C’était en novembre 2025. Le tribunal de première instance francophone de Bruxelles condamnait la Région de Bruxelles-Capitale à suspendre l’urbanisation et l’imperméabilisation des sites naturels de plus d’un demi-hectare, jusqu’à l’adoption du PRAS (Plan régional d’affectation du sol) en décembre 2026.
D’après Jean-Baptiste Godinot, porte-parole de We Are Nature.Brussels, l’une des associations ayant porté le cas en justice et soutenue par 1.330 citoyens bruxellois, ce jugement est historique. «Il n’existe pas, à notre connaissance, d’autre décision aussi ambitieuse sur la protection des sols et contre l’artificialisation, ni en Belgique ni ailleurs.»
Cette affaire intervient dans un contexte d’urgence. Malgré un tassement depuis 2020, la superficie bâtie cadastrée à Bruxelles croît depuis les années 90, à raison de l’ordre de 30 hectares en moyenne par an sur la dernière décennie, selon Bruxelles Environnement. Des études relèvent que de 2003 à 2016, 14,4% de la végétation de la capitale a disparu. Cette urbanisation est la principale cause de l’imperméabilité croissante des sols à Bruxelles, dont le taux était de 53% – et de 59% si on exclut la forêt de Soignes – en 2022. Un chiffre qui a doublé depuis 1955 et qui place notre capitale au-dessus de la moyenne européenne (42% en 2018).
En Wallonie, la situation n’est pas plus réjouissante: l’Institut wallon de l’évaluation, de la prospective et de la statistique (Iweps) rappelle que de 1985 à 2025, 661 km² de zones naturelles ont été perdus. Sur la même période, les terres artificialisées ont crû de 613 km², soit 15,3 km² (plus de 2.000 terrains de football) en moyenne par an. L’Institut en retrace l’évolution: «Le rythme d’artificialisation nette a été le plus intense entre la fin des années 1980 et la fin des années 1990, avec une artificialisation moyenne de plus de 18 km² par an. Durant les années 2000, le rythme est retombé à 16 km² et il baisse encore sur la période 2010-2014 avec une moyenne de 12,7 km², puis sur la période 2015-2019 à 11,2 km². Durant la période 2020-2024, le rythme a réaugmenté à une moyenne de 12,3 km².»
Une stratégie européenne, dont le but est de stopper toute augmentation de superficie nette de surface artificialisée d’ici à 2050, a pourtant été adoptée il y a maintenant quinze ans. «N’ayant pas de valeur obligatoire, cette stratégie n’a pas du tout le même poids qu’un règlement ou une directive européenne. Cependant, elle a tout de même influencé les politiques régionales d’aménagement du territoire au fil des ans», note Aurélie Cauchie, chargée de mission Territoire chez Canopea, la fédération des associations environnementales belges.
En Wallonie, la situation n’est pas plus réjouissante: l’Institut wallon de l’évaluation, de la prospective et de la statistique (Iweps) rappelle que de 1985 à 2025, 661 km² de zones naturelles ont été perdus. Sur la même période, les terres artificialisées ont crû de 613 km², soit 15,3 km² (plus de 2.000 terrains de football) en moyenne par an.
À Bruxelles1, l’objectif européen est tenable, assure Alain Maron (Écolo), ministre bruxellois en affaires courantes de la Santé et l’Environnement. «On a mis des choses en place: des plans de gestion Natura 2000, des décisions pour protéger la biodiversité sur au moins 25% du territoire régional d’ici à 2030 via le ‘Pledge’, la création et l’extension de grands parcs, la renaturation de la Senne et la végétalisation des berges du canal, etc.» L’élu écologiste plaide pour une densification des zones déjà artificialisées et sous-exploitées, et une protection des espaces naturels existants, même s’ils sont indiqués comme constructibles dans le PRAS.
À en croire les élus régionaux, un changement de paradigme est bel et bien en cours: on serait passé d’une logique d’étalement à «une logique de densification, de réemploi et de sobriété foncière», indique François Desquesnes (Les Engagés), ministre wallon de l’Aménagement du territoire. En Wallonie, cet objectif européen a été traduit dans le Schéma de développement du territoire (SDT), la feuille de route qui oriente les décisions régionales et communales en matière d’aménagement du territoire et d’urbanisme. Ce document, adopté le 30 mai 2024 par le précédent gouvernement wallon, souligne la nécessité de limiter l’artificialisation des sols.
