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Regard critique · Justice sociale

Santé

Maisons de repos : le règne des fossoyeurs ?

ORPEA, l’un des géants mondiaux des maisons de repos, vacille suite à la publication des «Fossoyeurs», un livre au vitriol sur ses méthodes de gestion, à la fois financière et sanitaire, et c’est tout le secteur qui est sur la sellette. L’occasion pour notre magazine de replonger dans ses archives et de revenir sur l’évolution de cette commercialisation des maisons de repos, lesquelles ont été durement frappées par la crise sanitaire, mettant en lumière les faiblesses d’un secteur, la fragilité d’un public et les limites d’un modèle de financement et d’organisation. 

© Flickrcc Ulrich Joho

« Désastre humain », tels furent les termes utilisés par Alter Échos pour décrire la situation des maisons de repos et de soins (MRS) en pleine pandémie de coronavirus. C’était en mai 2020. « Une catastrophe annoncée, prévisible même, qui s’explique bien sûr par la fragilité des résidents et surtout par la défaillance des autorités publiques accusées d’avoir abandonné le secteur », écrivions-nous alors. Avant de poursuivre : « Mais l’ampleur de la mortalité pose aussi d’autres questions. C’est le fonctionnement même des MRS qui doit être réévalué. » (« Maisons de repos, maisons de chaos »,  484.)

Interrogée dans cet article, Caroline Guffens, codirectrice de l’association Le Bien Vieillir et ancienne directrice de la maison de repos du CPAS de Namur, revenait sur ce fonctionnement, dévoilant les grandes différences entre les établissements durant la crise. « Dans certains d’entre eux, le personnel a été totalement dépassé, l’absentéisme a battu tous les records, mais j’ai reçu aussi des témoignages d’un bon encadrement du personnel. C’est une question de management, de valeurs portées ou non par l’institution. Dans les maisons de repos où les travailleurs étaient peu considérés – et ces maisons sont nombreuses –, le personnel n’a pas eu envie d’affronter des difficultés supplémentaires et est parti, mais cela n’a pas été le cas là où, avant la pandémie, il existait un esprit de cohésion au sein du personnel. » Un constat partagé par Marie-Christine Falzone, déléguée permanente CNE pour les maisons de repos. « Avant l’épidémie, les soignants nous disaient déjà ne plus avoir le temps de soigner les résidents, de les écouter, de les accompagner ; la situation dans les maisons de repos était explosive et cela a explosé. » La raison de cette explosion ? Selon la syndicaliste, des normes d’encadrement qui n’ont plus été revues depuis longtemps. « Avec des résidents de plus en plus âgés et dépendants, les maisons de repos sont de plus en plus des maisons de soins. Il faut en tirer les leçons », prévenait Marie-Christine Falzone.

Si les normes n’ont pas été revues, le paysage des maisons de repos, lui, s’est profondément transformé ces dernières années. Les petites maisons « familiales » ont disparu, avalées par de grands groupes commerciaux qui gèrent des centaines d’institutions, comme c’est le cas principalement dans la capitale où la concurrence y est féroce. Or, plus l’infrastructure est importante, plus les résidents sont nombreux, et plus le risque est grand de voir y circuler un virus, ce qui expliquerait la mortalité importante rencontrée dans les MRS. Mais pour Philippe Andrianne, secrétaire politique d’Eneo, le grand nombre de décès s’expliquerait aussi par la recherche de rentabilité, voire de profit, dans le secteur des maisons de repos.

Dès 2014, Alter Échos s’inquiétait de cette évolution des maisons de repos et de soins (« Soins de santé : un marché en or ? »,  382-383). Interrogé à l’époque, Jean-Marc Rombeaux, conseiller à la Fédération des CPAS wallons et à Brulocalis, retraçait l’évolution du paysage des MRS. « On n’a jamais fermé la porte au secteur commercial, il y en a toujours eu. Mais, à l’époque, c’était plus des petits indépendants, par exemple un kiné qui montait son affaire. » En 1984, le gouvernement Martens V (coalition entre sociaux-chrétiens et libéraux) assouplit les normes permettant aux indépendants d’exercer leur activité. Paradoxalement, c’est ensuite un durcissement des normes régissant le secteur, de même qu’une revalorisation des salaires du personnel qui travaille dans le secteur, qui favorisent l’essor de groupes commerciaux. Dernier facteur, la crise bancaire et financière de 2008 a eu des répercussions sur le secteur : investir dans « le marché des personnes âgées » devient alors une activité peu risquée et rentable.

