C’est à la sortie de Tournai, sur la chaussée de Renaix, peu avant l’accès à l’E42, qu’Esmeralda, 47 ans, a ouvert en 2017 «Au Petit Bien-Être», après avoir travaillé vingt ans comme technicienne de surface. «L’école, c’était pas trop mon truc. Je n’ai jamais aimé ça… Quand j’ai repris des études d’esthétique, c’était surtout pour voir si j’étais encore capable d’étudier… Ça m’a donné un boost de confiance en moi. Pas que mon ancien métier n’était pas bien… Mais physiquement, je ne me voyais pas continuer. Et puis je me suis toujours occupée des mains de ma mamie et de ma maman…» C’est d’ailleurs l’onglerie qui, comme pour la plupart des esthéticiennes, représente aujourd’hui l’essentiel de l’activité d’Esmeralda, loin devant les soins du visage, les massages ou les épilations. «Dans les ongles, tout va très vite, il faut sans cesse se former aux nouvelles techniques», raconte-t-elle. Pour la pose de prothèses ongulaires (ou «faux ongles»), l’application de résine a par exemple largement laissé place au gel méthacrylique, appliqué par couches successives puis catalysé sous une lampe UV ou UV/LED. «Les ongles, c’est ce qui attire la clientèle chez nous, appuie Fanny Desprez, 26 ans, qui a ouvert son salon ‘O’Derma’ au cœur de la Cité aux cinq clochers, à deux pas de la Grand-Place. Mais c’est aussi ce qui rapporte le moins. Un soin du visage qui prend entre 1 h 15 et 1 h 30, c’est 90 euros. Pour une pose de vernis semi-permanent qui demande entre 45 minutes et 1 heure, je prends 35 euros. Ce n’est pas assez…»
Un business en expansion
Pour gagner sa vie et compte tenu des charges sociales, du loyer, de l’équipement et des produits, Fanny Desprez indique qu’une esthéticienne doit au moins gagner un euro la minute. D’autant qu’il s’agit de rentabiliser le coût des études, soit, dans son cas, quelque 10.000 euros investis pour une année à la Faculté internationale d’esthétique (FIE) de Bruxelles. Mais la concurrence est rude et incite à brader les tarifs, tout en espérant fidéliser la clientèle et l’attirer vers des prestations plus rémunératrices. À deux pas d’«O’Derma», Julie Hainaut tient depuis vingt ans le salon de beauté «Osmose». Au fil du temps, elle a dû se séparer de ses employées et sait qu’elle travaillera seule jusqu’à la retraite, déplorant des conditions de travail dégradées, dans un contexte où de nombreuses «filles» proposent désormais des soins en onglerie depuis leur compte Facebook ou Instagram, ou en postant des petites annonces sur Marketplace ou 2ememain. «Elles font ça au noir, à domicile, après s’être formées sur YouTube ou TikTok. Elles se disent que faire les ongles, c’est facile. C’est peut-être facile quand on est douée, oui, mais il y a aussi beaucoup de choses qu’elles ne savent pas…» «Pour elles, c’est un revenu complémentaire… mais pour nous c’est une concurrence déloyale, estime Laurence Wuylens, présidente de l’UNEB (Union nationale de l’esthétique et du bien-être). On trouve tous les corps de métiers: des infirmières, des techniciennes de surface et même des policières… Pourvu qu’on soit un peu féminine et qu’on ait une petite fibre artistique…»
Pour gagner sa vie et compte tenu des charges sociales, du loyer, de l’équipement et des produits, Fanny Desprez indique qu’une esthéticienne doit au moins gagner un euro la minute. D’autant qu’il s’agit de rentabiliser le coût des études, soit, dans son cas, quelque 10.000 euros investis pour une année à la Faculté internationale d’esthétique (FIE) de Bruxelles. Mais la concurrence est rude et incite à brader les tarifs, tout en espérant fidéliser la clientèle et l’attirer vers des prestations plus rémunératrices.
