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Julien Brygo : « La crise remet l’utilité sociale de métiers méprisés sur le devant de la scène »

© Santé en lutte. http://www.lasanteenlutte.org

Il y a trois ans, Julien Brygo et Olivier Cyran publiaient l’ouvrage Boulots de merde : Du cireur au trader, enquête sur l’utilité et la nuisance sociales des métiers (Éditions La Découverte), qui proposait un état des lieux critique partiel mais édifiant de métiers, y compris les plus utiles socialement, rongés par la précarisation. Les deux auteurs, journalistes, y croisaient des récits de travailleurs et travailleuses, avec les mesures gouvernementales et les nouvelles techniques de management. Parmi les métiers recensés dans leur ouvrage, certains, méprisés hier, se révèlent aujourd’hui – en pleine crise sanitaire – essentiels. L’occasion d’écouter l’analyse que porte Julien Brygo sur ce que la pandémie met en lumière en termes d’inégalités dans le monde du travail.

Alter Échos : Vous observiez il y a trois ans que « les métiers socialement très utiles, comme les infirmiers, les enseignants ou les postiers, par leurs conditions actuelles d’exercice et par la prolifération de statuts dérogatoires au code du travail finissent par prendre eux aussi les traits des boulots de merde ». C’est encore plus vrai aujourd’hui ?

Julien Brygo : Ça s’est confirmé et aggravé. Depuis un mois, il apparaît de façon claire pour beaucoup de gens que les métiers les moins valorisés socialement et financièrement sont très souvent les plus utiles, voire même les plus indispensables et essentiels pour reprendre la terminologie des gouvernants qui aujourd’hui nous expliquent qu’il faut applaudir les soignants aux balcons, ces métiers qui ont été maltraités par les gouvernements successifs en France.
Il y a encore deux mois, des soignants se suicidaient, appelaient à l’aide, et faisaient grève (lire : « À force de tirer sur la corde, ce métier ne devient plus possible », Alter Échos n°480, janvier 2020). Et cela ne concerne pas que les soignants… D’autres secteurs à qui l’on dit merci aujourd’hui n’ont cessé de dénoncer leurs conditions de travail déplorables : les éboueurs, les caissiers, les femmes de ménage, les assistantes de vie scolaire, etc. On constate dans cette crise que les femmes sont en première ligne, ce qui corrobore ce qu’on écrivait dans « Boulots de merde » : ce sont des femmes qui tiennent les secteurs essentiels.

Il y a trois mois, les travailleurs des Ehpad hurlaient leur colère, aujourd’hui, ils dénoncent un « géronticide ». La façon dont on traite nos vieux risque de rester en mémoire

A.É. : Le Covid-19 va-t-il redéfinir l’utilité sociale et davantage faire coïncider utilité sociale et reconnaissance sociale et salariale ?

J.B. : La question de l’utilité sociale de métiers méprisés depuis plusieurs années semble, avec le Covid-19, revenir au-devant de la scène. On a vu par exemple plusieurs interventions de la sociologue Dominique Meda, appelant à une revalorisation des rémunérations et de la considération de tous ces métiers. Mais qu’est-ce que l’avenir nous réserve ? Honnêtement, j’ai l’impression que ça va se régler à coups de primes et de chèques-cadeaux. Je vois l’avenir comme une métaphore de Costa Croisières : « Désolée de vous confiner et de ne pas assurer votre sécurité mais on vous assure que chacun d’entre vous aura un bon pour refaire une croisière chez nous. » J’aimerais être plein d’espoir, notamment pour le personnel hospitalier, qui est en première ligne et met sa vie en danger. Il est inouï que l’on envoie des gens travailler sans protection, parce que rien n’a été anticipé. Les dernières usines en France qui auraient été capables de produire des masques ont été fermées en 2018, faute de commandes de l’État. On parle de capitalisme plus humain, de nationalisations… Je crains que l’adage « les pertes sont socialisées et les profits privatisés » ne se confirme à l’avenir. Je ne crois donc pas qu’on réévaluera vraiment socialement de qui on a besoin.

Cela fait trois semaines que les traders et les gestionnaires de patrimoine ne travaillent plus et la France est encore debout.

A.É. : Si la crise a souligné le caractère essentiel de certains métiers, elle met aussi en lumière l’inutilité d’autres…

J.B. : Cela fait trois semaines que les traders et les gestionnaires de patrimoine ne travaillent plus et la France est encore debout. On voit que ces métiers-là, les banquiers d’affaires, les directeurs de marketing, les conseillers en optimisation du travail, qui font florès et ont abîmé nos services publics, sont toxiques. Des gens découvrent aujourd’hui que les maisons de repos sont gérées par les plus grosses fortunes de France. Il y a trois mois, les travailleurs des Ehpad hurlaient leur colère, aujourd’hui, ils dénoncent un « géronticide ». C’est une bombe à retardement. La façon dont on traite nos vieux risque de rester en mémoire et de nourrir la colère (lire : Tirer les vieux du lit, Alter Échos n°477, octobre 2019).

A.É. : Vous écriviez aussi en 2016 qu’« à la faveur de l’entassement des richesses dans les mains d’une élite de plus en plus dodue et capricieuse, le secteur des tâches domestiques où l’on s’abaisse devant son maître se répand ». Cette économie de la domesticité risque-t-elle de se renforcer ?

