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Verviers au bout du rouleau

À Verviers, l’un des bastions de la précarité en Belgique, le CPAS est devenu la dernière digue avant la chute dans la pauvreté pour des milliers d’habitants. Derrière les chiffres en hausse, se dessinent des trajectoires heurtées, loin des stéréotype de profiteurs qu’imposent parfois les médias.

Augustin Dechamps 24-03-2026 Alter Échos n° 528

Écrire un papier sur le CPAS de Verviers: à première vue, le sujet peut sembler banal. Seulement, le reportage de RTL-TVI «Sans-boulot: tous fraudeurs?» réalisé par Christophe Deborsu le 7 novembre dernier nous a rendu la tâche plus ardue1. L’émission volontairement provocatrice relaie le préjugé d’une Wallonie peuplée d’aspirateurs à aide sociale qui se complaisent avec paresse dans l’inactivité. La fenêtre médiatique a eu un écho retentissant tant au nord qu’au sud du pays. Quand nous contactons le CPAS et les associations qui luttent contre la précarité dans la ville, les responsables sont frileux. La commune est une des plus précarisées du pays. Après quelques discussions, on nous propose de passer voir nous-mêmes la complexe réalité de Verviers et de son CPAS.

Pas de portrait-robot

Midi n’a pas encore sonné que le Resto du Cœur de Verviers est déjà en ébullition. La petite salle aux allures de bistrot du coin accueille un mélange de bénévoles, de retraités en recherche de compagnons de table, de travailleurs qui ne bouclent pas leurs fins de mois et d’allocataires sociaux en demande d’un repas chaud ou d’un coup de main administratif. Sur le coin d’une table, Tony raconte ses premiers contacts avec le CPAS via le DUS (dispositif d’urgence sociale). Il sort d’un an à la rue suite à une dépression, après son départ de son travail en usine. De fil en aiguille, c’est toute sa vie qui a filé entre ses mains. Aujourd’hui, il témoigne de son envie de s’en sortir. Sa voix oscille entre l’espoir et l’inquiétude: «C’était une grande épreuve d’aller toquer à la porte du CPAS. J’avais l’impression que c’était la première étape pour aller mieux.» Il touche 418 euros par mois. Cela complète le revenu de sa compagne, désormais cohabitante. À deux, ils ont un peu moins de 2.000 euros.

Six arrêts du bus 388 séparent le Resto du Cœur de l’antenne «réforme du chômage» du CPAS de Verviers. Des bureaux ont été réaménagés en décembre dernier pour faire face à une partie des quelque 2.000 Verviétois qui pourraient se tourner vers le CPAS à la suite de leur exclusion du chômage2. L’imposant bâtiment administratif est entouré de chantiers dont les bruits résonnent sous la grisaille d’un calme vendredi après-midi de février. Il faut se démener pour trouver la bonne porte d’entrée. Elle est simplement entourée de feuilles plastifiées indiquant «CPAS réforme chômage», «Service énergie» et «Médiation de dettes». Devant, Jérôme attend patiemment l’heure de son rendez-vous en s’allumant une cigarette. Il est là suite à la réforme: «J’y vais pour combler les trous. Je ne peux plus toucher le chômage et je suis en intérim. En ce moment, il y a eu un accident dans l’usine où je bosse. Je n’ai pas eu de revenus pour tout le mois de février.»

Difficile de faire des généralités quand on veut écrire sur les ayants droit du CPAS tant les réalités sont plurielles. La présidente de celui de Verviers Gaëlle Denys (PS) compte plus ou moins 2.250 dossiers à l’année: 40% d’isolés, 25% de cohabitants et 36% de personnes à charge de famille. En 2026, il faudra y ajouter la part (encore inconnue) de la réforme du chômage. Là où le fédéral tablait sur une proportion de 30% des exclus, Verviers essuie mi-février un rythme qui tourne plutôt autour de 40-50%. Gaëlle Denys observe non seulement une augmentation de son public, mais également sa diversification: «On a beaucoup plus de profils de gens qui travaillent. Même si ça reste largement minoritaire, il y a un réel phénomène de travailleurs pauvres. On a également davantage de bénéficiaires très jeunes, manifestation d’une précarité étudiante grandissante.» Flore Belenger, doctorante de l’ULB qui étudie les pratiques de CPAS, constate les mêmes retours du terrain: «Avec une augmentation des 18-25 ans et des personnes salariées. Même si on retrouve évidemment toujours majoritairement les profils attendus, à savoir des personnes isolées et éloignées du marché de l’emploi.»

