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Justice

La délinquance des élites: vite pardonnée, vite oubliée

Alter Échos n° 400 7 avril 2015 Martine Vandemeulebroucke

Du scandale LuxLeaks à l’affaire Serge Kubla, on pourrait penser que les élites économiques et politiques n’échappent pas à la réprobation et à la sanction pénale. Ce n’est que très partiellement vrai. La criminalité en col blanc et la corruption politique ne sont ni perçues ni sanctionnées de la même manière que la criminalité de droit commun. Et l’indignation suscitée par la révélation de certaines «affaires» retombe vite. Pour Carla Nagels, professeure de criminologie à l’ULB et coauteure avec Pierre Lascoumes du livre «Sociologie des élites délinquantes», cela s’explique notamment par la maîtrise des plus riches à utiliser les normes à leur profit.

Alter Échos: Une habitante de Waterloo disait lors de l’arrestation de Serge Kubla que ce qui lui arrivait était «très triste». Pourquoi les gens font-ils preuve d’autant de mansuétude envers la criminalité en col blanc?

Carla Nagels: L’habitante de Waterloo connaît sans doute Serge Kubla dans une autre fonction, celle de bourgmestre. Les élites ont des fonctions très différentes qui leur permettent de se réfugier derrière une aura de respectabilité et de contrebalancer ainsi le côté transgressif. Un délinquant ordinaire est peut-être un très bon père, mais il ne pourra pas faire valoir cela sur la scène publique.

A.É.: Cette indulgence s’explique-t-elle par le type de délit: un délit économique, c’est moins grave? Ou par rapport à son auteur: on pardonne plus facilement aux élites…?

C.N.: Les deux. Les délits économiques font rarement des victimes directes et les gens ont plus de difficultés à se sentir lésés même s’ils le sont. Prenons le cas de personnes qui ont travaillé dans des usines de fabrication d’amiante. Il est difficile d’établir le lien entre la maladie et le fait d’avoir été en contact journalier avec l’amiante et plus difficile encore de faire porter le chapeau à une personne particulière. Quand le fait s’est-il produit? Quel directeur incriminer? La délinquance économique est compliquée et les victimes arrivent rarement à se faire reconnaître comme victimes. Or la notion de victime joue un rôle important dans la manière dont les faits vont être lus et perçus. Ce sont des faits où le passage à l’acte et les conséquences qu’ils vont engendrer sont «distendus». Si un patron ne respecte pas les règles de sécurité dans son usine, c’est parce qu’il veut faire des économies. Pendant des mois, des années, cela n’aura aucune conséquence jusqu’au jour où il y aura mort d’homme. C’est d’un tout autre rapport que le vol commis avec une arme dans une banque.

A.É.: Ce type de criminalité reçoit aussi un traitement différent de la part de la Justice…

C.N.: La majorité de ces comportements ne sont pas pris en charge par la chaîne pénale classique mais plutôt par des organes administratifs (inspection fiscale, sociale…). Ce sont eux qui vont intervenir et qui vont décider ou non (et le plus souvent non) de renvoyer l’affaire devant la justice pénale. Ces organismes visent essentiellement à «discipliner» le monde entrepreneurial pour faire en sorte qu’à long terme il se conforme aux règles. Ils ont aussi besoin de la justice pénale car elle leur donne du pouvoir. Quand ces organismes de contrôle renvoient au pénal, c’est parce qu’ils ne sont pas arrivés à leurs fins. Mais ce qu’ils transmettent au parquet, ce n’est pas nécessairement les faits les plus graves. Le pénal, lui, ne comprend pas pourquoi on lui envoie tel dossier et pas un autre, et va souvent classer sans suite. Cette réaction s’explique aussi parce que les règles du pénal s’accommodent mal de ce type de dossiers. L’administration a besoin de constater les faits. La justice pénale doit aussi prouver qu’il y a eu intention frauduleuse; or, les responsabilités sont souvent diluées dans un imbroglio d’actes et d’acteurs.