«Concrètement, nous privilégions la réhabilitation des friches, la densification intelligente des zones déjà bâties, la lutte contre l’étalement urbain et l’accompagnement des communes pour intégrer cette stratégie dans leurs outils d’aménagement du territoire afin de donner aux citoyens et aux porteurs de projets un cadre clair, cohérent et durable», poursuit François Desquesnes.
Ce dernier compte bien sur les schémas de développement communal (SDC), encadrés par le SDT, pour que la Wallonie atteigne ses objectifs de zéro artificialisation et de protection des espaces verts. Une centaine de SDC sont en cours d’élaboration dans les 262 communes wallonnes. Pour celles qui n’auraient pas adopté le leur d’ici à 2030, c’est la cartographie régionale qui s’appliquera. «Moins les communes ont d’outils, plus c’est compliqué pour elles de refuser des permis d’urbanisme. L’adoption de SDC est donc vraiment nécessaire», analyse Aurélie Cauchie.
Convaincre plutôt que punir
Dans la plus grande ville de Wallonie, Charleroi, on estime que les choses bougent et qu’une «nouvelle conception des travaux publics» est à l’œuvre. «Il y a treize ans, on ne me posait pas de questions liées à la présence d’espaces verts en centre-ville, affirme Éric Goffart (Les Engagés), échevin en charge de la Nature en ville et des Travaux publics. Aujourd’hui, il n’y a pas un seul projet qui se fait sans que cet enjeu ne soit posé par les citoyens eux-mêmes, ce qui est finalement une avancée.»
La Ville dit avoir la capacité de refuser ou de faire évoluer des permis de construction qui ne correspondraient pas à sa ligne directrice. L’élu défend néanmoins une «politique d’urbanisme proactive et participative», dans une logique d’accompagnement non punitive. «Le but n’est pas de remballer les porteurs de projets en leur disant qu’ils ne sont pas assez respectueux de l’environnement. Je préfère convaincre que punir.»
Et même d’ajouter: «Il faut arrêter de voir les investisseurs comme nécessairement hostiles à la nature. Dans ce type de dossier, mon rôle est de rassembler les différentes parties prenantes, les groupes de citoyens militants et les promoteurs immobiliers, pour essayer de trouver des solutions permettant à chacun d’atteindre ses objectifs.»
Même approche du côté de Liège, l’autre grande ville wallonne, où le dialogue est encouragé. L’échevin Gilles Foret (MR) préfère cette voie, «plutôt que d’interdire et de désigner des responsables».
En Wallonie comme à Bruxelles, il n’est donc pas question d’entraver l’activité économique des secteurs de la promotion immobilière et de la construction. Pendant des décennies, ils ont pesé de tout leur poids pour infléchir les politiques publiques ayant favorisé l’étalement urbain. «Cela s’explique par des choix historiques: la volonté d’accéder à la propriété individuelle, le développement massif de la voiture, une planification du territoire très permissive et une vision à long terme insuffisamment intégrée des impacts environnementaux et sanitaires, reconnaît François Desquesnes. Ces choix correspondaient aux attentes sociales de l’époque, mais, aujourd’hui, nous constatons leurs limites. L’augmentation des risques d’inondation, la dépendance à la voiture, les coûts élevés des réseaux publics ou encore la perte de biodiversité nous obligent à changer de modèle.»
Une économie de 50 millions d’euros
Dans un rapport de 2024, l’Iweps estime que depuis 2000, l’artificialisation du territoire est due pour au moins 60% à l’expansion du résidentiel, dont la superficie est passée d’environ 880 km² à 1.100 km². S’il existe bien une crise du logement abordable en ville, gardons à l’esprit que l’artificialisation des sols augmente beaucoup plus rapidement que la population. «La surface résidentielle moyenne en Wallonie est passée de 225 m² par habitant en 1985 à 305 m² par habitant en 2023», relève Canopea. Soit trois fois plus qu’aux Pays-Bas, deux fois plus qu’en Allemagne, et 1,7 fois plus qu’en France.
«Freiner l’artificialisation des sols ne doit pas mener à une hausse des prix et mettre à mal l’accessibilité à un logement décent pour tous», alertait déjà l’association d’éducation permanente CPCP (Citoyenneté & Participation) en 2022. Car il est à craindre que les nouvelles constructions ne puissent pas répondre aux difficultés croissantes de certains ménages pour se loger dignement. «Les entreprises immobilières visent avant tout la rentabilité financière et consacrent donc une part disproportionnée de leurs projets à des logements ‘de standing’ hors de prix, totalement inaccessibles aux catégories les plus précarisées de la population», insiste Canopea.