La présidente du CPAS de Verviers Gaëlle Denys (PS) compte plus ou moins 2.250 dossiers à l’année: 40% d’isolés, 25% de cohabitants et 36% de personnes à charge de famille. En 2026, il faudra y ajouter la part (encore inconnue) de la réforme du chômage. Là où le fédéral tablait sur une proportion de 30% des exclus, Verviers essuie mi-février un rythme qui tourne plutôt autour de 40-50%.

Toquer à la porte des CPAS ou pas?

Tony n’est pas allé tout de suite toquer à la porte du CPAS: «Il y a des gens qui m’ont dit qu’il ne fallait pas y aller, que le CPAS c’était pour un autre type de personne, qu’il fallait avoir un logement. Je me suis dit qu’il valait mieux me faire une idée par moi-même.» Même si c’est pour des raisons différentes, Jérôme a également hésité à deux fois avant de prendre rendez-vous avec une assistante sociale: «On est plus vite vu comme quelqu’un de différent quand on est au CPAS. À choisir, je préférerais être au chômage.» Après une longue période d’alternance entre chômage et travail, s’accrocher au dernier filet de notre système social n’était pas facile: «Mais on se dit aussi que si cela existe, il vaut mieux y aller que de réellement tomber dans la pauvreté.» L’entrée dans ces (souvent) lugubres bâtiments communaux à la réputation kafkaïenne est sans conteste une des épreuves les plus difficiles du parcours des ayants droit. Pour preuve, beaucoup ne la passent pas.

46% des personnes éligibles au revenu d’intégration sociale (RIS) n’obtiennent pas ce droit. Des chercheurs et chercheuses de la KULeuven et de l’UCLouvain ont publié en 2024 une étude portant sur le non-recours au RIS en 2022 à la demande du SPP IS (Service public de programmation Intégration sociale)3. Au vu de la complexité du sujet de recherche, l’étude prévient que l’estimation peut varier de quelques points en fonction des facteurs pris en compte. En gardant en tête les limites évidentes de ce genre d’extrapolation, on pourrait estimer que 140.000 personnes de plus pourraient ou devraient toucher un RIS. En octobre 2025, la Belgique comptait en effet 166.000 bénéficiaires du RIS et 30.000 bénéficiaires d’une aide sociale équivalente (ASE)4. Ces chiffres, mis à disposition par le SPP IS, prennent en compte les demandes de remboursements que les différents CPAS adressent mensuellement au fédéral. Ils ne considèrent pas les nombreuses aides annexes prises en charge au niveau communal (énergie, logement, médiation…), aides qui varient en fonction des communes.

46% des personnes éligibles au revenu d’intégration sociale (RIS) n’obtiennent pas ce droit.

Les causes du non-recours sont nombreuses: il faut déjà que l’ayant droit soit au courant de la disponibilité des aides, que les bénéfices escomptés vaillent le détour face aux coûts de l’information, de la procédure et de la stigmatisation que cela peut induire dans le chef de la personne et de son entourage ou encore que le lieu soit accessible et accueillant, sans barrières numériques ou linguistiques insurmontables. Il est aujourd’hui démontré que les causes du non-recours ne se situent pas seulement dans le chef des individus eux-mêmes, mais aussi dans celui des politiques publiques: «Plus le droit est conditionnel ou complexe, plus il semble probable que les ayants droit n’y recourront pas, par exemple en raison de la perception (erronée) qu’ils n’y ont pas droit ou en raison d’erreurs dans son attribution», insiste d’ailleurs le rapport de 2024.

