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#COVID-19. SOCIAL

« Cette épidémie est le révélateur de la crise sociale dans laquelle on se trouve depuis plusieurs années »

Christine Mahy

La crise sanitaire se surperpose à des inégalités extrêmement prégnantes, et, si on n’y prend pas garde, celles-ci risquent de se renforcer, comme le craint Christine Mahy, secrétaire générale du Réseau wallon de lutte contre la pauvreté

Alter Échos : Pour arriver à réguler cette épidémie, la solution a été le confinement. Il a conduit à une diminution d’un ensemble de services et d’organisations dont on découvre aujourd’hui leur indispensable existence…

Christine Mahy : Cette crise sanitaire a nécessité toute une série de mesures vis-à-vis de la totalité de la population, comme si les populations avaient un mode de vie uniforme. On peut comprendre que les mesures sanitaires s’appliquent à tous, sauf que celles-ci arrivent sur une crise sociale longue de plusieurs années, crise qui a affaibli toute une partie de la population dans notre société. On pense évidemment aux sans-abri, aux migrants, aux personnes en situation de pauvreté financière, de mal-logement, aux bénéficiaires du revenu d’intégration sociale ou aux demandeurs d’emploi…  Mais cette crise a affaibli aussi les personnes au travail depuis plusieurs années, avec un affaiblissement progressif de la protection des travailleurs, une déstructuration du contrat de travail… Avec cette crise du coronavirus, on découvre ainsi à quel point tous les services sociaux sont des services paratonnerres par rapport à la pauvreté, des services qui permettent à la société de tenir malgré des inégalités fortes. Comme ceux-ci sont à l’arrêt, parce que des bénévoles sont malades ou peu nombreux à cause du covid-19, on se rend compte que cette épidémie est le révélateur de la crise sociale dans laquelle on se trouve depuis plusieurs années. Il faut être soit sourd, ou aveugle, pour ne pas voir que la vulnérabilité est intense dans notre pays. Et même, face à la maladie, même s’il y a une espèce d’égalité en termes de possible contamination, les inégalités se confirment : la contamination sera plus accablante pour quelqu’un qui est extrêmement faible, qui vit dans la pauvreté, qui a une santé fragile…

Avec cette crise du coronavirus, on découvre ainsi à quel point tous les services sociaux sont des services paratonnerres par rapport à la pauvreté, des services qui permettent à la société de tenir malgré des inégalités fortes.

Alter Échos : Outre les inégalités, cette crise sanitaire fait apparaître de la même façon les secteurs essentiels au bon fonctionnement d’une société. Le premier évidemment, ce sont les soins de santé…

Christine Mahy : On voit tous les reculs et risques qui pèsent sur la santé publique quand celle-ci est mise à mal financièrement, humainement et matériellement. On voit aussi l’importance de tous les services à domicile, de tous les lieux collectifs qui font du bien aux gens, de tous les services d’hébergement, de tout l’accompagnement en santé mentale, en addiction…

Il faut être soit sourd, ou aveugle, pour ne pas voir que la vulnérabilité est intense dans notre pays.

Faudra-t-il encore beaucoup d’analyses après cette crise pour estimer ce qui est crucial et essentiel pour une société ? Si le politique n’est pas secoué par cette crise au point de tout recommencer comme avant, au point de ne pas travailler à une société moins inégalitaire, je serai alors totalement choquée, et le mot est faible, parce que cela voudrait dire d’une certaine façon, qu’on aurait eu peur pour la vie de tous, parce qu’on a eu peur pour sa vie à soi, et pas parce que tous sont aussi importants les uns que les autres.

Alter Échos : C’est aussi tout l’État social actif qui a été conçu ces dernières années qui s’écroule comme un château de cartes ces dernières semaines…

Christine Mahy : En effet. Comme un château de cartes, c’est l’image ! Certains se réveillent par rapport aux politiques sociales qui ont été mises en place ces dernières années et aux conséquences qu’elles ont produites sur le terrain comme la dégressivité des allocations de chômage. La crise actuelle a encore de nombreuses choses à révéler, et des mesures devront être mises en place pour qu’il y ait une large prise de conscience de la réalité de nombreux ménages. Par exemple, les gouvernements ont pris diverses mesures sur le chômage temporaire pour aider les travailleurs, mais on ne sait pas encore ce que cela va donner quand ce chômage se conjuguera dans un ménage avec le statut de cohabitant, par exemple. Ces différences de statut sont devenues ingérables. C’était déjà complexe en temps normal, mais là, cela devient impossible. Par ailleurs, parmi de nombreux acteurs rencontrés, y compris au niveau du gouvernement wallon, de l’administration, certains découvrent que plein de ménages vont rencontrer une chute de revenus avec la crise, et pas seulement ceux confrontés au chômage temporaire. Tous ceux qui travaillent avec une Agence locale pour l’emploi (ALE) qui sont au chômage ou au CPAS, font des heures sous ce statut pour compléter leur revenu et tenir le mois. Avec la crise, c’est un arrêt net, et il n’y a pas de compensation. J’évoque les ALE, mais on pourrait citer les intérimaires, les flexi-jobs, ceux qui travaillent à l’heure ou à la journée. De nombreux ménages vont être touchés par une chute de revenus, et cela ne faisait pas partie jusqu’à maintenant de la prise de conscience des acteurs politiques parce que la déstructuration qu’a entraîné cet État social actif qui a voulu, à n’importe quel prix faire de l’économie sur le dos des travailleurs et mettre au travail dans n’importe quelle condition, est tellement intégrée dans les codes de la gouvernance.