A.É.: Du côté des auteurs des infractions, on constate une tendance à minimiser, voire à banaliser les faits. Genre: «Les pots-de-vin, tout le monde fait ça…»

C.N.: Déni de la faute, banalisation… En criminologie, on appelle cela des techniques de neutralisation. Cela s’exprime de différentes manières: «Je ne savais pas mais regardez ce que j’ai fait de bien aussi.» Ou encore «OK, j’ai fait ce qu’on me reproche mais parce que cela a du sens. Parce que l’entreprise exige ce type de comportement». Beaucoup de délinquants en col blanc n’envisagent pas leurs actes comme dommageables pour la société.

A.É.: Est-ce une technique ou leur réel ressenti?

C.N.: C’est toute la question. Pour certains sociologues, ce sont des faits qui prennent place dans une longue histoire et qui font que, à un moment donné, des conduites transgressives deviennent de la routine et sont banalisées. Pour d’autres, il faut d’abord pouvoir «neutraliser» avant de passer à l’acte. Les gens disent avoir juste «emprunté» de l’argent, pas l’avoir volé.

A.É.: Cette banalisation n’est-elle pas le reflet d’une autre attitude: parce qu’on fait partie des élites, on n’a pas de comptes à rendre?

C.N.: Je pense que c’est en partie le cas. En tout cas, les élites imaginent les «comptes» autrement. Le sociologue Luc Boltanski dit que ce qui distingue les élites des autres classes sociales, c’est qu’elles veulent perdurer après leur mort. Elles ont un rapport au temps et aux actions différent du commun des mortels. Elles estiment que – quel que soit l’acte commis – elles seront jugées à l’aune de ce qu’elles ont accompli.

A.É.: Vous écrivez: «Les élites ne font pas que détourner les règles à leur profit et à leur avantage. Elles créent elles-mêmes les réglementations qui vont favoriser leurs intérêts, quitte à les transgresser ensuite.» Vous évoquez là la collusion entre le politique et l’économique et un pouvoir politique qui ne représente pas l’ensemble de la société.

C.N.: C’est une question sur laquelle il faut s’interroger: est-ce que le politique est là pour défendre l’intérêt général? C’est un vrai débat et la question de la corruption s’y insère. On va juger différemment un politicien qui ne fait que s’enrichir personnellement et celui qui est un porteur de mallettes au profit d’un parti ou d’une entreprise. Pour ce dernier, on aura tendance à dire que ce politicien n’a sans doute pas respecté les règles mais qu’il a défendu les intérêts d’une collectivité. Les regards de la population portés sur l’acte ne seront pas les mêmes. Le lien entre le politique et l’économique a toujours existé. Ce sont des élites qui se fréquentent, vont dans les mêmes lieux, participent aux mêmes activités. Il y a de moins en moins d’élus qui proviennent de classes sociales défavorisées et si ce ne sont pas des élites sur le plan économique, ce sont au moins des élites intellectuelles, qui viennent avec un projet politique précis. Ce n’est pas le citoyen lambda.

«

Les élites créent les réglementations qui vont servir leurs intérêts »

A.É.: Au terme de cette recherche sur les élites, qu’est-ce qui vous a le plus interpellée?

C.N.: Ce que vous avez soulevé dans votre question: les élites contrairement à d’autres acteurs sociaux sont parties prenantes dans l’élaboration des lois. Elles sont capables donc d’échapper au pénal et, quand bien même elles s’y retrouvent, elles s’en sortent tout de même. Voyez la loi sur la transaction pénale. Pour moi, la question qui reste ouverte est celle-ci: les élites créent-elles de manière consciente les mécanismes qui vont leur permettre de jouer avec les lacunes de la loi ou est-ce que, de toute façon, dans chaque loi il y a des lacunes? Ce processus est peu étudié mais il me semble fondamental.

 

 

 

 

 

En savoir plus

Pierre Lascoumes, Carla Nagels, Sociologie des élites délinquantes. De la criminalité en col blanc à la corruption politique, Armand Colin.

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