Dans un rapport de 2024, l’Iweps estime que depuis 2000, l’artificialisation du territoire est due pour au moins 60% à l’expansion du résidentiel, dont la superficie est passée d’environ 880 km² à 1.100 km². S’il existe bien une crise du logement abordable en ville, gardons à l’esprit que l’artificialisation des sols augmente beaucoup plus rapidement que la population. «La surface résidentielle moyenne en Wallonie est passée de 225 m² par habitant en 1985 à 305 m² par habitant en 2023», relève Canopea. Soit trois fois plus qu’aux Pays-Bas, deux fois plus qu’en Allemagne, et 1,7 fois plus qu’en France.
Par contre, ce sont bien souvent ces dernières qui sont touchées de plein fouet par les effets les plus néfastes de l’urbanisation comme l’intensification des îlots de chaleur, l’aggravation du ruissellement et du risque d’inondation, la diminution de la qualité de l’air. Au point que l’artificialisation de la terre constitue un enjeu de santé publique majeur.
«La présence du béton en ville augmente la température de l’air lors des épisodes de canicule. La nuit, la chaleur emmagasinée au fil de la journée est relâchée. Ce processus forme des ‘îlots de chaleur’, c’est-à-dire des microclimats urbains plus chauds, rappelle le CPCP dans son étude. Ce phénomène est présent à Bruxelles où les températures observées dans le centre sont plus élevées et diminuent progressivement vers la périphérie.» Le nombre de pics de chaleur et de canicules ne faisant qu’augmenter, il est vital de préserver les zones de fraîcheur en milieu urbain.

À l’inverse, les bienfaits sanitaires apportés par la nature sont connus et bien documentés par la littérature scientifique. «La proximité et la qualité des espaces verts sont corrélées à plusieurs améliorations de la santé: ils facilitent la pratique d’activités physiques comme le jogging ou la marche, le rétablissement psychologique en réduisant le stress et en agissant comme tampon contre la pollution sonore du trafic, la réduction de la pollution atmosphérique, la cohésion sociale ou encore le renforcement du système immunitaire, le contact avec la nature ayant des effets positifs sur le microbiote intestinal et cutané des enfants», énumère Pierre Jamar, chargé de mission Santé chez Canopea.
En 1984 déjà, Roger Ulrich, chercheur mondialement reconnu pour ses travaux sur les liens entre santé et environnement, constatait que les patients ayant subi une chirurgie consommaient moins d’antidouleurs et se rétablissaient plus vite s’ils voyaient des arbres depuis leur fenêtre.
Chez nous, de plus en plus d’acteurs commencent à prendre ces liens au sérieux. Ainsi, les Mutualités libres ont réalisé une étude qui conclut qu’une mauvaise qualité de l’air et une diminution de la couverture arborée sont associées à une augmentation des consultations médicales et des hospitalisations. Les habitants des quartiers riches en espaces verts se rendraient par ailleurs moins souvent chez le médecin, même si l’analyse précise que les résultats ne peuvent être interprétés de manière causale. Sa particularité est qu’elle chiffre l’impact économique d’une carence en zones naturelles. En extrapolant à la population belge, elle estime que 50 millions d’euros pourraient être économisés annuellement en augmentant les espaces verts et en réduisant la pollution aux particules fines.
La Belgique à la traîne
Mais avoir accès à la nature pourrait également avoir des effets au-delà de la santé physique. En 2022, plus de deux millions de Belges se sont vu prescrire un somnifère ou un calmant. «La Belgique est l’un des pays où le taux de consommation de benzodiazépines (anxiolytiques et somnifères) est le plus élevé. Des médicaments qui peuvent créer de la dépendance», souligne Fanny Brunin, chercheuse à l’École de Santé publique de l’ULB. Ses travaux portent sur les prescriptions médicales de nature et leurs effets potentiels sur la réduction des symptômes anxieux chez les Bruxellois. «Ma revue de littérature montre que la nature permet de réduire l’anxiété de manière significative. Mais si des études écologiques présentent des corrélations entre la couverture en espaces verts et la diminution de prescriptions de médicaments, elles n’établissent pas de causalité.»