En parallèle de ce business à domicile, de multiples rez-de-chaussée commerciaux se reconvertissent aujourd’hui en bars à ongles. À l’heure du shopping en ligne, cette nouvelle industrie de la beauté a rapidement envahi les centres-villes, en particulier aux abords des gares et dans les zones touristiques – lesquelles échappent aux règles de distance minimale qui régissent l’installation de commerces du même type – de Bruxelles à Berlin en passant par Paris. De l’autre côté de l’Atlantique, une ville comme New York compte vingt fois plus de salons de manucure que de Starbucks, soit 4.240 établissements[1]. En Belgique, selon le SPF Économie, le nombre de salons de manucure est passé de 12.000 à 24.000, entre 2008 et 2019. Et ce n’est que le début. Une étude réalisée par Transparency Market Research (TMR) indiquait que le marché mondial des soins d’onglerie, évalué à 13,3 milliards de dollars en 2023, devrait doubler d’ici à 2034[2]. Un tel essor est aujourd’hui facilité par le fait qu’il n’existe aucun accès réglementaire à la profession: autrement dit, si toutes les esthéticiennes font aujourd’hui de l’onglerie, nul besoin d’être esthéticienne pour s’installer en tant que prothésiste ongulaire. À ce propos, la présidente de l’UNEB est d’avis qu’«il faudrait au minimum exiger une formation d’hygiène et de sécurité comme on l’exige pour les tatoueurs».
Reconversion créative
«Aujourd’hui, toutes les femmes veulent quelque chose sur leurs mains», estime Laetitia Leone, gérante d’un salon d’esthétique à Péruwelz et formatrice pour la marque polonaise Indigo Nails, distributeur pour le marché professionnel en Belgique. La tendance actuelle, précise-t-elle, est à la «manucure russe», qui consiste à nettoyer méticuleusement le contour de l’ongle avec des embouts de ponceuses pour obtenir un ongle «court, propre, discret». «Bien sûr, dans des villes comme Bruxelles, il y aura toujours la tendance au court coloré avec les ‘Madame Nude’ ou les ‘Madame Rouge’ qui veulent un petit rouge ou un petit bordeaux.» Comme en Mésopotamie, où les hommes se coloraient les ongles avec du khôl pour indiquer leur rang, ou en Égypte, où le henné était utilisé dans le même but, le genre de manucure que l’on arbore peut en effet jouer un rôle de marqueur social. Mais pour la Gen Z, soit les personnes nées entre 1997 et 2010 et ayant grandi avec les réseaux sociaux, l’onglerie est devenue une culture globale, portée par l’émergence du nail art, cet ensemble de techniques de décoration réalisé au moyen de paillettes, strass, poudres, pochoirs, stickers… Apparu en Asie (Corée, Japon et Taiwan essentiellement) au tournant des années 2000, cet artisanat de précision a progressivement envahi les fils Instagram et TikTok, avec des vidéos atteignant souvent plusieurs millions de vues en quelques jours. De quoi lancer chaque semaine de nouvelles microtendances à coups d’effets sophistiqués de volume et de lumière, de finitions «jelly», d’effets «cat-eyes» et de designs «3D».
En Belgique, selon le SPF Économie, le nombre de salons de manucure est passé de 12.000 à 24.000, entre 2008 et 2019. Et ce n’est que le début. Une étude réalisée par Transparency Market Research (TMR) indiquait que le marché mondial des soins d’onglerie, évalué à 13,3 milliards de dollars en 2023, devrait doubler d’ici à 2034.
«Avant le Covid, une prothésiste venait me faire les ongles à la maison, raconte Candice, 27 ans. Ça me fascinait, je lui posais toujours plein de questions. Au moment du confinement, elle n’a plus pu venir. Alors, j’ai commencé à regarder des vidéos sur internet et je suis tombée sur un compte coréen où la fille faisait ses ongles en ASMR (stimuli sonores qui provoquent chez certaines personnes une sensation de plaisir et de relaxation, NDLR). On entendait le bruit des limes à ongles, ça me détendait…» Aujourd’hui, Candice aimerait elle aussi devenir prothésiste ongulaire et quitter l’usine de plasturgie où elle travaille en intérim. Récemment, la jeune femme a même investi quelque 3.000 euros dans une formation en onglerie de quatre semaines. «J’aimerais bien travailler pour moi, et puis exploiter ma créativité aussi. En usine, c’est toujours pareil, tu refais les mêmes gestes. C’est comme si tu restais bloquée à un endroit. En onglerie, tu as la satisfaction du résultat final.»
