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Anderlecht dans la tempête

Il y a un an et demi, l’émission d’enquête Pano (VRT) déclenche un scandale médiatique et politique. Les soupçons de fraude et de clientélisme évoqués pèsent lourdement sur l’image du CPAS d’Anderlecht. Mais si le cœur du problème était avant tout un système à bout de souffle ? Alter Échos plonge dans la complexité de cette institution et dans les réalités vécues par ses usagers.

Novembre 2024. Le magazine d’investigation Pano, diffusé par la VRT, révèle que des revenus d’intégration sont octroyés par le CPAS d’Anderlecht à des personnes qui n’y ont pas droit. Le reportage crée un tollé. Dans la foulée, la Commission des affaires sociales mène une série d’auditions à la Chambre. Si la fraude sociale est dans le viseur des autorités, les associations de terrain, elles, pointent la sous-protection des plus précarisés par des CPAS débordés, à commencer par celui d’Anderlecht. «Je suis invitée pour l’aDAS, l’association de Défense des allocataires sociaux, à prendre la parole à une ‘audition fraude’. De fraude pourtant, je ne vous parlerai pas – parce que je ne suis au courant de rien d’autre, à ce propos, que de ce qu’en dit le reportage de la VRT […] Ce dont nous sommes bien au courant, par contre, c’est de la situation catastrophique vécue par les usagers du CPAS d’Anderlecht.» C’est par ces mots que Bernadette Schaeck, fondatrice de l’aDAS, commence son audition face aux députés le 27 novembre 2024. Du côté des travailleuses et travailleurs du CPAS, la colère monte. Début janvier 2025, les assistants sociaux et le personnel administratif font grève pour dénoncer des conditions de travail «extrêmement difficiles». Au sein de l’institution, les réunions de crise se suivent et des solutions de management sont mises en place. Un audit du Service public d’intégration sociale est mené en mars et avril. Les résultats, publiés en juillet, confirment des dysfonctionnements dans les processus internes. Derrière ces différents épisodes qui font les gros titres de la presse: des usagers et des travailleurs à bout.

Un dernier filet qui craque

Février 2026. Avenue Raymond Vander Bruggen, CPAS d’Anderlecht. Dans la salle d’accueil, un grand panneau sur lequel le mot «bienvenue» est traduit dans une multitude de langues. Juste à côté, un agent de sécurité veille. Ici, les murs colorés ne suffisent pas à masquer la précarité subie par les usagers. Une soixantaine de personnes patientent. Autour de la pièce, 18 boxes où les assistants sociaux de première ligne mènent les entretiens. À l’étage, c’est dans son bureau que le président Guy Wilmart (PS)[1] nous reçoit. À ses côtés, Harold Peeters, secrétaire général. Le président introduit: «La plupart des travailleurs ont été dégoûtés par le reportage de Pano. Ils et elles ont été traînés dans la boue. Désormais, de nombreux agents en contact avec le public craignent d’être filmés à leur insu. Je peux vous dire que travailler en CPAS, ce n’est pas évident!» Pas évident, c’est le moins qu’on puisse dire. Anderlecht compte environ 130.000 habitants et est la troisième commune la plus pauvre du pays. Ce CPAS se révèle donc le dernier filet de protection d’une part importante de la population. La pression est palpable: les retards de traitement des dossiers s’accumulent. Cette violence systémique envers les usagers, qui ont le sentiment de ne pas être respectés, entraîne en retour des agressions physiques et verbales. «C’est important que le personnel se sente soutenu face aux tensions. Ce matin, une assistante sociale me disait encore qu’on lui avait craché dessus», confie Guy Wilmart.

«La plupart des travailleurs ont été dégoûtés par le reportage de Pano. Ils et elles ont été traînés dans la boue. Désormais, de nombreux agents en contact avec le public craignent d’être filmés à leur insu. Je peux vous dire que travailler en CPAS, ce n’est pas évident!»

