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Entretien

Daniel Zamora : « Le déploiement d’organisations humanitaires venant suppléer à un État défaillant est symboliquement frappant »

Daniel Zamora, sociologue, travaille sur les conceptualisations de la pauvreté au XXe siècle et sur les inégalités. Il a publié «De l’égalité à la pauvreté – Une socio-histoire de l’assistance (1895-2015)». Selon lui, la crise défie les logiques de marché et replace l’État face à ses responsabilités collectives.

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Daniel Zamora, sociologue à l’Université libre de Bruxelles, travaille sur les conceptualisations de la pauvreté au XXe siècle et sur les inégalités. Il a publié « De l’égalité à la pauvreté – Une socio-histoire de l’assistance (1895-2015) » et est membre du comité éditorial de la revue Lava. Selon lui, la crise défie les logiques de marché et replace l’État face à ses responsabilités collectives.

Alter Échos : Qu’est-ce qui vous a le plus marqué dans cette crise quant à l’évolution de nos systèmes de protection sociale ?

Daniel Zamora : Cette crise a révélé l’immense importance de notre système de protection sociale. Bien entendu des services publics et de la santé, mais également des systèmes d’indemnisation de chômage. Aujourd’hui près d’un million de Belges ont recours au chômage temporaire. Ce « stabilisateur automatique », pour parler en économiste, a eu un rôle déterminant. Il a protégé une très large partie de la population des effets économiques dévastateurs du confinement. Dans un pays comme les États-Unis, où 40 % de la population ne sait pas faire face à une dépense supplémentaire de 400 dollars sur le mois, le moindre choc économique peut faire basculer des millions de familles dans une situation de grave privation matérielle. Cela explique notamment l’opposition d’une partie des Américains au confinement. Leur très mince filet de sécurité rend celui-ci beaucoup plus difficilement tenable sur le long terme. Ne parlons même pas des nombreux pays du Sud où l’économie informelle représente parfois plus de la moitié du PIB. J’ose espérer que cette réalité nous épargnera à l’avenir les discours faciles contre la supposée « charge » des allocations de chômage et d’assistance. Sans ce type de protections, ce sont des millions de personnes qui se retrouveraient, du jour au lendemain, sans aucun revenu… on serait très rapidement plongé dans une situation identique à celle qu’a vécue l’Espagne au plus haut de la crise de 2008 quand les rues de Madrid s’étaient transformées en marché aux puces tant le nombre de personnes vendant leurs effets personnels était important.

AÉ : « Cette crise nous démontre, à nouveau, à quel point le marché est incapable de répondre optimalement aux besoins en matière de santé », avez-vous écrit…

DZ : La santé est peut-être « le » domaine exemplaire où le système de marché est totalement incapable de répondre efficacement aux besoins sociaux. Les États-Unis en sont bien entendu l’exemple le plus flagrant. Alors qu’ils dépensent un peu moins du double en la matière par rapport à nous, ils n’arrivent même pas à assurer toute la population. Aujourd’hui un tiers des Américains admettent parfois repousser un traitement médical craignant des factures pouvant monter jusqu’à des milliers de dollars. Au niveau du matériel de protection, les résultats sont encore plus désastreux. Loin de distribuer les ressources de manière optimale, on a pu constater des choses totalement surréalistes. Comme l’Italie, qui exporte des milliers de tests vers les États-Unis, alors qu’elle est elle-même en pénurie, ou les États-Unis, qui ont continué à exporter vers l’Europe, en plein milieu de la crise, du matériel tel que des respirateurs. Cela rappelle l’épisode de la grande famine irlandaise entre 1845 et 1849 où un million de personnes sont mortes de faim alors que l’Irlande exportait des pommes de terre vers l’Angleterre. Se reposer sur les prix et le marché pour allouer de manière optimale les ressources en temps de crise, c’est tout simplement suicidaire. L’État doit prendre des initiatives fortes pour à la fois diriger la production dans des secteurs vitaux et organiser la réponse sanitaire de manière centralisée. C’est-à-dire l’inverse de ce à quoi on a assisté.

« La santé est peut-être ‘le’ domaine exemplaire où le système de marché est totalement incapable de répondre efficacement aux besoins sociaux. »

AÉ : C’est-à-dire ?