«On a tendance à penser que les jeunes filles qui veulent faire les ongles sont celles qui ne savent pas quoi faire de leur vie… C’est une réputation qui peut décourager», analyse Laetitia Leone, qui propose de son côté une formation de cinq jours, au prix de 960 euros, récemment agréée «chèques-formation» par le Forem. «Après le Covid, j’ai formé énormément d’aide-soignante, d’infirmières, de secrétaires en burn-out», détaille Laetitia Leone, qui estime que l’onglerie reste «un bon métier pour les femmes». «On peut être indépendante, installer un petit cabinet chez soi, se faire rapidement une clientèle, s’octroyer le mercredi pour les enfants…», énumère-t-elle.
Des dangers invisibilisés
Ce «bon métier pour les femmes» n’est pourtant pas exempt de risques pour leur santé. Pathologies cutanées, maladies respiratoires, céphalées, troubles musculosquelettiques: les dangers des métiers de l’ongle sont même très bien documentés[3]. En 2017, un rapport de 400 pages de l’ANSES[4] (Agence nationale – française, NDLR – de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail) identifiait la présence de quelque 700 substances dans la composition des produits utilisés en onglerie, dont 60 étaient jugées très préoccupantes (classification CMR pour «cancérogène, mutagène ou toxiques pour la reproduction» ou inscrite sur la liste des perturbateurs endocriniens potentiels). Le rapport identifiait par ailleurs la présence d’agents ayant des propriétés reprotoxiques (pouvant altérer la fertilité ou le développement du fœtus) comme le toluène et le phtalate de dibutyle, mais aussi des substances «dont la cancérogénicité est connue, possible ou suspectée comme le formaldéhyde, le peroxyde de benzoyle et le dioxyde de titane». Enfin, les experts pointaient la présence dans l’atmosphère des lieux de travail de composés organiques volatils (COV) ou semi-volatils (COsV) à des taux de concentrations potentiellement dangereux en raison de la «poly-exposition» ou «effet cocktail» (dangerosité liée à la coprésence de plusieurs substances). «Jusqu’à 42 CO(s)V ont été identifiés dans un même local de travail», illustrait le rapport. L’Agence de sécurité concluait en recommandant d’améliorer sans attendre les connaissances sur l’état de santé de cette population professionnelle, «concernant entre autres le risque de sensibilisation, de dermatites allergiques de contact, d’asthmes, d’issues indésirables en matière de reproduction et de développement, de pathologies neurologiques, de pathologies auto-immunes, voire de cancers».
Peu de professionnelles semblent pourtant avoir eu connaissance de ce rapport et neuf ans plus tard, la plupart des substances mises en cause par les experts sont toujours utilisées. Contactée par Alter Échos, l’ANSES indique qu’«un nouveau rapport plus global, portant sur l’état des lieux des connaissances des données d’exposition pour l’évaluation des expositions des consommateurs et des travailleurs professionnels aux produits cosmétiques est en cours et devrait être finalisé début 2027». Reste qu’à ce jour, aucune étude épidémiologique prospective n’a été initiée dans le domaine du soin et de la décoration de l’ongle, ce qui laisse dans l’ombre les effets à long terme d’une exposition professionnelle à ces substances. «La conception du risque professionnel et des maladies professionnelles s’est basée historiquement sur les secteurs masculins, généralement ouvriers, commente à ce propos Solzic Dubot, spécialiste des questions socioéconomiques à Vie féminine, mouvement féministe actif à Bruxelles et en Wallonie. Il reste donc très difficile de faire reconnaître des maladies liées à des secteurs à prédominance féminine.» Laurent Vogel, juriste et chercheur à l’Institut syndical européen (European Trade Union Institute ou ETUI) évoque quant à lui la responsabilité du «stéréotype suivant lequel les professions féminines seraient moins exposées aux risques professionnels surtout quand elles s’inscrivent dans la continuité d’activités domestiques non rémunérées.» À savoir l’esthétique, le ménage, le soin aux personnes âgées ou aux enfants… des domaines où se déploie depuis longtemps le travail – formel et informel – des femmes des classes populaires ou peu diplômées, qui prennent ainsi en charge ce qui incombe traditionnellement aux femmes dans l’entretien du foyer ou de leur propre personne (coiffure, manucure…). Émilie Legrand, sociologue et enseignante-chercheuse à l’Université Le Havre Normandie, pointe quant à elle des biais évidents dans les politiques de prévention au travail de ces secteurs «qui cumulent des problématiques liées au genre et au milieu social» et pour lesquelles il existe une «construction sociale de l’ignorance»: «La reconnaissance d’un risque sanitaire ne dépend pas seulement des preuves scientifiques, mais de la capacité des acteurs à transformer ces savoirs en cause publique», analyse-t-elle.