Faudra-t-il encore beaucoup d’analyses après cette crise pour estimer ce qui est crucial et essentiel pour une société ?

Alter Échos : Vous évoquez les pertes de revenus pour de nombreux ménages. Ce sont autant de situations potentielles d’endettement et d’appauvrissement de la population…

Christine Mahy : On s’est rendu compte que la crise sanitaire va non seulement poser des problèmes sociaux pendant cette crise, mais va aussi avoir des effets collatéraux à long terme pour les ménages les plus faibles, confrontés à des pertes de revenus, des dépenses plus importantes, à moins de services… Certains acteurs, notamment au sein de l’aide alimentaire, indiquent que, pour les ménages aux faibles revenus, la dépense en alimentation a augmenté de près de 25 % par mois, compte tenu du confinement. Les ménages qui ont un matelas d’amortissement ne verront pas forcément la différence, mais ceux qui n’en ont pas sont nombreux. En Wallonie, cela représente près de 40 % des ménages. Si ces ménages rencontrent une chute de revenus et dépensent davantage en cette période, ils se retrouveront tôt ou tard dans une grande difficulté.

La crise actuelle a encore de nombreuses choses à révéler, et des mesures devront être mises en place pour qu’il y ait une large prise de conscience de la réalité de nombreux ménages.

Il n’y a donc pas de raison que la dynamique de soutien soit uniquement centrée sur le maintien de l’économie, il faut pouvoir se dire et prendre en considération les ménages de façon directe, et tous les ménages, raison pour laquelle une task force urgence sociale a été lancée en Wallonie. Il faut souligner la réactivité avec laquelle elle a été mise en place. Depuis trois semaines, il y a un travail en continu avec cette task force qui se réunit tous les deux jours, rassemblant tous les cabinets ministériels, les administrations, la fédération des CPAS, le RWLP et la FDSS. Cette task force vise à prendre des mesures urgentes pendant le temps de la crise pour que des choses pèsent le moins possible sur les ménages, et que les ménages les plus pauvres puissent aussi être sécurisés sur le plan sanitaire comme avec des compteurs à budget débloqués ou en interdisant les coupures d’eau. Mais on pense aussi à la charnière, c’est-à-dire à la fin du confinement, pour qu’il n’y ait pas un effet boomerang qui se retourne contre les gens du jour au lendemain.

Alter Échos : Mais vous connaissez l’état des moyens wallons, ils restent très limités, même en cette période de crise…

Christine Mahy : Aujourd’hui, des moyens mis sur la table, il y en a beaucoup, notamment sur le plan économique, et je ne critique pas les montants évoqués, mais à un moment donné, il n’y a pas de raison d’empêcher que des ménages puissent être aidés. Je suis d’accord d’entendre que les moyens sont limités, mais on ne peut pas considérer qu’il y en ait pour certains, et pas pour d’autres.

Il n’y a donc pas de raison que la dynamique de soutien soit uniquement centrée sur le maintien de l’économie, il faut pouvoir se dire et prendre en considération les ménages de façon directe, et tous les ménages, raison pour laquelle une task force urgence sociale a été lancée en Wallonie.

Une autre chose : si la Wallonie fait avec les moyens qui sont les siens, le fédéral devra prendre sa part de responsabilité. Là aussi, on travaille à la création d’une task force fédérale – même si c’est plus compliqué – à travers le réseau belge de lutte contre la pauvreté. Sortir de l’argent pour les ménages, c’est aussi consolider l’économie. S’ils ne savent plus assumer ce qu’ils doivent assumer, on risque de créer une bulle gigantesque – et c’est ma crainte – de problèmes sociaux fondés sur des difficultés financières immédiatement à la sortie de la crise. Autant prendre le problème à la base, en évitant un mauvais calcul économique, en soutenant dès que possible les ménages, à commencer par ceux qui rencontrent le plus de difficultés.

