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Regard critique · Justice sociale

Petite enfance / Jeunesse

Les écoles de devoirs mises à rude épreuve

Les écoles de devoirs sont souvent présentées comme une solution à l’échec scolaire. Pourtant, elles sont aussi des lieux de socialisation et d’émancipation des enfants et des parents, et des actrices essentielles de la lutte contre les inégalités scolaires et sociales. Ces missions sont parfois rendues difficiles à remplir, et ces idées difficiles à défendre, par manque de financement, de personnel et de temps. Aperçu des enjeux.

© Philippe Debongnie

Les souvenirs des camps d’été sont encore tout frais dans leur tête, mais, pour certains adolescents, c’est déjà l’heure de ressortir les fardes et cahiers. Rassemblés dans une grande salle, une petite vingtaine de jeunes, disposés sur plusieurs tables espacées dans les salles, semblent imperturbables. Ils participent aux sessions d’aide aux examens de passage, organisées par le Centre de jeunes d’Anderlecht. Située au cœur de Cureghem, cette association propose aussi toute l’année un accompagnement et de l’aide aux devoirs à une centaine d’élèves du secondaire et de primaire, à côté d’autres activités culturelles et sportives. «Il y a des jeunes qui ont raté pour lesquels on était sûrs que ça allait aller. Les résultats dépendent des écoles. Il y a des écoles qui busent à tout bout de champ», explique Ahmed Hadj Mehend, le coordinateur de cette association. Les inégalités scolaires et sociales, c’est son quotidien. Et son combat depuis 40 ans. «On ne prend pas en compte le parcours du jeune pour valoriser ce qui a été fait, son évolution», ajoute Fouad El Abbouti, bénévole-enseignant qui, toute l’année, consacre des heures de son temps libre à l’apprentissage de la méthodologie. Comme tous les bénévoles de l’asso, il est passé par là. «J’ai eu moi-même un parcours difficile, je sais ce que c’est d’étudier à sept dans une même pièce… J’ai donc eu envie d’apporter mon coup de pouce aux jeunes, je les comprends.» Nirsine, également animatrice au CDJ, abonde: «Un lieu comme celui-ci m’a sauvée. Ça aide pour les devoirs, mais aussi pour les problèmes familiaux. C’est comme une famille.»

Les «roues de secours de l’enseignement»

Contrairement à ce que leur nom indique, les écoles de devoirs ne sont pas des écoles, mais des lieux tiers entre l’école et la maison, implantées généralement dans des quartiers populaires et fréquentées majoritairement par des enfants et adolescents issus de familles en difficulté, avec une prévalence chez les 6-15 ans. Dans son dernier rapport («État des lieux des réalisations, besoins et enjeux des écoles de devoirs en Fédération Wallonie-Bruxelles – 2014-2017»), l’Observatoire de l’enfance, de la jeunesse et de l’aide à la jeunesse rapporte que la moitié des EDD «ont constaté une évolution du public d’enfants accueillis et de leur famille: paupérisation des familles, inscription d’enfants allophones ou ayant de grandes difficultés de maîtrise de la langue, arrivée d’enfants réfugiés, augmentation des difficultés scolaires, enfants présentant des troubles de l’apprentissage ou des troubles du comportement, enfants sous pression scolaire…»

Aussi, les écoles des devoirs ne font pas que des devoirs. Leur objectif initial n’est pas de «rattraper le retard scolaire» ni de pallier les lacunes de l’école. Le décret qui les régit leur donne quatre missions: le développement intellectuel de l’enfant; le développement et l’émancipation sociale de l’enfant; le soutien à la créativité de l’enfant, l’accès et l’initiation aux cultures; l’apprentissage de la citoyenneté et la participation. Comme l’indique la Fédération des écoles de devoirs, elles «mènent des projets qui contribuent à faire des jeunes accueillis de futurs citoyens actifs, réactifs et responsables, capables de poser un regard critique sur le monde qui les entoure et d’en comprendre le fonctionnement». C’est pourquoi les écoles de devoirs organisent aussi des sorties culturelles, des activités sportives, etc. Elles réalisent un travail de soutien à la parentalité.

«Il n’y a donc pas seulement un soutien scolaire à deux vitesses, mais aussi des écoles de devoirs à deux vitesses.» Véronique Marissal, Coordination des écoles de devoirs de Bruxelles

Mais qu’en est-il sur le terrain? Ainsi que le constatait aussi l’Observatoire de l’enfance, de la jeunesse et de l’aide à la jeunesse, «les EDD sont fréquemment invoquées comme solutions potentielles pour répondre aux problèmes d’échec scolaire et de remédiation». «On a parfois l’impression de faire le travail de l’école à la place de l’école», confirme Fouad du CDJ. Si bien que les écoles de devoirs sont de plus en plus déviées de leurs missions premières et courent le risque de devenir, pour citer une étude de l’Union des fédérations des associations de parents de l’enseignement catholique (UFAPEC), des «roues de secours de l’enseignement»1. «On passe énormément de temps sur les apprentissages alors que notre mission, c’est l’épanouissement. Le disciplinaire prend 60% de notre boulot», poursuit-il.