Reste qu’à ce jour, aucune étude épidémiologique prospective n’a été initiée dans le domaine du soin et de la décoration de l’ongle, ce qui laisse dans l’ombre les effets à long terme d’une exposition professionnelle à ces substances.
Une reconnaissance rendue d’autant plus difficile que le secteur est largement dominé par les «très petites entreprises» (moins de dix salariés) et les travailleurs indépendants, soit des populations qui font rarement l’objet d’une surveillance médicale dans le cadre de leur activité professionnelle. «Dans beaucoup de milieux à prédominance féminine comme l’entretien ou l’esthétique, les syndicats ont du mal à être présents, car ce sont aussi des secteurs très atomisés, avec peu ou pas de collègues, et un lien de proximité avec l’employeur ou l’employeuse», ajoute Solzic Dubot. Mark Bergfeld, responsable du secteur coiffure et esthétique d’UNI Europa, le syndicat européen des travailleurs des services, pointe de son côté la problématique des faux indépendants. «Dans le secteur de la coiffure, on parle de ‘bogus chair renting’ (location abusive de fauteuils, NDLR). Les coiffeurs sont soi-disant indépendants, mais le propriétaire du salon conserve en réalité le contrôle d’éléments essentiels tels que la fixation des prix, les horaires ou le choix des produits, tout en transférant les risques économiques et les cotisations sociales sur les individus. On observe la même chose dans l’onglerie: sans être salariées, des travailleuses occupent un poste de travail dans le ‘nail studio’ et doivent en suivre toutes les règles. Généralement, il s’agit d’un job d’appoint qui ne leur permet pas de subvenir à leurs besoins sur le long terme, ce qui accentue la fragmentation du secteur.» Enfin, l’invisibilisation des risques dans le domaine de l’onglerie repose sur une incapacité à penser le beau ou le futile comme dangereux. «Les professionnels de la beauté sont rarement considérés comme des travailleurs à risque en matière de sécurité et de santé, rappelle Laurent Vogel. Le fait qu’ils se doivent de donner une image en accord avec les canons imposés par la société en termes de beauté, de santé et de jeunesse constitue un obstacle supplémentaire à la mise en visibilité de conditions de travail et d’emploi bien moins reluisantes que le papier glacé des magazines qui en font la promotion»[5].
Poumons à paillettes
Certes, aujourd’hui, le règlement européen sur les cosmétiques[6] est censé garantir la sécurité des produits utilisés en onglerie. Ainsi, en mai 2025, le règlement (EU) 2025/877[7], dit Omnibus VII, a introduit une nouvelle interdiction relative au TPO (diphényl triméthylbenzoyl phosphine), classé cancérogène, mutagène ou toxique pour la reproduction depuis 2021. Cette substance était utilisée dans les vernis semi-permanents et jusqu’alors autorisée pour un usage professionnel à une concentration maximale de 5%. Problème: le règlement européen sur les cosmétiques se préoccupe essentiellement de la santé des consommateurs, beaucoup moins de celle des travailleurs, exposés dans des proportions autrement plus alarmantes, c’est-à-dire huit heures par jour, cinq ou six jours par semaine, pendant des années ou des décennies, à des produits potentiellement toxiques. Il stipule notamment qu’un produit mis sur le marché doit être «sûr pour la santé humaine dans des conditions d’utilisation normales ou raisonnablement prévisibles», ce qui a par exemple permis de maintenir la commercialisation des colorations pour cheveux contenant de la paraphénylènediamine (PPD), malgré les risques allergiques graves avérés pour les coiffeurs. De même, le système de «cosmétovigilance» prévu par le règlement sur les cosmétiques et qui permet de recenser toute information relative aux effets indésirables s’adresse en priorité aux consommateurs. «Finalement, les emballages des produits cosmétiques sont les seuls outils prévus par le règlement permettant aux professionnels de trouver des informations pertinentes pour la protection de leur santé», relevait ainsi une analyse de la revue ETUI, pointant l’influence de l’industrie cosmétique sur le législateur[8].
