Charleroi souffre d’une image persistante. « Si on demandait à n’importe quel Belge où se trouvent les sans-abri, il répondrait spontanément Charleroi », explique Jérémy Wilmot, coordinateur adjoint du Relais social du Pays de Charleroi. Pourtant, les chiffres nuancent cette perception. Isabelle Chauvier, cheffe de projet à l’Observatoire wallon du sans-abrisme, confirme : « Ce que l’on observe en Wallonie, c’est une présence du sans-abrisme dans toutes les zones urbaines et aussi rurales. Ce n’est pas un phénomène isolé. » Créé en juin 2022 à l’initiative du gouvernement wallon, cet Observatoire vise précisément à centraliser les données et à coordonner les acteurs d’un secteur très vaste. Depuis janvier 2023, il pilote notamment le dénombrement annuel, réalisé lors de la nuit du troisième jeudi d’octobre.
Là où Charleroi se distingue réellement, c’est dans la durée des situations. « On a une proportion très importante de personnes sans abri depuis plus de deux ans. Et ça, ça change tout », insiste Jérémy Wilmot. Plus le temps passe, plus la sortie devient difficile. Malgré la présence de nombreux services d’aide, la réinsertion reste complexe, comme si les dispositifs peinaient à enclencher des sorties durables.
Entre invisibilisation et saturation des solutions
Une idée très répandue veut que la majorité des personnes sans abri vivent dans la rue. Pourtant, comme le souligne Jérémy Wilmot, « la rue ne concerne en réalité que 5 à 10 % des situations ». La plupart des personnes sans abri se trouvent ailleurs : hébergées chez des proches, installées dans des squats, en institution ou dans des logements précaires.
Sur le terrain, certaines formes sont pourtant très visibles. « À Charleroi, ce qui marque, ce sont les tentes. On en voit partout. C’est devenu un mode d’habitat », décrit-il. Ces situations, bien qu’apparentes, sont classées comme logements non conventionnels dans les statistiques.
Jérémy Wilmot évoque un autre constat : la tendance à éloigner les sans-abri du centre-ville. Sans être toujours explicitement formulée, cette logique influence les politiques locales. Des dispositifs policiers ciblés ou le refus d’implanter certains services dans le centre contribuent à déplacer le phénomène plutôt qu’à le résoudre. Résultat : le sans-abrisme se diffuse sur l’ensemble du territoire. Des zones comme la gare de Charleroi, le palais des expositions, Marcinelle ou encore l’ouest de la ville concentrent aujourd’hui de nombreuses situations, notamment avec la présence de tentes.
Pourtant, comme le souligne Jérémy Wilmot, « la rue ne concerne en réalité que 5 à 10 % des situations ». La plupart des personnes sans abri se trouvent ailleurs : hébergées chez des proches, installées dans des squats, en institution ou dans des logements précaires.
Dès lors, une question s’impose : pourquoi le sans-abrisme persiste-t-il à Charleroi ? Plusieurs facteurs se combinent. Le premier reste le logement : un parc souvent dégradé et un accès limité à des habitations de qualité. Isabelle Chauvier élargit : « L’offre de logements est insuffisante en Wallonie, et les prix rendent ces logements inaccessibles pour une partie de la population. » À cela s’ajoutent d’autres fragilités.
« On est dans un désert psychiatrique », souligne Jérémy Wilmot. Ce manque complique fortement la réinsertion des personnes dites de « bas seuil », c’est-à-dire souffrant de troubles psychiques. Comportements erratiques, difficultés relationnelles ou discours désorganisés rendent l’accès à un logement durable, voire à une structure d’hébergement, particulièrement difficile. Obtenir un rendez-vous en clinique spécialisée peut prendre un an et demi, laissant certaines personnes sans prise en charge. À Charleroi, sur les 1 361 sans-abri recensés, 220, soit 16 %, sont identifiés comme étant de « bas seuil ».
Face à ces constats, un modèle fait largement consensus : le Housing First. Son principe est simple : proposer un logement d’abord, puis construire un accompagnement autour de la personne.
« Les résultats sont très positifs, avec environ 90 % de maintien en logement », souligne Isabelle Chauvier. Sur le terrain, le constat est similaire. « Ça fonctionne, même avec des publics très complexes », confirme Jérémy Wilmot. Mais les limites apparaissent rapidement. « On a les équipes, mais pas les logements », résume-t-il. Le parc public est saturé, et convaincre les propriétaires privés reste difficile.
Une stratégie wallonne prometteuse, mais encore floue
Au-delà de la métropole wallonne, la Région a lancé une stratégie 2025–2029, avec notamment 6 millions d’euros prévus en 2026. Pour Isabelle Chauvier, il s’agit d’une avancée importante : « C’est la première fois qu’on a une stratégie coordonnée de sortie du sans-abrisme. »
Mais la prudence reste de mise. « On en est encore au début, et il faudra évaluer ce qui fonctionne », ajoute-t-elle. Sur le terrain, le ressenti est plus mitigé. « Il y a beaucoup d’annonces, mais la concrétisation prend du temps », souligne Jérémy Wilmot. L’incertitude sur les financements rend également les projections difficiles. Au-delà des moyens, une question d’efficacité se pose. « Il faut aussi s’assurer que l’argent est utilisé de manière optimale », insiste-t-il. Un enjeu que l’Observatoire entend justement traiter en améliorant la coordination et l’évaluation des politiques.
Au fond, c’est un changement de paradigme qui est attendu. « Pendant longtemps, on a géré l’urgence. Aujourd’hui, il faut penser la sortie », explique Jérémy Wilmot. La stratégie régionale s’inscrit dans cette logique : prévenir les entrées dans le sans-abrisme, améliorer la coordination et développer des solutions durables.
Peut-on en finir avec le sans-abrisme ?
La question reste ouverte. Pour Jérémy Wilmot, des exemples étrangers montrent que c’est possible. Il cite notamment le pragmatisme néerlandais, avec des solutions proposées rapidement, et le volontarisme norvégien, fondé sur une politique ambitieuse de logement et de Housing First.
Entre ambition et réalisme, une certitude s’impose : à Charleroi, comme dans le reste du Sud du pays, le sans-abrisme ne reculera pas sans transformation profonde des politiques publiques. Sur ce point, terrain et experts parlent d’une seule voix.