DZ : La Belgique n’a pas brillé en termes d’efficacité. Cela tient en partie à l’organisation particulièrement incohérente de notre État fédéral. Pensez au nombre de ministres ayant des compétences liées à la santé. Il y a cependant, me semble-t-il, quelque chose de beaucoup plus profond qui est la conséquence d’un long déclin de la capacité d’action de la puissance publique. L’idée d’un État producteur, définissant les grandes orientations économiques a lentement laissé la place à un État qui se cantonne au rôle d’arbitre du marché, garantissant la compétition et la protection du « consommateur ». A la place d’être partie prenante dans la sphère économique il s’est lentement cantonné a à fixer les « règles du jeu ». L’idée qu’il peut s’engager dans de grands programmes de travaux publics ou d’investissements pour diriger une transition (écologique, par exemple) a globalement disparu du discours politique dominant. Cette impuissance m’a particulièrement marqué durant la gestion de la crise. Le déploiement d’organisations humanitaires venant suppléer à un État défaillant est symboliquement frappant. Il faut saisir l’ampleur de l’échec quand c’est Médecins Sans Frontières, une organisation dépendant essentiellement de dons individuels, qui doit envoyer à ses frais des équipes dans les maisons de repos pour former et organiser le personnel vis-à-vis de l’épidémie.  Une tâche qui aurait dû être prise en charge par l’État dès le début de la crise a donc été sous-traitée, avec des semaines de retard, à une organisation dont la vocation est normalement de travailler dans le tiers monde.Cette dynamique d’« ONGisation » des problèmes sociaux dans des pays développés est interpellante et s’est considérablement accélérée depuis la crise des réfugiés où la démission des pouvoirs publics est totale. Le travail de ces organisations est bien entendu remarquable, mais est-ce vraiment le rôle de celles-ci de suppléer à l’absence d’État dans un des pays les plus riches du monde ?

AÉ : Le gouvernement, malgré les défaillances que vous soulignez, a aussi pris des mesures fortes à l’égard de la population. Le Covid va-t-il changer le regard que nous avons sur la santé comme on a pu le voir après la grippe espagnole ? Et qui sait, affaiblir le marché ?

DZ : Il est difficile d’anticiper les effets futurs tant notre situation est peu comparable aux épidémies passées. Ce qu’il est cependant intéressant de noter, c’est à quel point la santé a au cours du XXe siècle été un point d’appui central pour la constitution d’institutions de protection sociale. Raison pour laquelle le président américain Ronald Reagan (fervent détracteur des soins de santé publique, NDLR) n’hésitait pas à répéter que « l’une des méthodes traditionnelles pour imposer l’étatisme ou le socialisme à un peuple consiste à utiliser la médecine ». Et en un sens il avait parfaitement raison. Historiquement la théorie microbienne a porté un coup fatal, fin du XIXe siècle, à l’idée de responsabilité individuelle en matière de santé et a lentement laissé la place au risque social et à des moyens collectifs pour le prévenir (lire « Épidémies et réformes sociales : ce que l’histoire nous raconte », Alter Échos n°483, mai 2019). En un sens, le microbe est un puissant socialisateur. Seule une réponse centralisée et coordonnée peut lui faire face, les mécanismes décentralisés du marché sont impuissants face à cet ennemi invisible. Il est intéressant de noter à cet égard que, même aux États-Unis, Donald Trump a dû concéder que c’est l’État qui prendrait en charge le coût des tests, reconnaissant implicitement la nature profondément sociale de la santé. La crise a ainsi considérablement renforcé la popularité de la revendication pour un système public de santé, alors qu’elle était encore inconcevable il y a quelques années. Cette évolution est une excellente chose et nous devons nous en emparer pour en étendre les principes à d’autres domaines, comme celui de la petite enfance. Car, si chaque crise offre des opportunités, celles-ci ne peuvent se matérialiser par elles-mêmes. Elles ne peuvent se transcrire que par l’effet de mobilisations et de décisions politiques fortes. Sans cela, les opportunités de changement se refermeront aussi rapidement qu’elles se sont ouvertes.

« Les maisons de repos ont été totalement livrées à elles-mêmes, avec des informations parfois contradictoires et souvent lacunaires. »

AÉ : Quels défis prioritaires attendez-vous en matière sociale ?

DZ : Le grand défi de l’après-confinement, c’est celui des politiques en matière de vieillesse. La manière dont notre société traite les personnes âgées est indigne. Cela se traduit notamment dans le taux de mortalité de cette épidémie où une très grande partie des décès se concentre dans les maisons de repos faute de matériel, de personnel ou d’action un tant soit peu coordonnée du gouvernement. Plus d’un mois après le début de la crise, de nombreuses maisons de repos n’avaient même pas encore reçu de support pour implémenter des protocoles adéquats contre le virus. Alors qu’il s’agit de lieux prioritaires, elles ont été totalement livrées à elles-mêmes, avec des informations parfois contradictoires et souvent lacunaires. Sans même mentionner les choix implicites qui ont été faits de manière tout à fait informelle concernant les patients en maisons de repos. On a refusé de prendre en charge nombre d’entre eux dans les hôpitaux de peur de remplir des lits avec des patients « trop vieux », préférant les laisser mourir seuls. C’est une décision qui aurait à minima mérité un débat public, mais on a préféré la laisser à la discrétion des hôpitaux. L’enjeu après le déconfinement sera donc considérable. Nous avons besoin d’un vrai débat de société en la matière.

AÉ : Et quelles décisions attendez-vous des gouvernements sur cet enjeu ?