En 1984 déjà, Roger Ulrich, chercheur mondialement reconnu pour ses travaux sur les liens entre santé et environnement, constatait que les patients ayant subi une chirurgie consommaient moins d’antidouleurs et se rétablissaient plus vite s’ils voyaient des arbres depuis leur fenêtre.
À Sprimont, en province de Liège, un projet pilote inédit visant à promouvoir les prescriptions de nature a été lancé au Centre de santé intégrée des Carrières. Xavier Giet y est médecin généraliste, et prescrit de la nature depuis bientôt deux ans: «J’ai pu observer des effets bénéfiques assez concrets comme une remise en mouvement, un renforcement des liens sociaux et des changements vers des habitudes de vie plus saines, notamment sur le plan alimentaire. La plupart des patients m’expriment assez rapidement et spontanément un impact positif global sur leur santé. Je constate également que certains que je voyais auparavant chaque semaine ou toutes les deux semaines consultent désormais de manière beaucoup plus ponctuelle.»
Le professionnel de santé reste toutefois prudent quant à la généralisation de ces observations. Il tient à rappeler qu’elles sont réalisées à très petite échelle (environ une centaine de personnes) et comportent de nombreux biais. Mais si des collectes de données encadrées par un protocole scientifique sont indispensables afin de confirmer ces constats, l’expérience sprimontoise est un bon point de départ.
«En Angleterre, le gouvernement a investi pendant deux ans plus de cinq millions de livres pour mener un programme pilote de prescription sociale dans la nature. Sur les plus de 8.000 personnes touchées, la moitié était socioéconomiquement défavorisée. Au bout du compte, il en ressort que la prescription de nature a permis à ce public d’y accéder plus facilement», raconte Nolwenn Lechien, initiatrice du projet pilote de Sprimont.
«Ce qui est flagrant, c’est que l’État belge ne met pas grand-chose en œuvre pour changer les pratiques médicales actuelles. C’est un choix politique. On voit qu’ailleurs, au Royaume-Uni mais aussi dans les pays nordiques, au Canada, il y a eu des investissements dans de nouvelles solutions. La France et l’Allemagne essaient aussi de s’y mettre. En Belgique, on est à la traîne», déplore Fanny Brunin. Pour rappel, la Belgique se situe dans le top 3 des pays les plus bétonnés d’Europe.
«Ce qui est flagrant, c’est que l’État belge ne met pas grand-chose en œuvre pour changer les pratiques médicales actuelles. C’est un choix politique. On voit qu’ailleurs, au Royaume-Uni mais aussi dans les pays nordiques, au Canada, il y a eu des investissements dans de nouvelles solutions. La France et l’Allemagne essaient aussi de s’y mettre. En Belgique, on est à la traîne», déplore Fanny Brunin. Pour rappel, la Belgique se situe dans le top 3 des pays les plus bétonnés d’Europe.
Promouvoir les prescriptions de nature implique la création ou l’agrandissement d’espaces verts publics de qualité. Pour la chercheuse en santé publique, cela constituerait pourtant un levier important pour lutter contre les inégalités liées à l’accès à la nature à Bruxelles. «C’est toujours la même chose: les gens les plus avantagés sur le plan socio-économique ont les espaces verts de meilleure qualité tout près de chez eux et sont le plus conscients de leurs effets bénéfiques. Tandis que les populations vulnérables sont laissées sur le bord du chemin. Soyons honnêtes: personne n’a envie d’aller se balader dans les espaces verts du croissant pauvre de Bruxelles, car c’est souvent synonyme d’insécurité, de pollution, d’insalubrité. Vivre à côté de la forêt de Soignes ou bien du parc de la Porte de Hal, c’est incomparable en termes de qualité de vie. On ne peut pas aller dire à quelqu’un qui y habite: «Allez vous balader là-bas, ça va diminuer votre anxiété», affirme Fanny Brunin.
Des espaces socialement indispensables
Avec ses 8.000 hectares d’espaces verts, Bruxelles est classée comme la capitale la plus verte d’Europe. Près de la moitié de son territoire est recouvert par de la végétation. Inter-Environnement Bruxelles (IEB) souligne qu’il s’agit surtout de parcs et jardins, dont 75% sont d’accès privatif comme le parc royal de Laeken, par exemple. Les jardins privés occupent quant à eux près d’un tiers de la surface des espaces verts de la région, d’après un recensement de perspective.brussels.