Des moyens insuffisants

En plus de leur manque de reconnaissance, les écoles de devoirs doivent aussi s’en sortir avec peu de moyens. «Malgré l’augmentation du budget dévolu aux subventions des EDD, celles-ci restent toujours très faibles au regard des besoins des enfants auxquels ces structures tentent de faire face de manière générale», constate l’OEJAJ dans le même rapport. Des difficultés financières qui impactent le personnel. Pour fonctionner, les EDD jonglent entre les temps partiels, les bénévoles, les étudiants, engendrant une rotation de personnel importante, et un suivi pédagogique parfois difficile à tenir. «D’autant plus que le Covid est passé par là, rappelle Véronique Marissal, de la Coordination des écoles de devoirs de Bruxelles. On a remplacé les personnes âgées par des jeunes, mais de nombreux volontaires plus âgés ne sont jamais revenus. De plus, les moyens conjoncturels reçus pendant la crise ne sont plus là, alors que les effets de la crise eux se font toujours ressentir.»

Ce manque de personnel explique en partie l’engorgement des écoles de devoirs. Près de trois quarts des écoles de devoirs présentent des listes d’attente, et c’est à Bruxelles qu’elles sont les plus longues. «Il n’y a donc pas seulement un soutien scolaire à deux vitesses, mais aussi des écoles de devoirs à deux vitesses», déplore Véronique Marissal.

Un levier contre les inégalités ?

Les écoles de devoirs ont montré leur capacité d’adaptation et de réponse aux urgences pendant la crise sanitaire, devenant pour certaines d’entre elles des relais sociaux de première ligne. Même s’il leur colle l’image d’un service – et un service insuffisant –, elles peuvent aussi représenter pour les parents un lieu plus hospitalier que l’école. «Notre recherche a montré que des parents issus du croissant pauvre ne voulaient pas remettre leur enfant à l’école pour ne pas ‘le renvoyer en prison’. […] Ils sont tout à fait d’accord que leur enfant aille en école de devoirs, mais pas à l’école, vue comme un lieu de pression, de violence», nous expliquait Elsa Roland, docteure en sciences de l’éducation, en plein cœur du premier confinement2.

Mais si elles parviennent à «en sauver quelques-uns», comme le souhaite humblement Fouad, les écoles de devoirs peinent, seules, à résorber les inégalités scolaires. «Aujourd’hui, l’échec est une fatalité et on répond à cette fatalité. Il faudrait se mettre tous ensemble – et avec les parents bien sûr – et mener un plaidoyer politique pour que l’école produise moins d’échecs», considère Giulio, coordinateur du CASI-UO, une école de devoirs historique créée il y a 40 ans à Anderlecht dans une volonté d’émancipation des conditions socioéconomiques et culturelles des personnes issues de l’immigration. «Ce projet était (et continue de l’être aujourd’hui encore) plus politique, idéologique que pédagogique. Il ne s’agissait pas d’assistance, mais de résistance», décrit Maria Teresa Moretti, du CASI-UO3.

«Cette vision politique est encore très forte dans certaines écoles, mais ne l’est pas du tout partout», soulève Véronique Marissal, rappelant le paysage très diversifié des écoles de devoirs, à l’image du monde associatif forcément bigarré, et que la professionnalisation a parfois éloigné de l’objectif militant des débuts. Réfutant le rôle de contre-pouvoir à une école inégalitaire que d’autres défendent, les écoles de devoirs doivent selon elle travailler avec l’école tout en restant des lieux tiers et extérieurs à l’école. «Si on veut faire de l’extrascolaire de qualité, les enfants doivent quitter l’école et passer à autre chose», poursuit-elle. En termes de lieu, mais aussi d’approche. «Les EDD doivent proposer différents temps. L’espace d’accueil temps libre est un moment où l’enfant peut jouer, s’ennuyer, faire, ne rien faire. Les temps d’activité dirigée doivent proposer des activités qui déscolarisent les apprentissages scolaires et en organisent le sens.»

L’avenir des écoles de devoirs pourrait pourtant prendre la direction d’une plus grande intégration à l’école dans les prochains mois, à la suite de la réforme Accueil Temps libre, mais aussi dans la foulée des mesures de révision des rythmes scolaires et de l’internalisation de la réalisation des travaux scolaires à l’école… Mais plutôt que de redouter leur disparition, Véronique Marissal imagine déjà leur nouveau nom: «Espaces de découvertes».

Les écoles de devoirs, quelques repères

– En 2004, un décret relatif à la reconnaissance et au soutien des écoles de devoirs (EDD) a été adopté en Fédération Wallonie-Bruxelles, permettant de reconnaître ce type d’opérateurs et de les soutenir financièrement de manière structurelle.
– Les EDD sont en majorité constituées en asbl même si l’on compte quelques écoles de devoirs communales.
– Pour deux tiers des EDD, leur reconnaissance est combinée avec un ou plusieurs agréments: maison de jeunes, centre d’expression et de créativité, action en milieu ouvert…
– Les écoles de devoirs ont recours à de multiples financements, structurels ou via appels à des projets.

En Région bruxelloise, trois EDD sur quatre sont financées par la Cocof. En Wallonie, pas. Il s’agit d’une compétence des pouvoirs locaux.
– En 2017 (derniers chiffres disponibles), on recensait 18.189 enfants inscrits aux activités de 347 écoles de devoirs reconnues, dont 296 pour les enfants de 6 à 15 ans. Liège et Bruxelles sont les deux zones qui comptent le plus d’écoles de devoirs.
– En 2015-2016, 67% des EDD ont déclaré ne pas avoir pu prendre en charge des enfants.

1. «Les EDD: roues de secours de l’enseignement?», Analyse UFAPEC 2021, n° 13.21.

2. Entretien disponible en ligne sur www.alterechos.be

3. «La fausse image des parents démissionnaires», par Maria Teresa Moretti, dans le dossier Écoles de devoirs, devoirs des écoles, Imag, n°360, janvier-février 2022.

Manon Legrand

Manon Legrand

Coordinatrice Alter Échos, journaliste (social, logement, environnement)

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