Si les normes n’ont pas été revues, le paysage des maisons de repos, lui, s’est profondément transformé ces dernières années.

Une lame de fond

Mauvaises conditions de travail, manque de personnel, industrialisation des tâches, conditions d’accueil médiocres, difficulté à réguler les acteurs, c’est sur cette lame de fond que s’est donc greffée la crise sanitaire. En 2019, Alter Échos revenait sur cette dérive et il ne nous avait pas fallu enquêter énormément pour recevoir des témoignages de maltraitance institutionnelle (« Tirer les vieux du lit »,  477). « Dans chacune de ces maisons, on force les gens à porter des langes même s’ils ne sont pas incontinents. Si la personne âgée demande de l’aider à aller aux toilettes, on lui répond : ‘Vous n’avez qu’à faire sur vous.’ Ceux qui n’étaient pas incontinents le deviennent. » C’est lié au manque d’effectifs, expliquait Anne, qui avait dû changer trois fois sa mère de MR à Bruxelles. « Le soir, les aides-soignantes n’étaient que deux pour faire la toilette de 60 personnes. » Caroline Guffens n’avait pas été surprise par ce témoignage. Son asbl, Le Bien Vieillir, reçoit aussi ce type de récits. « Il y a une grande hétérogénéité dans le secteur. Certaines maisons travaillent très bien, d’autres… Mais il est exact que, pour être rentables, les grands groupes qui contrôlent les MR font des économies. Pas sur l’esthétique des lieux, parce qu’il faut séduire les familles visiteuses, mais sur le personnel et la qualité de la nourriture. » La surmédication, la dénutrition, la dépression des personnes âgées sont endémiques dans les MR.

Plusieurs indices attestent en outre d’une qualité moindre dans le secteur commercial, et ce, depuis des années. Le rapport annuel des plaintes relatives aux MR et MRS transmises à l’administration wallonne faisait état en 2013 de 77 % de plaintes visant le secteur privé commercial (le secteur représente 50 % des lits), alors que 9,64 % concernent le secteur associatif (23 % des lits du secteur) et 13,10 % touchent le secteur public (28 % des lits). Le secteur commercial emploie relativement moins de personnel de soins que les deux autres secteurs, nous expliquait aussi Jean-Marc Rombeaux. Et les activités d’hôtellerie et de buanderie y sont davantage sous-traitées avec, comme conséquence, une offre plus standardisée. En 2019, nous écrivions que l’Agence pour une qualité de vie (Aviq), qui contrôle les MR en Wallonie, avait reçu 139 plaintes pour l’année 2017, un chiffre qui n’évolue guère. Ce qui ne change pas non plus, c’est la surreprésentation du secteur commercial parmi les acteurs visés par ces plaintes (81). La majorité concernent la qualité des soins mais aussi le personnel, la négligence. Côté bruxellois, Infor-Homes, qui recueille les plaintes, notait comme principaux griefs le personnel trop peu nombreux, trop instable, la mauvaise qualité de la nourriture, par ailleurs en quantité insuffisante (« Tirer les vieux du lit »,  477).

Face à cette dérive inquiétante, les déclarations de politiques régionales, tant en Wallonie qu’à Bruxelles, ont déjà montré une volonté de diversifier l’offre et de soutenir les alternatives. À voir si elles permettront d’envisager la santé autrement en accompagnant le papy-boom – les personnes de plus de 85 ans étaient 186.000 en l’an 2000 en Belgique, elles seront 750.000 en 2050…

Pierre Jassogne

Pierre Jassogne

Journaliste (social, justice)

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