La répartition de ces zones naturelles sur le territoire urbain est sans conteste très inégale. Dans le Pentagone (centre historique), le taux de végétalisation moyen est de 13%, et de 26% en première couronne (zone située entre la petite et la moyenne ceinture). En seconde couronne (les quartiers situés le plus à l’extérieur de la ville), ce taux grimpe à 60%. Là où le bâti est dense et continu, là où il y a un héritage industriel, les zones vertes sont logiquement plus rares. «La forêt de Soignes, à elle seule, couvre 10% du territoire régional. Du fait de sa localisation, elle profite avant tout aux habitants du sud-est de la région», indique le site de Bruxelles Environnement.
Avec ses 8.000 hectares d’espaces verts, Bruxelles est classée comme la capitale la plus verte d’Europe. Près de la moitié de son territoire est recouvert par de la végétation. Inter-Environnement Bruxelles (IEB) souligne qu’il s’agit surtout de parcs et jardins, dont 75% sont d’accès privatif comme le parc royal de Laeken, par exemple. Les jardins privés occupent quant à eux près d’un tiers de la surface des espaces verts de la région, d’après un recensement de perspective.brussels.
Ainsi, redéployer la nature en centre-ville, dans les quartiers densément bâtis, est socialement indispensable, plaident des associations comme IEB et Bruxelles Environnement. «S’ils ont tous une importance capitale pour la biodiversité et la résilience régionale, seuls les espaces verts accessibles pour le public jouent un rôle social important en termes de qualité de vie et de santé publique. Ce rôle s’avère particulièrement important à l’échelle d’une ville telle que Bruxelles où environ deux tiers des habitants n’ont pas accès à un jardin privé.»
C’est aussi la conclusion d’une étude sur l’accès à la nature dans les villes belges menée par l’ONG Greenpeace. Cette recherche datant de fin 2024 se base sur la règle 3-30-300, établie par le chercheur hollandais Cecil Konijnendijk. Si on se réfère à cet indicateur, chaque citadin devrait au moins pouvoir voir trois arbres depuis sa maison, disposer de 30% de canopée (arbres de trois mètres de haut) dans son quartier et avoir accès à un parc d’un hectare à moins de 300 mètres2.
L’objectif était d’analyser le pourcentage de bâtiments qui respectent la règle dans chaque commune. «Globalement, la Belgique s’en sort mal. Dans 101 communes belges, aucune habitation n’est entièrement conforme à la règle 3-30-300. Si certaines montrent des pourcentages de respect de 70%, d’autres sont à 0 ou 5%. Ce qui signifie qu’il y a des zones où les habitants vivent constamment dans du gris», relaie Nadia Cornejo, porte-parole de Greenpeace.
Ce qui ressort très nettement, c’est l’accès extrêmement inégalitaire des espaces naturels en ville. «Les quartiers et les communes les plus riches sont aussi les plus verts, tandis que les plus pauvres se retrouvent enclavés dans du béton. Par conséquent, les bénéfices d’un environnement vert pour la santé sont aussi inégalement répartis», note Ruth-Marie Henckes, chargée de campagne biodiversité au sein de l’association.
Ville où se concentrent les extrêmes, Bruxelles est un cas emblématique de ces disparités géographiques et socio-économiques. Uccle, par exemple, se classe dans le top 5 des communes respectant la règle, avec 45% de ses bâtiments conformes. À l’autre bout du spectre, Molenbeek est classée 77e, avec 0,6% de bâtiments respectant la règle des 3-30-300, principalement à cause du manque de canopée.
La force de cette étude est d’avoir poussé, grâce au collectif DataLab, l’analyse de données à l’échelle du quartier. Ce qui a permis de mettre en évidence les inégalités au sein d’une même commune. En superposant la carte d’accès à la nature et celle des revenus médians, elle a pu montrer que les quartiers les plus riches étaient le plus dotés d’espaces verts, faisant ainsi gonfler le prix des loyers. «À Schaerbeek par exemple, les quartiers les plus riches sont proches des parcs et des zones boisées, alors que les quartiers les plus précaires, près de Saint-Josse, ont moins d’accès à la nature», illustre Nadia Cornejo. Un constat qui vaut pour la plupart des villes belges.
