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Service citoyen : une confusion des genres

Ni volontariat ni insertion socioprofessionnelle, le service citoyen cherche toujours sa place juridique et institutionnelle.

© Plateforme pour le service citoyen

Ni volontariat ni insertion socioprofessionnelle, le service citoyen cherche toujours sa place juridique et institutionnelle.

Pour les jeunes de 18 à 25 ans qui se lancent pendant six mois dans l’aventure du « service citoyen » (un programme qui leur permet de s’engager dans des projets utiles à la société tout en bénéficiant de formations), il s’agit souvent d’un parcours du combattant, notamment par rapport aux obligations en matière de recherche d’emploi. En absence de statut, le jeune en service citoyen est considéré comme un demandeur d’emploi. Pourtant, difficile de concilier l’un et l’autre, en s’engageant, d’une part, dans un service à la collectivité et, de l’autre, en cherchant du travail et en justifiant ses recherches d’emploi, avec à la clé des tracasseries administratives.

« La question du statut est fondamentale, estime François Ronveaux, directeur de la Plateforme pour le service citoyen. Le jour où le service citoyen obtiendra un statut fondu dans un texte de loi qui identifiera les différents paramètres de reconnaissance de ce service au niveau national, ces problèmes ne se poseront plus. »

Dans un avenir proche, le système devrait être reconnu, étant donné que tous les partis se montrent favorables, hormis la N-VA, farouchement hostile au service citoyen qu’elle considère comme du temps perdu alors que des emplois sont en pénurie.

Pour l’instant, le service citoyen n’a pas de législation propre, et la ministre fédérale des Affaires sociales, Maggie De Block (Open VLD), a choisi d’intégrer ce type de parcours dans le cadre de sa réforme sur le travail associatif, qui vise à baliser la zone grise entre le volontariat et l’emploi. Quatre lignes dans un texte qui ne prévoit rien sur la forme institutionnelle du service citoyen ni sur les moyens financiers à y consacrer. Permettre à 125.000 jeunes de faire un service citoyen coûterait environ 625 millions d’euros, selon la plateforme. Pour couronner le tout, il y a des différences régionales importantes. À Bruxelles, le gouvernement soutient le service citoyen grâce à la garantie jeunesse depuis 2014 à hauteur de 120 places de jeunes par an et lui assure un financement régional (2,5 millions d’euros) jusqu’en 2020. Une convention passée avec Bruxelles Formation libère quant à elle temporairement les jeunes qui y participent de leurs obligations de demandeurs d’emploi. En Wallonie, le service a été reconnu en 2017 avec la volonté de toucher un millier de jeunes et, en Flandre, il vient à peine de l’être, mais Forem et VDAB continuent à considérer qu’il ne s’agit pas d’un trajet d’activation valable.

« La tentation d’instrumentaliser le service citoyen vers une forme d’activation professionnelle ou d’insertion socioprofessionnelle existe, mais elle n’est pas propre à notre pays. » François Ronveaux, Plateforme pour le service citoyen.

Concurrence et élitisme

En l’absence de statut clair, le service citoyen court deux risques potentiels, sur lesquels la plateforme veille, à savoir la concurrence à l’emploi et l’élitisme. Pas question de créer des sous-emplois avec de la main-d’œuvre qui ne coûte quasi rien aux structures qui accueillent les jeunes. Pas question non plus de sélectionner des jeunes sur la base de leurs compétences et de leur CV. La plateforme a mis en place des balises assez strictes lorsqu’elle propose un stage aux nombreux jeunes qui font appel à elle. Le jeune est ainsi tenu à une obligation de moyens, mais pas de résultat, à la différence d’un emploi ou d’un stage. De même, la mission du jeune ne peut correspondre à des fonctions précédemment assurées par un salarié de la structure, ou indispensables au fonctionnement de cette dernière. « La tentation d’instrumentaliser le service citoyen vers une forme d’activation professionnelle ou d’insertion socioprofessionnelle existe, mais elle n’est pas propre à notre pays. Elle existe ailleurs, comme en France, où le service civique a un succès énorme et peut tirer dans certains cas vers le stage rémunéré. D’où la nécessité de le baliser clairement », continue François Ronveaux.

