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Analphabète au temps du numérique: une très lourde peine

Dans un monde numérisé, où l’accès à la connaissance et à l’information passe de plus en plus par l’écrit, l’analphabétisme n’a jamais été un facteur d’exclusion aussi fort. Face au «déni» des politiques, les acteurs du secteur «alpha» rappellent l’importance de lutter contre les discriminations numériques vécues par les personnes en difficulté de lecture et d’écriture.

Image générée par l'intelligence artificielle

Les opérateurs d’alphabétisation en Fédération Wallonie-Bruxelles estiment que 10 à 15% des adultes rencontrent des difficultés avec l’écriture et la lecture. Ainsi, on parle d’analphabétisme quand des adultes ne maîtrisent pas – ou plus – le niveau CEB (certificat d’études de base) obtenu à la fin des primaires. Cette réalité concerne à la fois des personnes allophones, qui n’ont pas été scolarisées (ou insuffisamment) dans leur pays et qui ne savent donc ni lire ni écrire (parfois pas même tenir un crayon), quelle que soit la langue, mais aussi des personnes francophones, nées en Belgique, mais précaires ou fragilisées par leur parcours de vie. «Malheureusement, aucune recherche n’a été menée pour confirmer ces chiffres et la réalité de l’analphabétisme en Belgique francophone reste en réalité mal connue», commente Lisa Devos, chargée de projets à la Cellule Alpha du Service général de l’Éducation permanente et de la Jeunesse. Jugées trop coûteuses, les enquêtes internationales sur les niveaux de compétences des adultes (comme IALS, ALL et PIAAC) n’ont en effet pas été menées en Fédération Wallonie-Bruxelles. L’estimation de 10 à 15% est donc en réalité une extrapolation des données récoltées par les autres pays de l’Union européenne.

Le tournant du Covid

Ce qui est certain, c’est que cette frange de la population rencontre aujourd’hui des difficultés croissantes, que ce soit dans le domaine de l’administration, de la scolarité, de la santé, du logement ou encore de l’emploi. Depuis une dizaine d’années, la numérisation progressive des services publics et d’intérêt général – comme les banques ou la SNCB – a en effet contribué à fragiliser un peu plus les personnes en difficulté avec la lecture et l’écriture, mais aussi les personnes âgées ou les personnes avec un handicap. Selon le Baromètre de l’inclusion numérique 20221, aujourd’hui, près d’un Belge sur deux et deux Bruxellois sur cinq sont en difficulté avec le numérique. «La numérisation affecte depuis longtemps nos publics, explique Anne Coppieters, directrice de l’asbl ‘Lire et Écrire’. Mais nous avons vécu un véritable basculement au moment du Covid, qui a significativement accéléré ce processus. Les communes qui étaient déjà dépassées ont profité de cette période pour fermer leurs guichets et rouvrir ensuite au compte-gouttes, avec des services de plus en plus numérisés. À Bruxelles, des communes comme Molenbeek, Anderlecht ou Bruxelles-Ville n’ont presque plus de guichets accessibles, ce qui signifie que nos publics n’ont plus accès à leurs droits fondamentaux, notamment dans le cas où leur carte d’identité n’a pas pu être mise à jour par exemple.» Autre événement marquant: le rachat en 2024 de bpost par BNP Paribas Fortis (BNPPF) qui a entraîné la suppression des guichets et retiré un peu plus d’autonomie aux clients en difficulté. «Jusqu’alors, les guichets compensaient la numérisation des services bancaires de la poste. N’importe qui pouvait se présenter et ouvrir un compte, avec ses coordonnées bancaires et sa carte d’identité, parfois en se faisant accompagner et aider de son enfant par exemple. Aujourd’hui, ces guichets réservés aux services bancaires n’existent plus», constate Anne Coppieters.

Si la numérisation croissante n’épargne aucun secteur, elle interroge d’autant plus quand elle concerne l’école, où se joue précisément la capacité future à maîtriser la lecture et l’écriture. «Avant, on glissait dans le journal des classes des enfants un papier au sujet des demandes de bourses, illustre la directrice de ‘Lire et Écrire’. Les parents savaient que ce papier allait arriver et pouvaient se faire aider par un parent, un voisin… Aujourd’hui, tout se fait par voie numérique; or, nos publics n’ont parfois pas d’adresse mail, ne la connaissent pas ou n’y ont pas accès…» Ce nouveau mode de communication entre l’école et les parents d’élèves – que les plus favorisés d’entre eux peuvent juger «pratique» – participe donc de manière active à la reproduction des inégalités puisque les enfants de ces familles risquent eux-mêmes de rencontrer davantage de difficultés dans leur apprentissage s’ils n’ont pas eu accès aux aides existantes.

