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Quand Ali rencontre Aliette

Lui, s’appelle Ali Talib. Elle, Aliette Griz. Le premier est un refugié irakien arrivé en Belgique et convaincu d’y trouver une terre d’accueil. La seconde est autrice et poétesse. Ensemble, ils ont écrit «Maman, je suis un réfugié» et réalisé un documentaire portant leurs prénoms respectifs. Alter Échos vous raconte cette odyssée remplie d’espoirs mais surtout de désillusions.

C’est par un refus que s’ouvre le livre. Celui des parents conservateurs et sunnites d’Anosha, rejetant la demande en mariage d’Ali, issu d’une famille majoritairement chiite. Secrètement et chastement amoureux de la jeune fille depuis cinq ans, l’espoir qu’il a de s’unir à elle prend fin. La cause ? Le conflit confessionnel entre les deux courants de l’islam. 

C’est aussi par un refus que se termine le livre. Celui des autorités belges qui n’acceptent pas sa demande d’asile. Après trois ans d’attente et de galère, Ali retourne en Irak.

Printemps 2003, Ali a 14 ans quand les États-Unis déclarent la guerre pour « libérer » le pays de la dictature de Saddam Hussein.

Rossignols, bombes et kidnapping

Dans Maman, je suis un réfugié, Ali raconte son existence de l’âge de 8 ans à l’âge de 29 ans. Il en profite pour confier à sa mère tout ce qu’il n’a jamais osé lui dire. 

On y lit son enfance heureuse et insouciante. La joie est au rendez-vous, les sourires sur les lèvres, les moments heureux avec Yassir – son meilleur copain – avec qui il court « à perdre haleine à travers le verger […] La vie est belle ». Puis tout s’arrête. Printemps 2003, Ali a 14 ans quand les États-Unis déclarent la guerre pour « libérer » le pays de la dictature de Saddam Hussein. L’opération est hypocritement baptisée Irak Freedom ! 

Les bombes pleuvent sur les civils, sur les maisons, dont celle d’Ali. L’adolescent rentre à toute allure du collège en rasant les murs, le cœur battant au rythme des puissantes détonations, avec comme seule protection son sac à dos sur la tête. « Le bombardement s’installe avec nous, comme un enfant ingérable […] C’est le début de la fin de notre vie tranquille. » Huit ans de conflit, des centaines de milliers de morts et un pays ravagé, laissé aux mains des terroristes. Ali décide alors d’agir. Il prend les armes pour protéger sa ville. Il devient un guerrier mais aussi le témoin d’atrocités commises quotidiennement. Son nom apparaît sur la liste des personnes à kidnapper. Ne constatant aucun changement dans ce pays qu’il adore et qu’il déteste à la fois, il décide en 2015 de fuir pour se mettre à l’abri en Belgique, pays qu’il décrit comme étant « [son] paradis »… Après trois tentatives ratées, il survit à une traversée de tous les diables avant d’arriver enfin dans la capitale européenne. L’espoir et les possibilités d’une vie sans dangers le galvanisent. « J’ai voyagé vers un avenir radieux. » 

Le quotidien d’un réfugié

À Bruxelles, le tout nouvel arrivant s’installe trois semaines dans les tentes du parc Maximilien, un lieu destiné à accueillir et à soutenir les réfugiés. C’est là-bas qu’il croise par hasard l’autrice et poétesse Aliette Griz. Il aimerait lui raconter son périple. Elle l’écoute et enregistre son récit. Ensemble, ils font des lectures dans des cafés, des lieux culturels. Et puis le projet se transforme en celui d’un livre à quatre mains. Ali rencontre rapidement la famille d’Aliette. L’entente est immédiate. Les enfants, joyeux et remarquablement prévenants, souhaitent que le jeune homme passe la nuit chez eux. La nuit durera une année. Le réfugié est considéré comme l’un des leurs. Émerge rapidement l’idée de filmer son quotidien. Un crowdfunding est lancé, l’argent récolté. 3.2.1 Action ! Intitulé Ali et Aliette, le documentaire montre le jeune homme passer du temps avec sa nouvelle amie et ses enfants, jouer aux jeux vidéo avec le cadet, concocter un repas du pays, participer à des travaux et, bien sûr, écrire son histoire. « Je tenais vraiment à mettre en avant la possibilité d’héberger un réfugié en toute confiance », insiste Aliette Griz et de rajouter qu’« il est nécessaire de rappeler que, derrière chacun d’eux, il y a un être humain avec un cœur, un sens de l’humour, des valeurs, un foyer et des amis. » Si les images révèlent l’hospitalité et la bienveillance de la famille, elles mettent aussi en lumière l’hostilité et l’imbroglio administratif dont Ali a fait les frais. Lors de son second entretien à l’Office des étrangers en 2017, la première question tombe tel un couperet. Les examinateurs veulent absolument savoir si celui qui est assis devant eux est chiite ou sunnite. Pour ce dernier c’est un comble… N’a-t-il pas fui son pays, entre autres, parce que « le groupe A tire sur le groupe B » ? En rêvant de la Belgique, il y avait cette idée profondément ancrée que, dans un pays laïque, on ne l’importunera plus autour de questions religieuses. Ali refuse de répondre. On lui somme de le faire. Pas à un seul moment il ne pense à son frère qui, arrivé bien avant lui, avait répondu « chiite » lors de son interview. Le jeune homme, las, lance un « bah disons qu’aujourd’hui je suis sunnite ». Une erreur fatale qui le fera passer pour un menteur et donc inapte à recevoir la demande d’asile. « Ali a, durant trois années, consciencieusement suivi toutes les règles à la lettre. C’est aussi un jeune homme charismatique, attachant, hyperactif, complètement capable de ‘s’intégrer’ », confie Aliette Griz. 

En rêvant de la Belgique, il y avait cette idée profondément ancrée que, dans un pays laïque, on ne l’importunera plus autour de questions religieuses.

Tout au long du documentaire, on entend ce dernier parler flamand, anglais, français. Il parle du droit des femmes, des traditions obsolètes, voue une passion à Simone de Beauvoir. Alors pourquoi ? « Le cas d’Ali est malheureusement celui de nombreux autres. Cela montre les travers de notre politique migratoire, explique la jeune femme. L’espoir est à son climax quelque part. Ceux qui vivent dans les pays en guerre entendent de nombreux discours merveilleux sur ce que l’Europe pourrait leur offrir. Or, on sait ici qu’il n’y a pas d’eldorado. » Une désillusion d’autant plus violente pour ce courageux et résilient Irakien qui aura survécu à une guerre, au terrorisme, aux corps déchiquetés, aux décès de ses amis, aux kidnappings, à tout ce que finalement la vie peut produire de plus atroce. Pourtant, c’est la Belgique qui finira par l’achever en le plongeant dans une profonde dépression après trois ans d’une interminable attente.

En 2018, Ali réduit au désespoir, préfère repartir en Irak, là où les pires dangers l’attendent, plutôt que de rester ici avec un statut de sans-papiers. Un récit et un documentaire bouleversants, qui nous montrent la triste réalité de ce monde rempli de beaucoup trop d’Ali et pas assez d’Aliette. 

Ali Talib et Aliette Griz, Maman, je suis un réfugié, Éditions Academia, 2019, 181 p., 17 €.

Anne Versailles et Aliette Griz, Ali et Aliette, 2019, documentaire, durée 49 min, avec le soutien d’un financement participatif et coproduit par Triangle7, Studio Bleu Nuit et TSIMzoom asbl – https://www.facebook.com/AlietAliette/

Mélanie Huchet

Mélanie Huchet

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