DZ : Un nombre important de ces institutions vont se retrouver dans une situation financière très délicate. Avec des taux de mortalité aussi élevés, il est clair qu’il y aura des faillites ou des reprises par l’État. Dans ce cadre, le public ne doit pas simplement renflouer les caisses pour sauver la barque. Il faut, en discussion avec tous les acteurs, réinventer l’institution elle-même et les modalités des soins aux personnes âgées. La Belgique est l’un des pays qui fait le plus recours aux maisons de retraite dans le monde, en y plaçant des personnes de moins en moins âgées et tout à fait autonomes, parfois contre leur volonté. Nous devons notamment rendre plus facile l’accès des soins à domicile afin de permettre aux personnes de vieillir chez elles. En effet, les inégalités économiques expliquent partiellement les différences de recours à ce type de services. Enfin, on doit s’inspirer d’autres modèles, comme celui de l’Allemagne, qui n’hésite pas à rémunérer les « caregivers » qui prennent soin d’une personne dépendante. Un travail qui d’ailleurs échoit généralement aux femmes, sans aucune rémunération et avec les impacts que l’on connait sur les carrières. On doit être ambitieux et peut-être permettre aux membres d’une famille de réduire leur temps de travail tout en étant compensés par l’État lorsqu’il y a un souhait de prendre soin d’un proche.

« La crise a ainsi considérablement renforcé la popularité de la revendication pour un système public de santé, alors qu’elle était encore inconcevable il y a quelques années. »

AÉ : Comment pourrait-on faire corréler davantage « reconnaissance salariale » et « utilité sociale » à l’avenir ?

DZ : C’est une excellente question. L’une des grandes questions des sciences sociales depuis leur début est celle de la division du travail. Toute société a besoin d’institutions et de mécanismes permettant de remplir tous les créneaux de cette division afin d’assurer sa reproduction. Ces mécanismes ont souvent été coercitifs et violents. Cela peut prendre la forme de hiérarchies ethno-raciales comme les castes ou l’esclavage, imposant des divisions du travail et d’allocation des ressources extrêmement inégales. Cela peut également renvoyer à des formes d’organisation patriarcales qui ont cantonné les femmes au travail domestique. Notre société actuelle est bien entendu moins coercitive et garantit du moins formellement l’égalité des droits. Cependant elle est aussi traversée de mécanismes coercitifs cantonnant une partie substantielle de la population dans des emplois qu’ils ont rarement choisis et aux conditions qui ne reflètent pas nécessairement leur utilité sociale. Cela passe notamment par le système d’éducation qui peut consacrer des inégalités sociales en leur offrant un apparat méritocratique. Mais plus fondamentalement, il faut bien constater que le travail dans une société guidée par des principes marchands répond essentiellement aux besoins de la population « solvable » et non aux besoins réels. Elle produit une division efficiente mais pas nécessairement humaine et permettant de répondre à la détresse sociale. On a besoin de repolitiser le travail, d’étendre la sphère démocratique à la manière dont on le distribue et le rémunère.

AÉ : On parle beaucoup du revenu universel. Vous y êtes fermement opposé. Pourquoi ? 

DZ : L’intuition de base du revenu universel est compréhensible dans un contexte où cette épidémie a mis au jour tous ceux qui passent entre les mailles du filet social. Il est bien entendu nécessaire de garantir à chacun un revenu qui permette de vivre décemment. D’offrir un « plancher » en quelque sorte. La question est donc plutôt sur le comment. Historiquement, la problématique de la pauvreté s’est constituée, début du XXe siècle, comme une critique du capitalisme et de la dépendance au marché qu’il impose à notre reproduction matérielle. Il s’agissait dès lors de réduire son emprise sur notre existence par la constitution de services collectifs socialisés tels que la santé publique, l’éducation gratuite ou des services publics. Ce n’est qu’à partir des années 70 que s’impose une conception de la pauvreté exclusivement pensée en termes monétaires. En partie sous l’impulsion d’institutions comme la Banque mondiale et le FMI qui vont promouvoir dans les années 80 de sévères programmes d’ajustement structurel dans les pays du Sud impliquant d’importantes privatisations tout en poussant pour des programmes monétaires contre « l’extrême pauvreté ». Ce qui sera donné d’une main sous forme monétaire sera retiré dix fois sous forme de coupes transversales dans les dépenses publiques. L’idée étant qu’il faut conserver le marché comme le principal mécanisme pour octroyer les ressources et redistribuer ensuite par l’impôt si nécessaire. Mais on peut lutter contre la pauvreté tant en garantissant des revenus qu’en garantissant des services. En effet, si demain la médecine de première ligne et les crèches sont gratuites ou si les loyers sont encadrés, cela aura également un énorme impact sur la pauvreté. On doit voir les deux bouts. Nous ne devons donc pas nous concentrer uniquement sur l’aspect monétaire, mais également réduire notre dépendance au marché sur les aspects essentiels de notre existence : santé, éducation, petite enfance, logement, travail… Enfin, plus concrètement, le problème d’une allocation universelle réside précisément dans son caractère universel. En voulant donner à tous, on déplace beaucoup d’argent, mais pas nécessairement dans les bonnes poches. Certains n’en ont aucun besoin et pour d’autres elle sera totalement insuffisante. Il faut donc élargir notre horizon politique et garantir collectivement, en dehors du marché, de nouveaux droits sociaux.

 

Manon Legrand

Manon Legrand

Coordinatrice Alter Échos, journaliste (social, logement, environnement)

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