J.B. : Certainement, et d’autant plus avec la digitalisation. Des avocats, enseignants, seront peut-être à l’avenir des métiers digitalisés… Il faut rappeler que, derrière l’économie numérique, il y a des bras et des humains. Les travailleurs du clic représenteraient entre 45 et 80 millions de personnes sur la planète. Ce qui correspond au nombre de travailleuses domestiques. Il me semble donc que oui, on va vers une augmentation de la domesticité.

A.É. : On peut aussi citer le cas des livreurs, qui travaillent intensément pendant ce confinement…

J.B. : Je suis le premier à critiquer les gens qui se font livrer de la limonade et des naans au fromage mais je pense que cette crise nous révèle que la livraison à domicile est un besoin social fondamental pour des gens vieux, malades et blessés. On est passé du confort à l’indispensable. Il est donc urgent d’offrir aux livreurs – et aux autres métiers indispensables – un statut protecteur de fonctionnaire, avec comptage des heures de travail et amélioration de leurs conditions de travail : il faudra arracher des statuts plus protecteurs pour ces travailleurs.

A.É. : Le télétravail risque-t-il de « merdifier » certains métiers ?

J.B. : C’est un risque. En télétravail, il est difficile de compter ses heures. Je pense aux profs : ils utilisent leur adresse mail perso, sont joignables à n’importe quel moment, et bossent comme des fous au nom de ce bombardement d’exercices pour les élèves, au nom de la fameuse « continuité pédagogique » très discutable en cette période de bouleversement et de deuil. Les solutions techniques publiques sont inefficaces. Le télétravail est un grand piège. Mais il faudra toujours des médecins, des réparateurs, des femmes de ménage pour nettoyer les maisons des classes moyennes, etc.

Durant cette crise, les cols blancs sont chez eux et les cols bleus sont au travail.

A.É. : De nombreux « boulots de merde » comptent parmi ceux encore en activité aujourd’hui… Est-on aujourd’hui exposé davantage si l’on occupe une fonction précaire ?

J.B. : La division de classe est très forte dans l’activité économique observée durant cette crise. Les cols blancs sont chez eux et les cols bleus sont au travail. Je pense aux facteurs, aux éboueurs mais aussi aux travailleurs dans le nucléaire, par exemple, qui continuent à travailler, sans masque, sans protection suffisante. Il y a, certes, des secteurs où il est très difficile d’arrêter l’activité comme les cokeries. Mais cela ne justifie pas que les conditions de sécurité ne soient pas garanties. Dans les centres d’appel aussi, les gens continuent à devoir vendre des assurances-vie ou des regroupements de crédits. On est bercé par un chant patriotique hypocrite du gouvernement qui nous demande de sauver la nation en se retroussant les manches tout en nous demandant de ne pas sortir. Aujourd’hui, personne ne se questionne parce que c’est la crise.

Il commence à devenir insupportable que ce soient toujours les mêmes – les classes laborieuses, pauvres, immigrées – qui effectuent les tâches importantes, toute leur vie, en étant payées au rabais.

A.É. : Quels changements espérez-vous de cette crise ?

J.B. : On pourrait, comme on l’a fait après la Seconde Guerre mondiale, établir des grilles d’utilité sociale des métiers et des barèmes de rémunération adaptés. Cette question revient en premier plan et elle est essentielle. Il est urgent aussi de dessaisir des managers qui occupent des postes dans les hôpitaux. Ce sont des métiers parasites qui ont accompagné l’austérité et la réduction des budgets. Il faut faire confiance et écouter les gens qui connaissent leur travail. Il va falloir aussi sérieusement discuter, dans le débat sur l’utilité sociale des métiers, de la répartition des tâches et la rotation des postes. Il commence à devenir insupportable que ce soit toujours les mêmes – les classes laborieuses, pauvres, immigrées – qui effectuent les tâches importantes toute leur vie en étant payées au rabais. Il n’est pas normal qu’une femme de ménage arrive à l’âge de la retraite le corps démoli par son métier. C’est la même chose pour les femmes qui s’occupent des enfants. Ce sont des métiers harassants. S’il est admis par les gouvernants qu’il s’agit d’une prolongation de leur qualité naturelle, que le « care » est en elle, il s’agit d’une construction, il n’y a rien de naturel là-dedans et ça mérite salaire. Il faudra rester bien prudent que nos droits – comme les congés payés arrachés par les luttes sociales – ne nous soient pas repris au nom de la crise sanitaire, comme on l’a observé au lendemain des attentats terroristes. Des éléments de l’état d’urgence se sont inscrits dans la loi : pouvoirs de la police élargis, répression, etc. On craint donc que des éléments de l’état d’urgence sanitaire deviennent quotidiens au nom de la guerre pour que tout redevienne normal. Or, il faut insister, on ne veut pas d’un retour à la normale puisque cette normalité était le problème.

A.É. : Pensez-vous que la mobilisation sociale – dans le secteur des soins notamment – va reprendre ?

J.B. : Je me demande en effet comment le corps social va réussir à s’organiser avec la fatigue, l’accablement, la douleur des proches emportés par le virus… Comment vont-ils s’organiser pour obtenir de nouveaux droits face à une terrible répression en train de se normaliser ? On n’en est pas encore à la situation japonaise où la grève se limite à travailler avec un brassard, mais on l’écrivait déjà dans « Boulots de merde » que le droit de grève était mis à mal pour un tas de gens suite aux lois sur le service minimum notamment. À l’avenir, il ne s’agira plus seulement d’applaudir les travailleurs, mais de prendre leurs revendications au premier degré, et de les satisfaire.

Manon Legrand

Manon Legrand

Coordinatrice Alter Échos, journaliste (social, logement, environnement)

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