Alter Échosr
Regard critique · Justice sociale

Politique

CPAS, 50 ans après : du filet de sécurité à la première ligne sociale

En un demi-siècle, les CPAS sont passés du rôle de dernier recours à celui de rempart de proximité face à la précarité de masse. Entre réforme du chômage, coupes budgétaires et missions élargies, Dorothée Klein et Sébastien Lepoivre, à la tête des fédérations wallonne et bruxelloise des CPAS, alertent: sans vision globale ni financement structurel, les politiques actuelles risquent surtout d’user jusqu’à la corde le bras social des communes.

Alter Échos: En 1976, la loi organique crée les CPAS avec l’ambition de garantir à chacun une vie conforme à la dignité humaine. Quand vous regardez ces 50 ans, qu’est-ce qui a réellement changé?

Dorothée Klein: En réalité, l’élément le plus frappant est l’augmentation continue du nombre de bénéficiaires. Pour rappel, en 1976, à l’époque du «minimum de moyens d’existence», le minimex, on comptait environ 7.000 bénéficiaires. Aujourd’hui, ils sont près de 160.000 en Belgique. Un autre point important est la réforme du chômage: avec l’exclusion de certains demandeurs d’emploi, le nombre de bénéficiaires des CPAS va dépasser celui des chômeurs et chômeuses en Wallonie. Cette évolution s’accompagne aussi d’une précarisation accrue des jeunes, dont la part parmi les usagers augmente depuis quelques années. Parallèlement, les missions des CPAS se sont élargies. La réforme illustre bien cette tendance, notamment par la place plus centrale accordée à la réinsertion professionnelle, qui devient un axe prioritaire de leur action.

Sébastien Lepoivre: À l’origine, les CPAS ont été pensés comme le bras social des communes: des institutions de proximité chargées d’apporter une aide sociale en dernier recours, sur la base de critères définis. Or, en un demi-siècle, les changements ont été majeurs, sur le plan tant politique qu’institutionnel. On est passé d’un État social à un «État social actif», surtout à partir des années 1990, avec une logique plus forte de responsabilisation des usagers et une individualisation croissante des parcours. Dans le même temps, on observe aussi un alourdissement progressif des structures, avec un transfert régulier des charges vers le niveau local. La réforme actuelle est perçue comme historique, parfois comme «la réforme du siècle», parce qu’elle transforme en profondeur les missions des CPAS en y ajoutant des responsabilités qui n’étaient pas les leurs. Alors que les CPAS étaient conçus comme un filet de sécurité résiduaire, ils se retrouvent de plus en plus en première ligne, sans que cela s’accompagne toujours d’un renforcement structurel suffisant. Depuis des années, les trois fédérations du secteur formulent d’ailleurs la même revendication: obtenir un financement juste et structurel, à la hauteur des responsabilités confiées.

On est passé d’un État social à un «État social actif», surtout à partir des années 1990, avec une logique plus forte de responsabilisation des usagers et une individualisation croissante des parcours. Dans le même temps, on observe aussi un alourdissement progressif des structures, avec un transfert régulier des charges vers le niveau local.

Sébastien Lepoivre

AÉ: Pour revenir à cette «réforme du siècle», dispose-t-on déjà d’un recul suffisant pour mesurer les effets de la limitation des allocations de chômage sur les CPAS?

DK: Il n’existe pas encore de monitoring très précis, mais un constat s’impose déjà: le nombre de personnes concernées dépasse largement le tiers initialement annoncé. Cela n’est toutefois pas une surprise, puisque nous avons toujours pensé et dit que l’affluence serait plus importante que les prévisions officielles. À ce stade, environ 40 à 50% des personnes exclues se sont déjà présentées auprès des CPAS. Parmi elles, une forte majorité remplit effectivement les conditions pour bénéficier d’un revenu d’intégration, ce qui se traduit par un taux d’octroi élevé. Il faut néanmoins rappeler qu’il s’agit de la première vague, composée de personnes ayant plus de vingt ans de chômage derrière elles. Les vagues suivantes, au 1er mars et au 1er avril, concerneront un public qui chôme depuis moins longtemps, mais qui sera plus nombreux, parfois deux fois plus nombreux, et les CPAS n’auront, à chaque fois, qu’un mois (au lieu de deux) pour «absorber» chaque afflux. Ce n’est donc qu’au terme de ces trois premières phases qu’une évaluation plus fiable pourra être dressée. Enfin, la situation varie fortement d’un CPAS à l’autre: les grandes villes font face à des arrivées massives, tandis que des structures plus petites sont proportionnellement moins touchées.