Guichet humain

Pour Anne Coppieters, une récente séquence témoigne avec force de l’invisibilisation complète de l’analphabétisme en Belgique. En 2023, l’asbl «Lire et Écrire» s’est élevée, au côté d’Unia, mais aussi de certains acteurs syndicaux, mutualistes ou associatifs, contre le projet d’ordonnance «Bruxelles numérique», porté par le ministre bruxellois Bernard Clerfayt (DéFi). Cette ordonnance avait en effet l’intention d’imposer aux administrations régionales et communales bruxelloises (comme Actiris, les CPAS ou les communes) de rendre leurs services intégralement disponibles en ligne, mais sans obligation de maintenir un guichet «humain». «Nous avons introduit un recours devant la Cour constitutionnelle et nous avons réussi à faire évoluer ce texte pour que trois solutions alternatives soient maintenues: le courrier postal, la ligne téléphonique et les guichets, raconte Anne Coppieters. C’est donc une victoire, même si cela nous amène aussi à constater aujourd’hui que cette loi n’est pas toujours respectée…»

«Les décideurs prennent régulièrement des décisions qui ne tiennent pas compte de la situation des personnes analphabètes, appuie Céline Caudron de la Cellule Alpha du Service général de l’Éducation permanente et de la Jeunesse. Par exemple, la loi prévoit que pour faire une demande de nationalité belge, il faut maîtriser l’une des langues nationales. Mais les tests linguistiques existants étaient des textes écrits, sous forme numérique, c’est-à-dire pas du tout accessibles aux personnes analphabètes…» Le 23 mars 2023, à la suite de la plainte de deux personnes étrangères et analphabètes dans la région d’Anvers, la Cour constitutionnelle a rendu un arrêt reconnaissant que certains articles du Code de la nationalité enfreignaient les droits d’une partie de la population. Il existe donc désormais une procédure adaptée, avec la possibilité pour une personne analphabète de démontrer ses compétences à l’oral uniquement. «La Belgique est dans une forme de fuite et de déni par rapport à cette dimension de l’alphabétisation, qui souvent n’est pas comprise et mélangée avec la question du français langue étrangère (FLE), poursuit Anne Coppieters. Or, il y a d’un côté des personnes qui n’ont pas été scolarisées ou insuffisamment et de l’autre des personnes qui ont tout à fait été scolarisées, mais dans leur langue. Ce sont donc des enjeux complètement différents, avec des méthodes d’enseignement différentes.»

Vers une société plus inclusive

Depuis vingt ans, un Comité de pilotage permanent ainsi qu’une conférence interministérielle sur l’alphabétisation des adultes ont été instaurés en FWB, afin de permettre le développement de politiques concertées dans un contexte où l’alphabétisation des adultes n’est pas régie par un décret unique, mais relève à la fois des compétences de l’Éducation permanente, de l’Insertion socioprofessionnelle, de la Cohésion sociale, de l’Action sociale ou encore de l’Enseignement pour adultes… «L’enjeu de ces instances, c’est vraiment de donner de la visibilité à la question de l’analphabétisme, qui demeure un immense tabou. La plupart des personnes déploient des trésors de stratégie pour cacher leurs difficultés, notamment quand elles redoutent que ces difficultés leur fassent perdre leur emploi», rappelle Anne Coppieters. Contrairement à certaines représentations, de nombreuses personnes analphabètes ont en effet un emploi, par exemple dans le secteur du nettoyage, de l’entretien des parcs et jardins… Or, pour elles, l’introduction du numérique, par exemple pour communiquer avec les collègues ou se former, est venue tout bouleverser. «C’est un public qui risque aussi d’être très impacté par la réforme chômage», précise Céline Caudron. Pour Anne Coppieters, il est donc urgent de faire sortir l’analphabétisme de l’ombre, mais pas seulement: il doit devenir un étalon. «Quand les choses marchent pour les personnes en difficulté de lecture et écriture – qui cumulent tous les problèmes en lien avec la discrimination et les droits fondamentaux –, elles marchent aussi pour toute une série d’autres personnes, comme les personnes âgées ou avec un handicap. Prendre en compte l’analphabétisme, c’est donc fondamentalement œuvrer à une société plus inclusive.»

Utilisateurs distants

Le Baromètre de maturité numérique 2023 des citoyens wallons2 a montré qu’on pouvait classer les utilisateurs en différents profils: les experts (14%), les indécis (57%) et les distants (29%). Fervents utilisateurs de la technologie, les experts y sont décrits comme dotés d’une grande confiance dans le potentiel des nouvelles technologies et de l’intelligence artificielle: un profil majoritairement masculin, hautement qualifié (souvent titulaire d’un diplôme universitaire), jouissant d’un niveau de vie confortable, généralement de moins de 50 ans, souvent même de moins de 30 ans. À l’autre bout du spectre, les distants sont décrits comme des utilisateurs réticents, voire craintifs à l’égard de la technologie: un groupe constitué majoritairement de femmes, de personnes âgées de plus de 50 ans, généralement titulaires d’un diplôme de l’enseignement primaire ou secondaire, mais parfois sans aucun diplôme…

  1. Baromètre de l’inclusion numérique 2022, Fondation Roi Baudouin
  2. Agence du Numérique. (2023). Baromètre de maturité numérique 2023 des citoyens wallons. Jambes: Digitalwallonia.be
Julie Luong

Julie Luong

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