Guy Wilmart (PS), président du CPAS d’Anderlecht 

SOS travailleurs surchargés

Selon les responsables, l’un des points centraux des retards de traitement des dossiers est le manque de personnel. «Nous, comme les autres CPAS, faisons face à des difficultés de recrutement et le reportage n’aide pas! La réputation du CPAS d’Anderlecht a quand même été bien entachée», se désole le président. À la suite du scandale, certains travailleurs ont été mis en maladie longue durée, d’autres ont démissionné. Harold Peeters poursuit: «Le retard s’accumule vite. Un assistant social qui s’en va, c’est 130 dossiers à transférer à un assistant social qui n’est pas encore là…» Guy Wilmart ajoute: «Il y a 25 nouveaux cas par jour, 500 par mois!» Le cadre légal prévoit 66 assistants sociaux en première ligne. À ce jour, six postes sont vacants. Quant à la difficulté de recrutement, les deux hommes citent plusieurs phénomènes: la charge de travail élevée et le sentiment de frustration lié au manque de temps qui en découle, l’attractivité d’autres CPAS (meilleures conditions, barèmes plus élevés dans d’autres régions, proximité du domicile), mais aussi le dégoût, le stress, la charge administrative et la complexité croissante des dossiers. En attendant, concrètement, les retards de traitement de dossiers ont poussé de nombreux usagers à se tourner vers la justice. En 2025, l’auditorat a comptabilisé 774 recours, ce qui équivaut à 51,68% des contentieux concernant l’ensemble des CPAS bruxellois. Des chiffres qui interpellent. Alors, ces derniers mois, pour tenter de résorber le retard et faute de personnel, le CPAS a engagé plusieurs assistants sociaux intérimaires[2].

CPAS-Mister Cash. Vraiment?

Derrière les statistiques froides du nombre de dossiers, il y a évidemment des vies humaines et autant de situations complexes. Pour essayer de pallier un système défaillant, des associations de terrain comme l’Association de défense des allocataires sociaux se mobilisent. «Je passe une bonne partie de mon temps à essayer de défendre des usagers du CPAS d’Anderlecht qui vivent des situations catastrophiques. La dernière en date: une femme sans papiers et sa petite fille qui ont été expulsées de leur logement, car la maman n’avait plus reçu son RIS depuis des mois, explique la militante Bernadette Schaeck. Les problèmes au CPAS d’Anderlecht durent depuis 20 ans! Mais j’observe un durcissement évident du système. C’est l’une des conséquences du reportage qui pointait le CPAS comme un Mister Cash. On est dans le tout-au-contrôle. Les gens sont traités comme des fraudeurs.» Rappelons qu’une étude du SPP Intégration sociale de 2013 avait évalué la fraude sociale au revenu d’intégration à 4,14% sur l’ensemble des demandes. Et en cas de fraude, les CPAS disposent de moyens légaux pour récupérer les fonds. Par ailleurs, selon l’étude sur le non-recours au revenu d’intégration, près de la moitié des personnes éligibles (46%) ne toucheraient pas le RIS.

Les retards de traitement de dossiers (au CPAS d’Anderlecht) ont poussé de nombreux usagers à se tourner vers la justice. En 2025, l’auditorat a comptabilisé 774 recours, ce qui équivaut à 51,68 % des contentieux concernant l’ensemble des CPAS bruxellois.