Ville où se concentrent les extrêmes, Bruxelles est un cas emblématique de ces disparités géographiques et socio-économiques. Uccle, par exemple, se classe dans le top 5 des communes respectant la règle, avec 45% de ses bâtiments conformes. À l’autre bout du spectre, Molenbeek est classée 77e, avec 0,6% de bâtiments respectant la règle des 3-30-300, principalement à cause du manque de canopée.
En juillet 2025, l’Iweps a analysé l’application de la règle 3-30-300 spécifiquement en Région wallonne. Si le premier (voir trois arbres depuis chez soi) et le troisième critère (accès à un espace vert public à moins de 300 mètres) sont respectés pour 94% et 78% des Wallons, il en va autrement pour le critère des 30% de couverture arborée. En effet, seuls 10% des habitants de Wallonie cocheraient cette case. «Dans beaucoup de plans d’urbanisme, on prévoit des arbres de plus en plus petits et moins coûteux à entretenir. Mais ce sont les arbres d’au moins trois mètres de haut qui vont lutter efficacement contre les îlots de chaleur», rappelle Pierre Jamar de Canopea.
Pas de moratoire en vue
Pour les personnes défavorisées éloignées des espaces verts, se déplacer pour y accéder peut coûter cher. Des frais liés au transport qui compliquent parfois les sorties en nature, voire qui les rendent impossibles. D’autant qu’à cela s’ajoute la gestion de la précarité au quotidien. «Certains de nos militants vivent dans des situations précaires et ont tellement de problèmes tous les jours qu’ils n’ont pas l’espace mental et l’énergie pour planifier une sortie en nature», interpelle Elena Teneva, volontaire permanente à ATD Quart Monde depuis neuf ans.
À cela s’ajoute la peur de l’inconnu et du jugement, mais aussi le sentiment d’illégitimité dans ces lieux dont ils craignent parfois de ne pas saisir les codes. «Les personnes en situation de pauvreté ont besoin d’être accompagnées parce qu’elles sont souvent mal reçues et ont l’impression de ne rien comprendre, car on ne prend pas le temps de leur expliquer, dénonce Elena Teneva. Le fait d’y aller avec des gens de confiance, ça change la donne. C’est un peu la même chose qu’avec les lieux culturels: c’est bien de baisser les tarifs, mais ça ne facilite pas automatiquement leur accès.»
Reste cette question: suspendre l’artificialisation des sols comme à Bruxelles serait-il possible en Wallonie? Pour son ministre de l’Aménagement du territoire, François Desquesnes, «un Stop béton immédiat n’est ni réaliste ni efficace. L’enjeu n’est pas d’interdire le développement, mais de le rendre durable et maîtrisé». L’édile se dit défavorable à un gel du Plan de secteur. Conçu dans les années 70-80, à une époque où les conséquences environnementales et sociales de l’étalement urbain n’étaient pas des préoccupations, c’est ce document qui définit l’affectation du sol wallon et a placé de nombreuses terres en zone urbanisable.
Quoi qu’il en soit, l’affaire bruxelloise, portée par plus de mille citoyens, pourrait donner des idées. Comme le rappelle Aurélie Cauchie, de l’association Canopea: «À un moment, il faut bien rappeler aux politiques qu’on n’adopte pas de grandes stratégies européennes pour rien. Et qu’il y a un contrôle citoyen du respect des engagements pris par la Belgique.»
• La Belgique est l’un des pays les plus bétonnés d’Europe, conséquence de décennies d’étalement urbain qui aggravent les inégalités sociales et les risques environnementaux.• Tandis que Bruxelles mise sur la densification et la préservation des espaces naturels, la Wallonie tente d’adopter une approche graduelle de « zéro artificialisation » d’ici 2050.
• Mais dans les villes, l’accès à la nature reste profondément inégal : les quartiers les plus pauvres sont les moins verts, alors que les plus aisés profitent d’espaces végétalisés essentiels à la santé et à la qualité de vie.
CET ARTICLE A ÉTÉ RÉALISÉ AVEC LE SOUTIEN DU FONDS POUR LE JOURNALISME EN FÉDÉRATION WALLONIE-BRUXELLES.
En savoir plus
- Nous avons contacté Florence Frelinx (MR), échevine bruxelloise des Espaces verts, qui n’a pas souhaité nous accorder d’interview.
- En raison de la densité urbaine, l’étude a ajusté la taille des parcs à 0,2 hectare pour que la règle soit applicable.