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De Messancy à Molenbeek, plongée au cœur de deux CPAS que tout oppose

Ce sont deux CPAS, situés dans deux communes bien dissemblables: Messancy, dans la province de Luxembourg. Et Molenbeek-Saint-Jean, à Bruxelles. Entre collines boisées menant au confortable grand-duché de Luxembourg et voie ferrée en milieu urbain précaire, Alter Échos est allé prendre le pouls de ces deux institutions. Car derrière une même mission légale, les défis du quotidien ne sont pas les mêmes.

«Si vous vous rendez à Molenbeek, vous allez oublier que Messancy existe…» Voilà près d’une heure que Roger Kirsch est assis à la table de réunion de son bureau. Derrière le président du CPAS de Messancy, une baie vitrée permet d’admirer un paysage ensoleillé, charmant de ruralité, composé d’un étang entouré d’arbres et de quelques collines boisées marquant la frontière avec le grand-duché de Luxembourg, situé à deux kilomètres de là.

Et il est vrai qu’à cet instant, la commune bruxelloise de Molenbeek-Saint-Jean paraît loin, bien plus loin que les 212 bornes séparant les deux entités. Messancy, située dans la province de Luxembourg, ce sont 8.627 âmes, dont 66% des travailleurs et travailleuses officient tous les jours au Grand-Duché avant de revenir sur leurs terres belges une fois le soir venu. Ceci expliquant cela, la commune se situe aussi à la deuxième place des communes belges les plus riches si l’on prend en compte le revenu médian1. Alors que Molenbeek-Saint-Jean, son environnement urbain et ses 97.000 habitants, eux, se situent à l’avant-dernière place de ce classement2… Un monde, que dire? un univers semble donc séparer les deux entités.

Pourtant, malgré cela, les deux communes ont chacune un CPAS. Des travailleurs sociaux. Des bénéficiaires du revenu d’intégration sociale (RIS). Reste à savoir si ces travailleurs, dans ces environnements tellement différents, rencontrent les mêmes réalités, les mêmes publics. Pour le comprendre, Alter Échos est allé poser ses valises dans les centres publics d’action sociale de ces deux communes a priori bien différentes…

Le calme avant la tempête?

De son propre aveu, Roger Kirsch possède un nom qui sent bon le terroir et le digestif de fin de repas, du nom de cette eau-de-vie à base de cerise qui est produite dans la région. Il faut dire que l’homme est ancré dans son territoire: bourgmestre de la commune de Messancy pendant 24 ans, il a aussi été secrétaire communal. Autant dire qu’il «connaît bien» les réalités auxquelles l’entité et son CPAS sont aujourd’hui confrontés. Et l’histoire que tout cela sous-tend. «Je me souviens qu’avant le vote de la loi organique sur les CPAS, il y a cinquante ans, tout se faisait à la bonne franquette. Le bourgmestre, qui était le président du CPAS, allait chez le boucher, le boulanger pour acheter ce qu’il fallait pour les bénéficiaires. C’était ‘Donne-moi ci, donne-moi ça», se souvient-il.

«Avec les salaires qu’ils gagnent là-bas, il y a peu de chances que les gens qui travaillent au Grand-Duché deviennent des travailleurs pauvres.»

Roger Kirsch, président du CPAS de Messancy

Si aujourd’hui la proximité liée au statut de petite commune n’a pas changé – «Je croise au CPAS des gens que je connais depuis toujours, ils ont basculé à un moment donné», raconte le président –, le tableau global de la commune est quand même bien différent. La loi a formalisé le travail des CPAS. Mais la commune de Messancy aussi a bougé. La présence du grand-duché de Luxembourg à quelques battements d’ailes a poussé bon nombre d’habitants à aller y travailler. 66% d’entre eux, donc, d’après Roger Kirsch. «Un record en Belgique», qui a pour conséquence que «seulement 34% de la population en âge de travailler» pourrait potentiellement bénéficier des services du CPAS, explique Roger Kirsch. «Avec les salaires qu’ils gagnent là-bas, il y a peu de chances que les gens qui travaillent au Grand-Duché deviennent des travailleurs pauvres.»