Une réforme aux effets en cascade

Comme énoncé en introduction, le SPP Intégration sociale a réalisé un audit au sein du CPAS d’Anderlecht en mars et avril 2025. Celui-ci n’a pas indiqué de fraudes, mais a confirmé des manquements organisationnels. Face aux constats, un plan d’action a été mis en œuvre autour de quatre priorités: le délai de traitement des dossiers, la qualité et le contrôle, les conditions de travail et l’arrivée de milliers de personnes exclues du chômage à la suite de la réforme menée par la majorité fédérale. Tous les points ont fait l’objet de réflexions de fond et de stratégies. À propos du dernier axe, le CPAS d’Anderlecht a mis en place un nouveau bâtiment, «le HUB». Mais concernant l’engagement de personnel, le sujet reste sensible. Tous les CPAS recrutent; dès lors, la concurrence est rude. Début mars, à l’heure de clôturer cet article, il manquait encore 11 assistants sociaux sur les 15 nécessaires pour assurer l’accueil temporaire des personnes exclues du chômage. «Pour l’instant, on arrive à gérer, mais on attend potentiellement 3.000 personnes en avril et, là, c’est plus inquiétant», craint le président. «Nous avons mobilisé des profils administratifs pour renforcer la gestion du trajet de la demande», poursuit le secrétaire général. Ils redoutent également l’effet ricochet des mesures. «Beaucoup de gens vont découvrir qu’ils n’ont pas droit au RIS, particulièrement les cohabitants. Cela va entraîner des baisses de revenus énormes pour certains ménages. Ils vont peut-être venir chez nous pour d’autres raisons: des questions énergétiques, de loyer, etc. Cette charge de travail supplémentaire n’est pas prise en compte dans les budgets alloués dans le cadre de la réforme», souligne Guy Wilmart.

«On a pointé le CPAS d’Anderlecht comme si les dysfonctionnements étaient dus au clientélisme alors que le réel problème, c’est que, depuis 20 ans, toute une série de mesures fragilisent la Sécurité sociale. Résultat, il y a beaucoup trop de gens qui se retrouvent à l’aide sociale alors que c’est censé être le dernier filet.»

Yves Martens, du Collectif Solidarité contre l’exclusion

Quels espoirs pour demain?

L’avenir s’annonce particulièrement complexe… C’est en tout cas l’avis d’Yves Martens du Collectif Solidarité contre l’exclusion. «On a pointé le CPAS d’Anderlecht comme si les dysfonctionnements étaient dus au clientélisme alors que le réel problème, c’est que, depuis 20 ans, toute une série de mesures fragilisent la Sécurité sociale. Résultat, il y a beaucoup trop de gens qui se retrouvent à l’aide sociale alors que c’est censé être le dernier filet.» Selon lui, les réformes ne vont qu’accentuer la crise. «On ne peut pas faire fonctionner une solidarité fédérale sur une organisation locale. Le CPAS d’Anderlecht est une réalité amplifiée de ce qui se passe dans les autres CPAS qui comptent un nombre important de demandeurs.» Quant aux difficultés de recrutement, Yves Martens n’est guère plus optimiste. En tant qu’enseignant de futurs assistants sociaux à la Haute École Ilya Prigogine, il siège en première ligne des désillusions des prochaines générations: «Beaucoup d’étudiants disent ne jamais vouloir travailler en CPAS. C’est un cercle vicieux: si l’on veut davantage d’assistants sociaux prêts à travailler en CPAS, il faut qu’ils et elles puissent faire du travail social et pas un travail surtout basé sur le contrôle et sur une charge administrative toujours plus grande…» Affaire à suivre…

 

[1] Il a été président du CPAS d’Anderlecht de septembre 2007 à février 2013. À la suite de la nouvelle législature, il a été réélu à ce poste en décembre 2024, soit juste après le scandale suscité par l’émission de la VRT.

[2] Juste avant de clôturer cet article, nous avons demandé les chiffres actualisés concernant la gestion des dossiers en retard. Réponse du CPAS au 2 mars 2026: «Les renforts externes et la mobilisation des équipes du CPAS ont permis le traitement de 2.160 dossiers RIS et ERIS (Aide sociale équivalente au revenu d’intégration sociale). Parmi ceux-ci, 24% ont été traités par les renforts externes. Actuellement, il reste 262 dossiers en retard. Nous envisageons de clôturer ces dossiers pour la fin du mois de mars.»

 

Jehanne Bergé

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