la société des chemins de fer. Onl’appelle le Jardin des déracinés. « Partager un potager est pour ces mamies une façon de renouer le lien perdu avec la terre », observeSosthène Rukundo, responsable de l’accompagnement collectif.

Une variété de potagers

Les projets de potagers peuvent être portés par un groupe de riverains. Dans d’autres cas, ils sont initiés par une association locale, un CPAS, une crèche, un home.En fonction des objectifs et des publics visés, on parlera de potagers pédagogiques, intergénérationnels, solidaires…

Dans la grande famille des potagers collectifs, les projets orientés vers l’insertion sociale et professionnelle occupent une place de choix en Wallonie. La ferme Delsamme,près de la Louvière, le Crabe à Jodoigne, Cynorhodon, dans la commune d’Oupeye, La Bourrache à Liège, etc. Nombreuses sont les entreprises de formation par letravail a avoir misé sur la filière du maraîchage bio. Grâce au travail de la terre, les stagiaires réapprennent les valeurs du travail. « Le travail au potagerest exigeant. Il faut être régulier. Si on ne vient pas tous les jours enl
ever les mauvaises herbes, c’est encore plus difficile le lendemain », commente Alec Bol,responsable administratif et financier à La Bourrache6. « A quoi s’ajoute la satisfaction de réaliser quelque chose de concret, la récompense de fairepousser quelque chose de ses propres mains. » Reste que la question des débouchés dans la filière du maraîchage bio n’est pas évidente. Petitsindépendants, les maraîchers peinent souvent face à la concurrence des grandes exploitations agricoles. C’est pourquoi, à La Bourrache, on complète lafilière maraîchage par une formation à l’entretien des parcs et jardins, un secteur plus porteur en termes d’emploi. « Si le maraîchage a tout sonsens en terme d’insertion, en revanche, c’est un métier très difficile », commente Alec Bol.

Cher terrain

Au-delà des objectifs de cohésion sociale et autres, cultiver son lopin de terre est aussi une façon de pouvoir manger sain sans trop se ruiner. En ces temps de criseéconomique, c’est appréciable ! Pour obtenir une récolte conséquente, il faut toutefois faire preuve d’une bonne dose d’organisation, ce qui, onl’a vu, n’est pas toujours évident à mettre en place dans un projet collectif. Il faut aussi de l’espace en suffisance. En ville, les terrains sont non seulementrares, ils sont aussi pollués. Mieux vaut investir dans une bonne analyse de sol si on ne veut pas déguster des tomates bio… parfumées au plomb ! Analyse relativementonéreuse pour un groupe de riverains qui ne bénéficierait pas du soutien d’une association ou d’un appel à projets. Et si le problème peut êtrecontourné en procédant à de la culture en bacs, reste la question de la pollution atmosphérique engendrée par la circulation automobile.

« A Liège, c’est très difficile de trouver un terrain et les sols sont souvent pollués à cause de la sidérurgie », observe Alec Bolde La Bourrache. A l’étroit, l’entreprise de formation par le travail vient d’ailleurs de quitter le site de Tawes pour déménager à Ans. « Quand onquitte la ville, se pose alors la question du coût du terrain. En Hesbaye, l’hectare se négocie aux alentours de 50.000 euros ! Et puis, on ne peut pas trop s’éloignerde la ville pour rester accessible aux stagiaires. » La question se pose avec encore plus d’acuité à Bruxelles où, avec la pression immobilière, le moindrelopin disponible vaut de l’or. « On peut encore trouver des parcelles en intérieur d’îlots, le long des voies de chemins de fer, les CPAS et lessociétés de logement public ont aussi souvent des terrains disponibles. Mais ça devient difficile », reconnaît Aline Dehasse, du Début des Haricots. Riend’étonnant, dès lors, à ce que les regards se posent sur les toits. Aux Mont-des-Arts, la terrasse de la Bibliothèque Royale Albert accueille pour un an, un projetpilote de potager de 350 mètres carrés, dont la production doit permettre d’alimenter la cantine7. Avant l’été, la ministre bruxelloise del’Environnement vient également d’annoncer la reconversion prochaine du toit des abattoirs d’Anderlecht en ferme urbaine.

Rue Fin

Au cœur de Molenbeek, des habitants ont transformé le béton de leur rue en fleurs. Une visite qui pose un regard différent sur une commune plus souventmédiatisée à propos des problèmes d’intégration que de sa convivialité.

Les habitants de la rue Fin ont décidément la main verte ! Sur cette parallèle à la bouillonnante chaussée de Gand, on dénombre pas moins de trois jardinsurbains sur une distance de 200 mètres à peine.  
 
