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#COVID-19. INTERVIEW
Philippe Defeyt (c)

« Personne n’a parlé des bénéficiaires du revenu d’intégration sociale ! »

26 mars 2020 Pierre Jassogne

Pour l’économiste et ancien président du CPAS de Namur, Philppe Defeyt, les mesures de soutien au pouvoir d’achat prises par le gouvernement fédéral renforcent les inégalités.

Alter Echos : Pas question de flinguer les mesures, mais l’urgence ne peut pas tout justifier, dites-vous… S’il n’y a pas un changement rapide, les mesures actuelles risquent d’accroître les inégalités et d’en créer de nouvelles.

Philippe Defeyt : Il fallait de telles mesures pour rassurer, envoyer des messages positifs. Pas de souci, là-dessus… Néanmoins, celles-ci s’inscrivent dans une redistribution des revenus qui est devenue de plus en plus inéquitable au cours du temps. Ici, on rajoute des couches supplémentaires, et c’est d’autant plus inquiétant que le contexte actuel va renforcer des inégalités qui étaient déjà présentes.

Prenons deux travailleurs, avec le même revenu brut. L’un va bénéficier du chômage temporaire ; l’autre va perdre son job, toujours à cause de la crise, parce que son entreprise fait faillite. Le premier va toucher 70 % de son revenu et une prime de 150 euros par mois, le second commence à 65 % et il n’est pas impossible que rapidement, à partir du troisième mois, il tombe à 60 % de son revenu voire, plus tard, moins encore. Ce sont deux victimes de la crise, mais elles vont avoir un traitement différent par la sécurité sociale. On peut épiloguer sans fin en termes philosophiques, éthiques, légaux, en disant que d’un côté, c’est ceci, de l’autre, cela, mais les conséquences pour les personnes sont les mêmes ! Ce sont des personnes qui, du jour au lendemain, perdent leurs revenus. Pourquoi doit-on les traiter de manière différente ! Et on pourrait multiplier les exemples à l’envi parmi les mesures prises par le gouvernement.

Alter Echos : Vous appelez à une refonte totale du système, à un retour au principe de l’assurance sociale, basée sur le revenu, et pas sur le statut de la personne.

Ph.D. : Comme c’était l’esprit de 1944. C’était le terme employé alors, mais au cours du temps, on a « familialisé », si je puis dire, la sécurité sociale. Cela ne produit sur le terrain que des effets délétères. Cela empêche des personnes de se mettre ensemble, cela conduit des gens à avoir des domiciles fictifs. Arrêtons ce jeu des statuts et des sous-statuts, d’autant que le système est devenu impossible à comprendre – il suffit de lire la définition de chef de ménage à l’ONEM !

« Ce sont deux victimes de la crise, mais elles vont avoir un traitement différent par la sécurité sociale. »

La crise renforce cette situation. Le fait qu’on vérifie la vie privée et les revenus de personnes qui bénéficient d’allocations sociales est, de mon point de vue, inéquitable par rapport à d’autres citoyens. Vous êtes salarié, indépendant, fonctionnaire, si vous n’avez pas de revenu de sécurité sociale dans votre ménage, vous organisez votre vie comme vous voulez. Dès qu’il y a un euro de revenu d’assistance, il y a contrôle, et dans un certain nombre de cas, pénalisation. Raison pour laquelle il faut mettre fin à ce système de flicage. C’est une question d’équité entre les citoyens.

Alter Echos : La crise doit être une opportunité pour une refonte fondamentale du système, on l’a dit. Vous évoquez ainsi l’introduction d’un revenu de base.

Ph.D. : Même sans introduire un revenu de base, si on arrivait déjà à simplifier les règles de redistribution des revenus en les rendant plus équitables et lisibles, ce serait un progrès énorme. Pour chaque législation, les seuils d’accès et la manière dont on tient compte des personnes à charge varient d’une législation à l’autre… Pire encore, comment peut-on accepter que des personnes qui ont un peu près le même revenu aient droit ou non à un avantage social en fonction de leur statut : les demandeurs d’emploi n’ont pas droit à un tarif social d’électricité, même si leur revenu est équivalent à un bénéficiaire du CPAS. Cela n’a pas de sens, et il n’y a pas de débat autour de cela aujourd’hui !

« Dès qu’il y a un euro de revenu d’assistance, il y a contrôle, et dans un certain nombre de cas, pénalisation. »

Mais, à mes yeux, on ne peut pas parachever cette réforme sans introduire une forme de revenu de base. L’objectif que je poursuis à travers cette proposition qui date d’il y a trois ans, c’est bien de faire en sorte que le CPAS disparaisse comme fournisseur de revenus d’assistance. Le but ultime du revenu de base est donc de permettre à chacun de rester dans le giron de la sécurité sociale. De la sorte, les travailleurs des CPAS pourront faire autre chose dans l’accompagnement social des personnes vulnérables.

Alter Echos : Vous êtes ancien président du CPAS de Namur. La crise actuelle touche aussi les bénéficiaires des CPAS…

Ph.D. : Ce qui m’a frappé, c’est que personne, mais vraiment personne, n’a parlé des bénéficiaires du revenu d’intégration sociale depuis le début de la crise. Pas un mot pour les 160.000 personnes qui sont parmi les plus vulnérables de notre société… On pourrait dire, c’est vrai, que ce sont les seules personnes dont les revenus ne baisseront pas, mais en même temps, malgré la crise, elles doivent continuer à rentrer des documents, à les trouver, parce que tous les mois, coronavirus ou pas, on fait une révision du calcul de votre revenu d’intégration. On aurait pu au moins geler leurs situations pendant quelques semaines. Cela ne coûtait quasiment rien ! De la sorte, on aurait pu mobiliser toutes les personnes qui s’occupent des revenus au sein des CPAS sur d’autres engagements sociaux.

A propos de l'auteur(e)

Pierre Jassogne

Pierre est devenu journaliste en 2010 après des études en lettres lors desquelles il se passionne pour les rapports entre littérature et presse. Enfant, il voulait déjà devenir journaliste et se revoit très bien ennuyer parents et voisins en faisant des interviews avec un enregistreur Fisher Price à cassette avec micro incorporé pour un journal parlé imaginaire. Bref, il avait ce métier dans le sang, mais à la naïveté de ses premiers pas, sa conception du journalisme a rapidement évolué : au début, il était dans le flux de l’info, de l’événement, du scoop à tout prix, mais a très vite décroché pour tenter d’autres voies à l’instar de sa collaboration avec Alter Échos commencée en 2012. Selon Pierre, le journalisme doit être dans les marges du réel, en refusant l’évidence, en allant au-delà de ses propres convictions aussi, en se frottant aux contrastes du monde, mais en y puisant chaque fois une certaine expérience des hommes, des choses, à travers des visages ou des sensations. Idem pour le social : au-delà des politiques menées, des subsides octroyés, des noms de ministres, il en va davantage du témoignage d’un engagement, d’une conviction portée par des citoyens, souvent anonymes, pour rendre ce monde un peu plus juste, un peu plus vrai. « Comme journaliste, on tente de rendre audibles ces preuves de résistances humaines face au discours inquiétant de la financiarisation à outrance, du populisme politique ou de la numérisation sans visage ». « Se reposer ou être libre », disait le philosophe grec Thucydide, quatre siècles avant notre ère. Face à la montée de l’insignifiance, il en va de même pour le journalisme, même si la tâche est grande, difficile, mais néanmoins stimulante et passionnante.

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