Conséquence, le CPAS de Messancy compte «maximum» trente bénéficiaires du RIS, la commune «un ou deux» sans-domiciles fixes. Un tableau presque idyllique alors que Messancy connaissait tout de même un taux de chômage de 7,9% en 2023. Certaines personnes rechigneraient-elles à pousser les portes du centre? Roger Kirsch en est convaincu. «Nous sommes une zone où il existe encore un stigma. Les gens ne veulent pas qu’on voie qu’ils viennent au CPAS, on a tendance à cacher la misère…»

«C’est souvent ce que les gens font ici. Ils pourraient demander le RIS, mais préfèrent passer par une médiation de dettes

Elena Stankevitch, directrice générale du CPAS de Messancy

Pourtant, d’autres indicateurs et d’autres situations laissent entrevoir une précarisation larvée. Directrice générale du CPAS de Messancy, Elena Stankevitch évoque ainsi un service de médiation de dettes qui, en février 2026, avait déjà traité 19 dossiers. Autant que sur l’ensemble de l’année 2025. «C’est souvent ce que les gens font ici, explique-t-elle. Ils pourraient demander le RIS, mais préfèrent passer par une médiation de dettes», moins stigmatisante. Autre indice: la multiplication de maisons familiales «pleines de sonnettes», signe de colocations qui explosent dans une zone «où l’immobilier est surfait et impayable, à l’image de ce qui se passe au Grand-Duché», note Roger Kirsch.

Résultat, le personnel du CPAS est parfois mis sous pression par des bénéficiaires en détresse. «On rencontre des problèmes de santé mentale de façon bien plus importante qu’avant, témoigne Elena Stankevitch. L’agressivité vis-à-vis des travailleuses a augmenté, au point que nous avons pensé à enregistrer les conversations téléphoniques avec les bénéficiaires.» Si le coût de l’opération et les enjeux liés au RGPD (Règlement général sur la protection des données) ont jusqu’ici empêché la mise en place d’une telle mesure, la directrice générale s’en tient à un conseil si d’aventure la situation devient trop compliquée pour son équipe. «Je leur dis: raccrochez!»

Reste que malgré cela, la situation de Messancy est très enviable. Une situation qui a poussé le CPAS à développer d’autres services que ceux offerts généralement par un CPAS: lavoir public, entreprise de titres-services, taxi social. Et puis aussi une crèche, dans une commune où toutes les crèches privées ont fermé. «Le CPAS est devenu le pôle social de la commune», souligne Roger Kirsch. Un pôle qui risque d’être mis à rude épreuve? Comme tous les CPAS de Belgique, celui de Messancy craint un afflux massif de bénéficiaires potentiels à la suite de la limitation des allocations de chômage à deux ans au niveau fédéral: 112 arrivées étaient prévues pour 2026. À l’heure d’écrire ces lignes (mi-mars), seuls cinq d’entre eux avaient poussé les portes du CPAS. Pas vraiment de raz-de-marée donc. Mais le CPAS de Messancy et ses trois équivalents temps pleins du service social sont prévenus: si jamais ceux-ci devaient finalement se présenter, le calme relatif au niveau social de la commune pourrait bien prendre fin…

Molenbeek, ce paquebot

«Si Messancy est une chaloupe, nous sommes un paquebot.» Depuis une heure, Olivier Vanderhaeghen est lui aussi assis dans son bureau, un poster d’Akira Kurosawa punaisé sur le mur situé à sa droite. Derrière lui, on peut apercevoir là aussi une baie vitrée. Mais celle-ci ne laisse voir qu’un ciel bleu tant elle est surélevée par rapport au niveau de la rue. Le bâtiment du CPAS de Molenbeek-Saint-Jean ne borde effectivement pas un étang bucolique, mais une chaussée située le long d’une voie ferrée… Dehors, au milieu d’une circulation dense, quelques usagers font d’ailleurs la file en ce début de matinée. Il faut dire que le CPAS de Molenbeek-Saint-Jean n’est pas un «petit» CPAS, comme vient de le préciser son directeur de l’Action sociale. 9.000 usagers courants, 7.000 bénéficiaires du RIS, «il aide environ 25.000 personnes directement ou indirectement, soit un quart de la population de la commune, si l’on prend en compte la famille et les enfants des bénéficiaires», explique Olivier Vanderhaeghen.