La première graine a été plantée au numéro 34. En 2001, les riverains veulent transformer un terrain vague pour y cultiver des légumes. Ils sollicitentl’asbl « La Rue »3 pour les accompagner dans leurs démarches. En 2003, la commune rachète le terrain dans le cadre d’un contrat de quartieret commence les aménagements. En 2007, le potager sort enfin de terre. 
 
« Silence, ça pousse », avertit à l’entrée un panneau colorié par les gamins du quartier. On peine à croire, quand onpénètre ce havre de paix, que s’étendait là un chancre où s’entassait carcasses de voitures carbonisées et dépouilles de sacs àmain volés. Au début du siècle dernier, des logements ouvriers étaient construits à cet emplacement. En mémoire de ce passé industriel, les potagersont été installés dans des bacs de béton dont les contours correspondent aux anciens murs des maisons.    

Terreau de convivialité

Au total, une trentaine de riverains, de tous les âges et toutes les nationalités, fréquentent le potager de façon régulière. D’autres passent defaçon plus occasionnelle, pour profiter du soleil ou déposer leurs déchets ménagers. « On a mis en place un compost pour les habitants du quartier. C’estune bonne entrée en matière pour attirer les gens au potager », observe Marie, l’animatrice de « La Rue » qui, deux fois par semaine, anime lapermanence.
 
Cet après-midi, quelques habitués partagent une tasse de café et un bout de tarte au fond de la cour. On bavarde de tout et de rien. « Grâce au potager, on aquelques légumes frais et bio. Mais ce n’est pas pour ça qu’on vient. Le potager, c’est surtout un prétexte pour se rencontrer », confie Ida.« Je travaille rue Ransfort, mais j’habite à Woluwe. Grâce à ce jardin, j’ai beaucoup plus de dialogue avec les gens ici que dans le quartier où jevis », confirme Yvette qui, quand elle ne s’occupe pas de ses légumes, sort volontiers ses pinceaux pour faire le portrait de ses amis jardiniers.

Avant l’été, Molenbeek faisait la Une de l’actualité après l’arrestation d’une femme en burqa qui a provoqué deséchauffourées. Comment nos maraîchers en herbe ressentent-ils le regard porté par les médias sur leur commune ? Visiblement, le sujet agace. « Quandon parle de Molenbeek, on ne montre que les sacs poubelles et la bagarre », s’emporte Rachid. « Jamais les potagers », complète Mohamed, d’unhaussement d’épaules significatif.

Le potager de « La Rue » a fait des boutures. Il y a deux ans, les familles propriétaires de l’Espoir4, un logement passif financé grâceà un système de tontine mis en place par le Ciré et la Maison de quartier Bonnevie, ont à leur tour sorti les râteaux et les bêches. Ils ont baptiséleur
potager « La Majorelle », comme ce jardin botanique de Marrakech.


 

1. Site : www.urban-ecology.be
2. Le Début des Haricots :
– adresse : rue Van Elewyck, 35 à 1050 Bruxelles
– tél. : 02 644 07 77
– site : www.haricots.org et www.potagersurbains.be
3. La Rue :
– adresse : rue Ransfort, 61 à 1000 Bruxelles
– tél. : 02/410.33.03
– courriel : mcolinet@larueasbl.be
4. Site : http://espoirmolenbeek.blogspot.com
5. Convivial :
– adresse : rue du Charroi, 33-35 à 1190 Bruxelles
– tél. : 02 503 43 46
– courriel: info@convivial.be
– site : www.convivial.be
6. La Bourrache :
– adresse : rue du Beau-Mur, 48 à 4030 Grivegnée
– tél. : 04 341 00 14
– courriel : info@labourrache.org
– site : www.labourrache.org
7. Site : http://potage-toit.blogspot.be

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A propos de l'auteur

Sandrine Warsztacki

Sandrine rêvait de devenir glaciologue. Ou marchand de glaces. Elle a fini par vendre des articles sur papier glacé. Parce qu’elle a plus la bosse des lettres que des maths, Sandrine a étudié le journalisme et l’anthropologie à l'ULB. Aujourd’hui, Sandrine est rédactrice en chef d'Alter Échos. Pour elle, le social, c’est «un ensemble de travailleurs bien plus courageux qu’elle qui se battent au quotidien pour un monde plus juste». Et l’info, ce sont «des lignes qui peuvent parfois changer le cours des événements». Son héros : Jack London. sandrine [dot] warsztacki [at] alter [dot] be

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