Bernadette Schaek a été assistante sociale pendant 33 ans au sein du CPAS de Liège et milite désormais au sein de l’association de défense des allocataires sociaux (aDAS) qu’elle a contribué à créer il y a plus de 20 ans. Outre l’action politique, l’aDAS accompagne individuellement des ayants droit dans leur parcours au sein des CPAS francophones ou dans leurs litiges face à ceux-ci. Pour elle, l’accès au RIS est un véritable parcours du combattant. Parmi les causes du non-recours, elle relève une situation qu’elle traite régulièrement lors de ses suivis: «Un des problèmes qui en rebutent plein, c’est les enquêtes intrusives. Avec parfois l’obligation de fournir des extraits de compte des trois derniers mois ou de nombreuses visites de domicile à l’improviste.»

Le temps avant l’emploi

Quand la porte du CPAS est ouverte, l’institution doit pousser l’ayant droit à la prendre dans l’autre sens. Direction: l’emploi. Seulement, ce processus peut prendre du temps. Assise sur un des bancs publics qui longent l’austère administration sociale verviétoise, Nounou témoigne de son envie de trouver un travail dans six mois. Elle vient de RDC, arrivée en Belgique en 2022. Elle a d’abord passé trois ans à Léglise, au sud-est de Libramont. Le temps d’espérer recevoir son titre de séjour et de s’occuper de ses trois enfants, le CPAS local lui permet de vivre sans pour autant pouvoir développer des projets personnels. Après avoir été reconnue réfugiée, elle déménage à Verviers où on l’aide à trouver un logement non loin de l’école de ses enfants et enfin, une formation de remise à niveau en maths et en français. Après quatre ans de démarches, elle espère trouver un travail dans l’administration.

L’évolution récente des CPAS tend à réduire l’insertion sociale à son versant professionnel. La pression du retour au boulot est pourtant bien loin du temps long des réalités de terrain. À Verviers, Gaëlle Denys met en garde contre les PIIS («contrat» passé entre l’ayant droit et son assistante sociale) axés uniquement sur la remise au travail: «J’ai demandé qu’on puisse sortir de ce cadre-là. L’idée est d’identifier le frein principal: logement, santé mentale, formation, langue. Si on arrive uniquement dans la sanction, c’est souvent que l’objectif du PIIS a mal été défini.» Avec la réforme du chômage, les CPAS sont pourtant encore davantage amenés à être des acteurs de remise à l’emploi.

L’évolution récente des CPAS tend à réduire l’insertion sociale à son versant professionnel. La pression du retour au boulot est pourtant bien loin du temps long des réalités de terrain. À Verviers, Gaëlle Denys met en garde contre les PIIS («contrat» passé entre l’ayant droit et son assistante sociale) axés uniquement sur la remise au travail.

Bernadette Schaek pointe les limites de cette accélération récente, mais pas nouvelle pour autant: «Ce que font les CPAS en matière d’insertion professionnelle permet rarement d’aboutir à une situation stable d’emploi. Le plus souvent, cela mène vers un travail précaire et sans lien avec la qualification de l’ayant droit, par exemple en article 60.» À l’article 1 de la loi organique des CPAS, qui fête ses 50 ans cette année, il est stipulé que «toute personne a droit à l’aide sociale. Celle-ci a pour but de permettre à chacun de mener une vie conforme à la dignité humaine». Pour l’ancienne assistante sociale devenue militante, c’est d’abord à cela que doivent servir les CPAS. Elle conclut: «L’obsession, pour l’instant irréalisable, de mettre tout le monde au boulot, c’est autre chose.»

1 On lui doit aussi l’envie d’aller voir Verviers par nous-mêmes. Notre édito sur le sujet: https://www.alterechos.be/sans-boulot-tous-fraudeurs/

2 Ces chiffres proviennent de la présidente du CPAS de Verviers, Gaëlle Denys (PS).

3 «Étude sur le non-recours au revenu d’intégration et aux droits dérivés, Estimation et pratiques inspirantes de lutte contre le non-recours», rapport final, Katleen Van den Broeck, Périne Brotcorne, Katrien Steenssens, Josepha Moriau et Martin Wagener, avec Lynn De Smedt, SPP IS; https://www.mi-is.be/sites/default/files/documents/NTU_rapport_FR.pdf

4 Chiffres mis à disposition par le SPP IS: https://stat.mi-is.be/fr/dashboard/ris_classiques?menu=linecharts

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