SL: À Bruxelles, les constats et les inquiétudes sont globalement similaires d’un territoire à l’autre: il faut rester prudent, car il est encore trop tôt pour tirer des conclusions définitives. Mais les premières tendances indiquent néanmoins qu’environ 60% des personnes concernées se sont déjà présentées, ce qui confirme les estimations avancées par les fédérations. Un autre enjeu majeur concerne les compensations financières accordées par le fédéral. Celles-ci sont dégressives et commenceront à diminuer dès le 1er juillet. Or, les dernières tendances publiées par l’ONEM montrent un léger déplacement des chiffres: moins d’exclusions prévues au printemps, mais davantage à l’été. Sur le papier, l’équilibre global semble similaire, mais le moment du basculement change tout, puisque la baisse des compensations coïncidera avec l’augmentation du nombre de personnes concernées. Ce décalage crée un effet pervers: une part croissante de la charge financière risque d’être reportée sur les pouvoirs locaux, au-delà de ce qui avait été anticipé au départ. Les données actuelles laissent penser que cette pression budgétaire pourrait s’intensifier dans les mois à venir.

À ce stade, environ 40 à 50% des personnes exclues se sont déjà présentées auprès des CPAS. Parmi elles, une forte majorité remplit effectivement les conditions pour bénéficier d’un revenu d’intégration, ce qui se traduit par un taux d’octroi élevé.

Dorothée Klein

AÉ: Les CPAS ont-ils les moyens financiers d’absorber à la fois les nouvelles demandes d’aide et les aides sociales non couvertes par le fédéral?

DK: La question centrale reste en effet celle de la charge financière qui pèsera sur les CPAS, notamment au regard des nouvelles vagues d’arrivées attendues. À cela s’ajoute le fait que les CPAS peuvent accorder d’autres formes d’aide sociale lorsque la personne ne remplit pas les conditions du revenu d’intégration, mais se trouve néanmoins en état de nécessité. Toutefois, ces aides sont financées exclusivement sur les fonds propres des CPAS, sans soutien complémentaire du fédéral, ce qui alourdit encore la pression financière sur les structures locales. On constate aussi une augmentation des demandes de revenu d’intégration qui ne sont pas directement liées à la réforme du chômage, sans doute amplifiées par la médiatisation du sujet. L’ensemble de ces évolutions devra être suivi de près par un monitoring précis afin de vérifier si les compensations couvrent réellement les dépenses.

SL: Un élément essentiel à prendre en compte est celui des dommages collatéraux. Les études officielles se concentrent sur les personnes directement exclues du chômage, mais l’impact réel dépasse largement ce groupe. Les effets se répercutent sur un public beaucoup plus large que les quelque 190.000 personnes ciblées dans les premiers mois. Concrètement, on voit apparaître des situations en chaîne. Par exemple, des propriétaires s’inquiètent de la capacité de leurs locataires, exclus du chômage, à continuer à payer leur loyer. Certains témoignent d’une perte soudaine de revenus pour des personnes jusque-là stables, désormais isolées et fragilisées financièrement. La question du logement devient alors centrale, surtout dans des villes comme Bruxelles où les loyers sont particulièrement élevés. Ces effets indirects méritent eux aussi un suivi attentif et un monitoring spécifique, car ils peuvent amplifier les difficultés bien au-delà des chiffres initiaux.

Les études officielles se concentrent sur les personnes directement exclues du chômage, mais l’impact réel dépasse largement ce groupe. Les effets se répercutent sur un public beaucoup plus large que les quelque 190.000 personnes ciblées dans les premiers mois. Concrètement, on voit apparaître des situations en chaîne.

Sébastien Lepoivre

AÉ: Selon vous, assiste-t-on à un désengagement progressif des pouvoirs publics dans la lutte contre la pauvreté?

SL: Le sentiment dominant est que les décisions sont de plus en plus dictées par des logiques strictement budgétaires, souvent appuyées sur les avis des inspecteurs des finances. Ces arguments techniques servent à justifier des coupes ou des arrêts de subsides. Du moins, c’est comme cela que la ministre de l’Intégration sociale Anneleen Van Bossuyt (N-VA) le justifie. Or, ces analyses privilégient le court terme financier, là où les politiques sociales relèvent d’un investissement de long terme. Ce qui inquiète surtout est l’absence de vision globale dans la lutte contre la pauvreté. La situation actuelle résulte d’une accumulation de mauvaises nouvelles: réforme des exclusions du chômage, modification de l’article 34 dite «réforme du cohabitant», et arrêt ou réduction de nombreux projets sociaux. Entre 2024 et 2025, plusieurs millions d’euros de subsides ont disparu pour des projets pourtant jugés efficaces: lutte contre la pauvreté infantile, soutien aux mères célibataires, réduction de la fracture numérique… Ces décisions s’expliquent à la fois par des contraintes budgétaires et par des jeux de compétences entre niveaux de pouvoir, créant un flou et un sentiment de désengagement, d’autant que le fédéral ne dispose toujours pas d’un plan global de lutte contre la pauvreté, alors qu’il s’agit pourtant d’une obligation.

