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Culture
La Déclaration Universelle des Droits de l'Homme tenue par Eleanor Roosevelt herself © Flickr cc

Les droits de l’homme rendent-ils idiot ?

Alter Échos n° 478 25 novembre 2019 Pierre Jassogne

Ainsi les droits de l’homme seraient réduits à n’être qu’une forme de bien-pensance pour crétins. Une posture assumée par nombre de responsables politiques pour dénoncer le piège de ces droits inaliénables. Justine Lacroix et Jean-Yves Pranchère, professeurs à l’ULB, reviennent sur cette attaque récurrente, loin d’être récente. 

Accusés d’être indissociables tantôt du nouvel ordre néolibéral, tantôt de la fin du politique, les droits de l’homme sont contestés de toutes parts.

Que ce soit dans l’Amérique de Trump, le Brésil de Bolsonaro ou la Hongrie d’Orban, évidemment, mais le phénomène est présent aussi dans la plupart des démocraties européennes, Belgique en tête. Un sondage sur la perception des droits humains dans le monde, publié en 2018, témoigne d’un scepticisme grandissant, particulièrement en Europe de l’Ouest. « Les droits humains seraient considérés par une large part des populations européennes, notamment les jeunes générations, comme une source d’abus, accordant une protection à ceux qui ne le méritent pas (criminels et terroristes) et favorisant une immigration qui n’est pas souhaitée », rappellent les auteurs. 

Une démonstration terrible, surtout à l’égard des migrants pour qui les droits de l’homme relèvent plus souvent d’une fiction que du réel. « La condition faite aux migrants dans nos démocraties jette d’abord une lumière crue sur le fait qu’en période d’exception les droits de l’homme se voient rapidement réduits à n’être plus que ceux des nationaux. Ou plus précisément : ceux qui ont la ‘bonne’ nationalité, notamment celle d’un État membre de l’Union européenne », écrivent Lacroix et Pranchère. Au-delà du cas des migrants, nombre de garanties qui semblaient acquises au début de ce siècle sont désormais remises en cause un peu partout, sous l’effet des mesures antiterroristes. « L’idée suivant laquelle le rôle d’un gouvernement est d’assurer la sécurité pour que chacun puisse jouir de ses droits a cédé la place à celle selon laquelle il doit désormais restreindre les droits pour assurer la sécurité », soulignent les auteurs, précisant qu’au cours de ces quinze dernières années, la plupart des États européens ont multiplié les mesures qui consolident le pouvoir exécutif, affaiblissent le pouvoir judiciaire, diminuent les exigences en matière de preuve et renforcent les pouvoirs de surveillance.

« La condition faite aux migrants dans nos démocraties jette d’abord une lumière crue sur le fait qu’en période d’exception les droits de l’homme se voient rapidement réduits à n’être plus que ceux des nationaux. Ou plus précisément : ceux qui ont la ‘bonne’ nationalité, notamment celle d’un État membre de l’Union européenne »

« C’est au moment où les droits de l’homme sont menacés que se propage un discours qui ne se contente plus de souligner leurs limites, mais fait d’eux l’un des principaux dangers des sociétés démocratiques », insistent Justice Lacroix et Jean-Yves Pranchère.

Un danger d’abord, en réduisant les droits de l’homme au néolibéralisme. Confusion qui rend la défense de ces droits inaudible, en opposant libertés individuelles et égalité sociale. Or, comme le rappellent les auteurs, toute politique des droits de l’homme a pour boussole la solidarité de la liberté et l’égalité et la nécessité de les approfondir ensemble. 

Danger ensuite quand les droits de l’homme sont condamnés de diffuser un état d’esprit victimaire, égoïste et immature, en vertu duquel les individus ne cesseraient de réclamer des droits, tout en refusant d’être liés par une quelconque obligation. Une rhétorique abusive et dangereuse, soutiennent les auteurs, car elle vient brouiller notre compréhension de la démocratie. « Faire de l’individualisme un épouvantail en même temps qu’un véritable fourre-tout conceptuel ne sert qu’à entretenir une confusion dont le seul effet prévisible est de mettre en danger notre attachement à la valeur de la liberté individuelle. »

Face à une telle tendance, les auteurs rappellent que les droits de l’homme devraient être le nom d’une politique de la solidarité « qui ne se contente pas de compenser l’exclusion sociale par des mécanismes d’assistance, mais qui lie les libertés civiles et politiques à une reprise de la question sociale au sens le plus large, incluant les conditions du vivre-ensemble et la construction d’un monde commun où puisse s’épanouir l’individualité de tous ». 

En cela, les droits de l’homme n’annoncent pas la fin du politique. « Ils n’ont pas pour fonction de nous défausser de notre responsabilité politique : ils aiguisent bien plutôt celle-ci, en intégrant à ses repères et à ses normes l’exigence de l’égalité des droits. C’est à nous qu’il revient par notre action, que la réalité des droits de l’homme soit mise au niveau de leur plus haute exigence. » 

Les droits de l’homme rendent-ils idiot ?, Justice Lacroix et Jean-Yves Pranchère, Seuil, 2019, 112 pages, 11,8 €.

 

A propos de l'auteur(e)

Pierre Jassogne

Pierre est devenu journaliste en 2010 après des études en lettres lors desquelles il se passionne pour les rapports entre littérature et presse. Enfant, il voulait déjà devenir journaliste et se revoit très bien ennuyer parents et voisins en faisant des interviews avec un enregistreur Fisher Price à cassette avec micro incorporé pour un journal parlé imaginaire. Bref, il avait ce métier dans le sang, mais à la naïveté de ses premiers pas, sa conception du journalisme a rapidement évolué : au début, il était dans le flux de l’info, de l’événement, du scoop à tout prix, mais a très vite décroché pour tenter d’autres voies à l’instar de sa collaboration avec Alter Échos commencée en 2012. Selon Pierre, le journalisme doit être dans les marges du réel, en refusant l’évidence, en allant au-delà de ses propres convictions aussi, en se frottant aux contrastes du monde, mais en y puisant chaque fois une certaine expérience des hommes, des choses, à travers des visages ou des sensations. Idem pour le social : au-delà des politiques menées, des subsides octroyés, des noms de ministres, il en va davantage du témoignage d’un engagement, d’une conviction portée par des citoyens, souvent anonymes, pour rendre ce monde un peu plus juste, un peu plus vrai. « Comme journaliste, on tente de rendre audibles ces preuves de résistances humaines face au discours inquiétant de la financiarisation à outrance, du populisme politique ou de la numérisation sans visage ». « Se reposer ou être libre », disait le philosophe grec Thucydide, quatre siècles avant notre ère. Face à la montée de l’insignifiance, il en va de même pour le journalisme, même si la tâche est grande, difficile, mais néanmoins stimulante et passionnante.

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