Problème: le règlement européen sur les cosmétiques se préoccupe essentiellement de la santé des consommateurs, beaucoup moins de celle des travailleurs, exposés dans des proportions autrement plus alarmantes, c’est-à-dire huit heures par jour, cinq ou six jours par semaine, pendant des années ou des décennies, à des produits potentiellement toxiques.
La récente interdiction du TPO a d’ailleurs suscité un tollé chez les prothésistes ongulaires, contraintes de se débarrasser du jour au lendemain de certains de leurs produits. «Le TPO continue d’être utilisé par les dentistes… Et nous, nous devons l’abandonner? Je pense que c’est un peu une chasse aux sorcières, estime Julie Hainaut. On parle de problèmes de fertilité? Moi j’ai eu deux enfants et je vais bien…» «Lorsqu’une réglementation évolue, les désagréments entraînés par les adaptations nécessaires ont souvent tendance à invisibiliser le passé à risque», analyse Solzic Dubot. La plupart des travailleuses de l’ongle pensent d’ailleurs que le respect de certaines mesures de précaution – comme l’utilisation d’aspirateurs de tables, de gants en nitrite ou de masques – suffit à écarter les risques en matière de santé. Mais souvent, ces mesures ne protègent qu’en apparence et servent surtout à rassurer les clientes. À titre d’exemple, l’ANSES conseille le port d’un masque anti-poussière de type A1P2 ou P2 pour les travailleuses de l’ongle, alors que la plupart d’entre elles portent – quand elles en portent – de simples masques chirurgicaux.
Dans ce contexte, il reste l’humour. À l’approche de Noël, les prothésistes ongulaires ont ainsi coutume de poster sur leurs réseaux sociaux des «poumons à paillettes», soit des radios de poumons criblées de taches scintillantes… clin d’œil aux inévitables inhalations de substances chimiques et poussières en tout genre. «Les fêtes de fin d’année, c’est vraiment une grosse période, commente Fanny Desprez. C’est pour ça qu’on s’envoie ce genre d’images. Parce que rester toute la journée le dos tordu au-dessus d’une table, c’est très dur… physiquement et mentalement.» Esmeralda, elle, considère que son passé dans le secteur de l’entretien lui a donné de bons réflexes concernant les précautions d’emploi de certains produits et l’attention à ses postures. «Après, un métier assis, ça reste un métier assis, admet-elle. C’est pour ça que j’utilise un coussin-bouée, ça me soulage quand j’enchaîne les soins en onglerie… Car ce serait mentir de dire qu’au bout d’une journée, je n’ai pas mal au dos et aux hanches…» Pour le reste, l’ancienne technicienne de surface s’estime plus qu’heureuse de son sort. «Ce serait à refaire, je le referais. Car maintenant, je fais quelque chose de ma vie.»
Cette enquête a été réalisée avec le soutien du Fonds pour le journalisme en Fédération Wallonie-Bruxelles
Le résumé
– Portée par les réseaux sociaux, l’onglerie connaît une croissance rapide, avec un nombre de salons qui a doublé en Belgique en une décennie.
– L’absence d’accès réglementé à la profession favorise la multiplication d’activités informelles et accentue la pression économique sur les esthéticiennes.
– Les travailleuses sont exposées à de nombreuses substances chimiques potentiellement dangereuses, mais les effets sur leur santé restent peu étudiés et largement invisibilisés.