DK: La question des compétences est en effet un autre point important. Certains subsides, comme ceux liés au programme PAS (Participation & Activation sociale), ont été qualifiés au niveau fédéral de «compétences usurpées». Mais au-delà de cette lecture institutionnelle, le problème majeur réside surtout dans le morcellement des décisions et des compétences. Plusieurs ministres, à différents niveaux de pouvoir – fédéral, régional – interviennent chacun de leur côté, sans réelle coordination globale. Faute de concertation, chaque entité a procédé à ses propres économies sans tenir compte de celles déjà imposées à un autre niveau de pouvoir aux CPAS. Le résultat, pour les acteurs de terrain, est une accumulation de diminutions venant de plusieurs sources à la fois. Ce n’est pas une seule coupe budgétaire qui pose problème, mais l’addition de nombreuses réductions dispersées. Cette superposition de décisions, portée par plusieurs ministres et niveaux de pouvoir, est au final particulièrement lourde. Alors nous allons recevoir des moyens fédéraux pour la réforme du chômage, certes. Mais si on «déduit» les subventions perdues en parallèle, les compensations apparaissent tout de suite moindres pour préserver la capacité d’action sociale.

Faute de concertation, chaque entité a procédé à ses propres économies sans tenir compte de celles déjà imposées à un autre niveau de pouvoir aux CPAS. Le résultat, pour les acteurs de terrain, est une accumulation de diminutions venant de plusieurs sources à la fois. Ce n’est pas une seule coupe budgétaire qui pose problème, mais l’addition de nombreuses réductions dispersées. Cette superposition de décisions, portée par plusieurs ministres et niveaux de pouvoir, est au final particulièrement lourde.

Dorothée Klein

AÉ: À quoi va donc ressembler le CPAS de demain: un organisme gestionnaire de dossiers ou un acteur local de transformation sociale?

DK: Le sentiment dominant n’est pas celui d’une mission réduite à la simple délivrance de revenus d’intégration. Au contraire: avec la réforme du chômage, le fédéral demande aux CPAS de renforcer l’insertion professionnelle alors que leur compétence première est l’accompagnement social. Malgré ce flou, l’identité des CPAS reste solidement liée à leur mission centrale: garantir à chacun et à chacune une vie digne. L’emploi peut en faire partie, sans résumer l’accompagnement. Ce qui pèse surtout aujourd’hui, c’est l’accumulation de réformes menées de front – chômage, chantiers institutionnels relancés ou abandonnés – qui mobilisent une énergie considérable dans des équipes déjà sous pression.

SL: L’enjeu est de préserver les CPAS comme acteurs proactifs, de ne pas les réduire à de simples guichets. Beaucoup de travailleurs sociaux s’y engagent par vocation, pour l’accompagnement humain plus que pour la gestion de dossiers. Le CPAS de demain devrait pouvoir anticiper les crises, innover, se digitaliser quand c’est pertinent, tout en restant proche des citoyens. Cette ambition suppose aussi une clarification collective: plutôt que de débattre sans fin du financement, il faudrait réunir les niveaux de pouvoir autour d’un cadre cohérent. Les difficultés sociales – surtout psychosociales – ignorent les frontières administratives; la lutte contre la pauvreté devrait suivre la même logique concertée. Les CPAS ont d’ailleurs prouvé leur capacité d’adaptation lors de crises majeures – crise migratoire, crise énergétique, pandémie – en restant ouverts et en assurant la continuité des droits sociaux, même lorsque d’autres services publics saturaient.

L’enjeu est de préserver les CPAS comme acteurs proactifs, de ne pas les réduire à de simples guichets. Beaucoup de travailleurs sociaux s’y engagent par vocation, pour l’accompagnement humain plus que pour la gestion de dossiers. Le CPAS de demain devrait pouvoir anticiper les crises, innover, se digitaliser quand c’est pertinent, tout en restant proche des citoyens.

Sébastien Lepoivre 

AÉ: Face à cette ambition, les CPAS disposent-ils aujourd’hui de moyens humains suffisants pour faire face à l’augmentation des demandes d’aide sociale?