«Si Messancy est une chaloupe, nous sommes un paquebot.»


Olivier Vanderhaeghen, directeur de l’Action sociale du CPAS de Molenbeek-Saint-Jean

Dotée d’une population extrêmement jeune, Molenbeek connaît également une précarité importante. Commune populaire et ouvrière depuis toujours, elle a accueilli depuis les années 1960 plusieurs vagues migratoires successives. «Mon père est arrivé ici en 1962», témoigne d’ailleurs Ahmed El Khannouss, son président. «À l’époque, il s’agissait de migration économique. Aujourd’hui on parle de vagues liées aux guerres et aux problèmes régionaux, comme pour les Syriens, les Afghans ou les personnes originaires d’Afrique subsaharienne. L’enjeu de la maîtrise de la langue est d’ailleurs devenu majeur.»

Résultat: ici, pas de lavoir public – ce ne sont pas les wasserettes qui manquent dans le quartier – mais plutôt de l’aide médicale urgente, de la médiation de dettes, une cellule logement, une maison d’accueil de 52 lits, une épicerie sociale ou encore une aide sous forme de fourniture d’une adresse de référence. «Beaucoup de personnes n’ont pas de chez-soi, explique Olivier Vanderhaeghen. Or elles ont besoin d’une adresse légale pour le chômage, la mutuelle. Nous sommes un CPAS à l’image de la commune.»

Fatalement, avec tous ces enjeux, le CPAS de Molenbeek-Saint-Jean doit voir grand en matière de moyens. Il emploie ainsi 200 travailleurs sociaux, majoritairement des assistants sociaux recrutés dans une ambiance de «guerre de tranchées» avec les autres CPAS de la Région, tant la demande est grande et l’offre de travailleurs, petite. Et ce n’est pas l’arrivée des personnes exclues du chômage qui risque d’améliorer les choses. Contrairement à Messancy, le CPAS de Molenbeek-Saint-Jean a vu débarquer 60% des personnes qui étaient censées se présenter à ses portes suite au changement des règles en vigueur au niveau fédéral. Un défi, tant, en plus du surcroît de travail, ce public semble charrier d’autres enjeux. «En général, nous travaillons avec des publics présentant beaucoup de freins au niveau socioéconomique, du logement et de garde d’enfants. Ici, nous voyons arriver des personnes désireuses de travailler, avec une expérience professionnelle», explique Olivier Vanderhaeghen.

Contrairement à Messancy, le CPAS de Molenbeek-Saint-Jean a vu débarquer 60% des personnes qui étaient censées se présenter à ses portes à la suite de la limitation des allocations de chômage à deux ans.

Pour autant, comme à Messancy, il y a parfois aussi de la honte dans le chef des bénéficiaires potentiels. Ahmed El Khannouss témoigne ainsi du cas de certains d’entre eux qui, plutôt que de demander de l’aide au CPAS, se lancent comme indépendants. Covid, augmentation du coût de la vie, problèmes importants de logements insalubres, mais chers sur le territoire de la commune, limitation des allocations de chômage à deux ans. Une ambiance, une pression qui, comme à Messancy, peuvent parfois faire basculer certains usagers dans la violence et l’intimidation. «Les mesures prises au niveau fédéral créent une pauvreté structurelle qui induit de la violence», analyse Ahmed El Khannouss. Pour y faire face, le président a calculé: le CPAS aura besoin de 51 millions d’euros alors que la dotation communale est d’un peu plus de 45 millions. «Nous allons devoir gérer cette précarité avec les moyens qui sont les nôtres…», constate-t-il.

Entre la chaloupe rurale et le paquebot bruxellois, les travailleurs sociaux ne naviguent donc pas dans les mêmes eaux. Même loi, même mission, mais des réalités sociales qui, elles, n’ont rien de comparable.

  1. Avec 40 263 euros par an, elle à peine devancée par Attert, située elle aussi dans la Province du Luxembourg, dont le revenu médian monte à 44 066 euros.
  2. Molenbeek Saint-Jean, avec ses 21 289 euros par an, se situe juste devant Saint-Josse-ten-Noode, également à Bruxelles, avec 20 862 euros.
Julien Winkel

Julien Winkel

Journaliste

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