Ongleries vietnamiennes et ambiguïté étatique
Dans les galeries Agora, à deux pas de la Grand-Place de Bruxelles, de jeunes Vietnamiens assis sur des chaises pliantes jouent les rabatteurs devant une rangée de bars à ongles aux néons roses. Tous proposent la pose de gel acrylique à 25 euros, soit trois fois moins cher que dans les salons d’esthétique classiques. Au n° 87, chez Toni Nails, un travailleur mutique surveille d’un œil sévère le collègue à sa droite, occupé à poser un gel épais sur ses propres ongles en guise d’entraînement. À sa gauche, une jeune Vietnamienne à l’air harassé entreprend de s’occuper d’une adolescente blonde accompagnée de sa mère. Elle dispose au bout de ses doigts des coques de plastique transparent, les popits, utilisés à l’origine par les Ukrainiennes pour modeler le gel et qui, après le début de la guerre, ont gagné les salons de manucure partout en Europe. Derrière les vitrines d’en face, la même scène se répète à l’infini: courbés en deux, généralement sans masque, de très jeunes gens liment, poncent et vernissent les ongles des touristes de passage au milieu des effluves de solvants.
Car le secteur de l’onglerie n’est pas seulement devenu rentable: il est aussi très prisé par le «business frauduleux». «La floraison de ce type de commerces a commencé à Bruxelles en 2016-2017, dans les galeries du Centre et Agora, raconte Bruno Devillé, inspecteur à l’ONSS (Office national de sécurité sociale) et spécialisé dans les dossiers de traite des êtres humains. Aujourd’hui, il a largement essaimé dans toutes les communes bruxelloises, mais aussi à Namur, Liège…» Généralement, ces ongleries emploient un ou deux salariés à temps partiel, tandis que le gros du travail est assuré par des Vietnamiens sans titre de séjour, qui remboursent ainsi leurs dettes aux passeurs.
Mais pour Mark Bergfeld, responsable du secteur coiffure et esthétique d’UNI Europa, l’attention portée par les autorités au secteur du point de vue des droits humains participe paradoxalement à fragiliser les travailleurs, reléguant à l’arrière-plan les risques professionnels en matière de santé et de sécurité. «Aujourd’hui, l’inspection du travail et l’inspection de l’immigration travaillent souvent ensemble sur ces dossiers, commente-t-il. Pour les travailleuses étrangères, il est donc souvent impossible de faire savoir qu’elles ont des problèmes parce qu’elles savent qu’il y aura probablement des conséquences pour elles… L’État entretient donc bien souvent un cercle vicieux pour ces travailleuses.» En 2018, lors de la fermeture de 10 des 19 ongleries installées dans la galerie du Centre à Bruxelles, Laurent Vogel avait déjà pointé les «ambiguïtés de la politique étatique». «La répression de l’immigration illégale frappe plus durement les travailleuses exploitées que leurs patrons. Ces derniers risquent des amendes tandis que les premières peuvent être expulsées du pays»[9]. Et Mark Bergfeld d’ajouter: «Regarder l’onglerie sous l’angle de la traite des êtres humains, c’est oublier qu’il y a aussi beaucoup de femmes françaises, belges, allemandes, sans diplôme, souvent au chômage ou sur la mutuelle, pour qui l’onglerie est une chance de se faire un peu d’argent.»
[1] https://truthout.org/articles/absent-union-representation-nyc-nail-salon-workers-are-organizing-themselves/
[2] https://www.transparencymarketresearch.com/nail-care-market.html
[3] https://www.inrs.fr/metiers/commerce-service/prothesie-ongulaire.html
[4] Avis de l’ANSES, «Évaluation des risques des professionnels exposés aux produits utilisés dans les activités de soin et de décoration de l’ongle», rapport d’expertise collective, 2017; https://www.anses.fr/fr/system/files/CONSO2014SA0148Ra.pdf.
[5] https://www.etui.org/fr/themes/sante-et-securite-conditions-de-travail/hesamag/sous-le-vernis-des-professionnels-de-la-beaute-en-danger
[6] (CE) n°1223/2009.
[7] https://eur-lex.europa.eu/eli/reg/2025/877/oj/eng
[8] Tony Musu, Règlement européen sur les cosmétiques: les consommateurs mieux protégés que les coiffeurs, HesaMag 17, 2018.
[9]https://www.etui.org/fr/themes/sante-et-securite-conditions-de-travail/actualites/fermeture-de-salons-a-ongles-a-bruxelles