DK: De manière assez inattendue, la situation du recrutement s’est révélée moins problématique que prévu. En Wallonie, de nombreux assistants sociaux et assistantes sociales ont été engagés et aucune pénurie n’a réellement été constatée. L’idée selon laquelle les CPAS souffriraient d’une mauvaise image auprès des jeunes diplômés des écoles sociales ne s’est pas vérifiée à cette occasion sur le terrain. Un travail de proximité est d’ailleurs mené avec les établissements de formation: invitations à des stages, journées d’immersion, partenariats locaux. L’objectif est de créer un lien direct avec les futurs professionnels et de montrer concrètement la réalité du travail social en CPAS. Pour beaucoup, c’est précisément là que l’on peut agir le plus efficacement auprès des publics en grande précarité, ce qui donne un sens fort à l’engagement professionnel, malgré des conditions parfois difficiles.

SL: À Bruxelles, la situation est nettement plus tendue pour plusieurs raisons. D’abord, la fonction de travailleur social y est officiellement reconnue comme métier en pénurie. Ensuite, l’absence prolongée de gouvernement régional a empêché toute négociation sur les barèmes salariaux. Or, il apparaît que les rémunérations proposées en Wallonie et en Flandre sont plus attractives pour ces professions, ce qui crée une concurrence défavorable pour Bruxelles. Ce blocage institutionnel a aussi retardé la mise en place d’espaces de concertation permettant d’aborder ces questions de conditions de travail et de rémunération. L’espoir est désormais que ce dossier figure parmi les priorités du nouveau ministre de l’Action sociale. En attendant, la capitale fait face à une rotation importante, à des difficultés de recrutement et à une pression accrue sur les équipes. La charge de travail illustre bien ce déséquilibre: en dix ans, le volume d’aide sociale à Bruxelles a pratiquement doublé, tandis que les effectifs n’ont augmenté que d’environ 15%. Le décalage est considérable. La norme officieuse souvent évoquée – entre 80 et 120 dossiers par assistant social – est largement dépassée dans certains CPAS. Dans plusieurs communes, les équipes peinent à suivre le rythme face à l’explosion des demandes.

L’idée selon laquelle les CPAS souffriraient d’une mauvaise image auprès des jeunes diplômés des écoles sociales ne s’est pas vérifiée à cette occasion sur le terrain.

Dorothée Klein

AÉ: Devant les nombreux défis qui vous attendent, les fédérations des CPAS parviennent-elles à défendre des positions communes malgré les différences régionales?

SL: La collaboration avec les deux autres fédérations est globalement positive. Les réalités de terrain, les sensibilités politiques ou les priorités peuvent différer, mais les grandes orientations et les principaux plaidoyers restent largement convergents. Les échanges sont réguliers – même s’ils se sont espacés récemment en raison de la charge de travail – et il existe une volonté partagée de renforcer à nouveau ces contacts. En règle générale, il n’y a pas de blocage majeur dans les positions défendues collectivement. Il arrive toutefois que certaines nuances apparaissent selon les contextes régionaux ou linguistiques. Dans ces cas, un compromis est généralement trouvé, chacun tenant compte des spécificités locales. Certaines problématiques se manifestent en effet de manière plus aiguë dans certains territoires. À Bruxelles, par exemple, des formes de précarité particulières – comme la précarité liée à l’accès à l’eau ou à l’énergie – peuvent être proportionnellement plus marquées sur un espace pourtant restreint. Ces différences expliquent que certaines fédérations souhaitent parfois aller plus loin sur certains dossiers, tout en conservant une ligne commune sur les enjeux essentiels.

DK: Il y a des différences régionales, mais aussi locales entre les CPAS des trois Régions. Tous les CPAS sont néanmoins mus par une même volonté sans faille de défendre les droits et la dignité des publics les plus fragilisés. C’est ce qui nous rassemble et nous motive. Je trouve aussi extrêmement important de travailler avec l’Union des villes et des communes de Wallonie qui est tout aussi concernée. L’Union fait la force.

Pierre Jassogne

Pierre Jassogne

Journaliste

Pssstt, visiteur, visiteuse du site d'Alter Échos !

Nous sommes heureux que vous soyez si nombreux à nous suivre sur le web. Nous avons fait le choix de mettre en accès gratuit une grande partie de nos contenus, notamment ceux en lien avec le Covid-19, pour le partage, pour l'intérêt qu'ils représentent pour la collectivité, et pour répondre à notre mission d'éducation permanente. Mais produire une information critique de qualité a un coût. Soutenez-nous ! Abonnez-vous ! Et parlez-en autour de vous.
Profitez de notre offre découverte 19€ pour 3 mois (accès web aux contenus/archives en ligne + édition papier)