Alter Échos : On parlait des risques financiers et sociaux que courent les ménages. Un autre risque actuel, c’est l’accroissement des inégalités scolaires…

Christine Mahy : Forcément, les inégalités qui se vivent à l’école continuent pendant la crise. Le fait d’être à la maison ne change rien à l’affaire, et même on constate un renforcement de celles-ci, soit parce qu’on n’est pas équipé, soit parce que les parents travaillent, soit parce qu’on est une famille nombreuse dans un petit logement… Il ne faut pas oublier que le confinement a des effets sur la vie familiale, entraînant tension, stress, impossibilité de se concentrer… Je ne dis pas du tout que ce n’est pas intéressant qu’on invite les enfants à faire quelque chose par rapport à l’école pendant le temps du confinement, mais il faut lâcher la pression. Car plus les conditions sociales, matérielles étaient déjà complexes avant la crise, plus elles le sont durant le confinement. C’est une évidence, notamment pour des parents qui ne se sentent pas à la hauteur, se sentent disqualifiés, sentiment présent pour de nombreux parents pauvres. Ici, le risque est qu’ils vivent cette disqualification de façon plus importante.

Alter Échos au temps du Covid-19, nouvelles du secteur et entretiens pour prendre de la hauteur

Les CPAS sur tous les fronts
En Wallonie et à Bruxelles, les CPAS sont en première ligne pour gérer la crise sociale qu’entraîne le coronavirus. Le mot d’ordre est simple : maintenir les droits des bénéficiaires et protéger les travailleurs afin d’assurer les missions essentielles des CPAS.

Le Covid-19 étouffe le secteur de l’aide alimentaire déjà à bout de souffle
Le secteur de l’aide alimentaire n’est pas épargné depuis le début de la crise du coronavirus. Problèmes d’approvisionnement, fermetures de restaurants sociaux, manque de bénévoles… La crise sanitaire rend la vie dure aux associations d’aide alimentaire et à ses bénéficiaires, qui augmentent.

La fièvre des prisons
Surpopulation, manque de personnel, manque de soins… En temps normal, les prisons sont déjà au bord de la rupture. Alors, quand s’ajoute le coronavirus, la situation ne peut que devenir explosive avec des détenus confinés depuis plusieurs semaines dans une situation d’angoisse importante.

En centre fermé, « la peur au ventre face au virus »
Les centres fermés pour étrangers se vident peu à peu, Covid-19 oblige. Mais pour les personnes qui y restent enfermées, c’est la peur et l’incompréhension qui règnent. L’Office des étrangers affirme ne maintenir que les étrangers qui constituent une « menace pour l’ordre public ». Les ONG demandent la fermeture des centres et affirment que ces détentions sont illégales.

Le « Green Deal » européen, une victime de plus du coronavirus ?
La pandémie de coronavirus qui a plongé l’Europe dans une crise sanitaire inédite signera-t-elle l’arrêt de mort du « Green Deal » européen ? Ou au contraire, cette proposition phare de la nouvelle Commission européenne présidée par Ursula von der Leyen pourrait-elle permettre à l’Europe de mieux gérer l’après-crise ? L’avenir du « Pacte vert » est en jeu.

Aide à la jeunesse : « L’épidémie nous a poussés à revoir l’ensemble de l’organisation du travail »
Denis Xrouet est directeur du Clos du chemin vert, un service résidentiel de l’aide à la jeunesse. Il est aussi président de l’Interfédération des services agréés. Il évoque les conséquences du Covid19 sur son service et sur l’ensemble du secteur.

Julien Brygo : « La crise remet l’utilité sociale de métiers méprisés sur le devant de la scène »
Il y a trois ans, Julien Brygo et Olivier Cyran publiaient l’ouvrage Boulots de merde : Du cireur au trader, enquête sur l’utilité et la nuisance sociales des métiers (Éditions La Découverte), qui proposait un état des lieux critique partiel mais édifiant de métiers, y compris les plus utiles socialement, rongés par la précarisation. Parmi les métiers recensés dans leur ouvrage, certains, méprisés hier, se révèlent aujourd’hui – en pleine crise sanitaire – essentiels. L’occasion d’écouter l’analyse que porte Julien Brygo sur ce que la pandémie met en lumière en termes d’inégalités dans le monde du travail.

« Beaucoup sont prêts à accepter qu’on limite leurs libertés au nom d’une sécurité assez relative »
Comme chaque année, la Ligue des droits humains (LDH) publie un rapport sur l’état des droits fondamentaux durant l’année écoulée. Avec, en 2019, un focus sur les lieux, comme le domicile ou la prison. Mais aussi des lieux plus symboliques d’exercice de la démocratie comme les cours ou tribunaux. Le rapport revient aussi sur des thèmes plus transversaux : dispositifs de surveillance dans l’espace public, injustices environnementales ou, encore, discriminations. Malgré quelques bonnes nouvelles, l’impression qui se dégage est que ça craque à tous les étages. Éclairage avec Pierre-Arnaud Perrouty, directeur de la LDH.

Y a plus de saisons ! Y en a jamais eu pour les sans-abri.

Pas de printemps pour les sans-abri, les migrants, les sans-papiers… Pas d’été, pas d’automne. Et peut-être juste, toujours l’hiver, en fait.
Pas de trêve printanière non plus pour les travailleurs et travailleuses de première ligne qui travaillent d’arrache-pied, sans filet. Et sans masques en suffisance.

Pierre Jassogne

Pierre Jassogne

Journaliste (social, justice)

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