Je me suis lancée dans l’aventure sans grande conviction, pensant que je n’en serais pas capable. Mais sans travail, sans formation, j’ai relevé le défi. » Alice

En attendant cette reconnaissance, et depuis 2007, date de naissance de la plateforme, celle-ci a tout de même accueilli plus de 500 jeunes. Un chiffre néanmoins bien faible en comparaison des 150.000 Français qui font leur service civique ou des 100.000 Allemands qui réalisent le Bundesfreiwilligendienst. Parmi les jeunes belges engagés, 84 % étaient en recherche d’emploi à l’entrée et 57 % étaient faiblement scolarisés. Pour les premiers concernés, cette absence de statut est parfois difficilement vécue dans la concrétisation de leur engagement de six mois : « J’ai commencé mon service citoyen en 2017, raconte Alice. Je me suis lancée dans l’aventure sans grande conviction, pensant que je n’en serais pas capable. Mais sans travail, sans formation, j’ai relevé le défi. J’ai été convaincue dès la première semaine, en rencontrant d’autres jeunes, chacun avec sa propre histoire. » Durant son service, la jeune femme avait le statut de demandeuse d’emploi. « Le fait de devoir prouver une recherche active de travail alors qu’on met son énergie et son temps dans un autre projet pendant six mois est handicapant. Si j’avais pu bénéficier d’un statut, j’aurais pu profiter pleinement de mon engagement et je n’aurais pas perdu du temps dans l’envoi de CV et de lettres de motivation peu convaincantes. » 

Une voie vers l’emploi

Sur le terrain, l’un des premiers effets constatés d’un tel service est de permettre aux jeunes d’avoir le temps nécessaire pour retrouver de l’estime de soi, comme ce fut le cas pour Alice. « C’est là où on agit le plus, remarque Luc Descamps, qui a accueilli plusieurs jeunes en service citoyen à l’AMO La Chaloupe à Ottignies. Il faut que les politiques acceptent cette période de latence qui permet à ces jeunes de se mettre à l’emploi ou dans un parcours de formation à la suite de leur service. »

D’ailleurs, le service citoyen obtient d’excellents résultats de « sortie », meilleurs qu’un organisme d’insertion socioprofessionnelle, à en croire ses promoteurs. À Bruxelles, le ministre de l’Emploi, Didier Gosuin (DéFI), se félicite, lui aussi, de ces excellents résultats : « Sur les promotions qui se sont déroulées entre mai 2017 et la fin mars 2018, 46 % des jeunes se sont relancés dans un processus de formation et 29 % sont à l’emploi ; 25 % sont en recherche d’emploi ou de formation », explique-t-il. « Certes, le service citoyen ne vise pas directement l’emploi et ce n’est pas le sens premier du dispositif. Mais c’est une des conséquences de cette période de réflexion et d’engagement », poursuit le ministre, qui réclame un statut spécifique et propre pour les jeunes engagés dans le dispositif, et ce, partout en Belgique.

Pour François Ronveaux, de tels résultats s’expliquent par le fait que les jeunes sont particulièrement demandeurs d’un cadre structurant, sans pression sociale. « Le service citoyen permet aux jeunes de trouver la juste place dans la société, et cet objectif précède la recherche d’emploi et le critère d’employabilité. Le jeune citoyen précède le travailleur ou le consommateur. Le sens précède l’utilité dans un cadre où le jeune va pouvoir se reconnecter avec lui-même. »

 

 

En savoir plus

« Service citoyen : c’est le moment, c’est l’instant ? », Alter Échos n°446, 21 juin 2017, Julien Winkel.

« Des jeunes de service », Focales n°31, décembre 2016, Julien Winkel.

 

Pierre Jassogne

Pierre Jassogne

Journaliste (social, justice)

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