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Sans-abri, pas sans but

De la coupe du monde des sans-abri à Miss SDF. Une plongée au cœur d’évènements qui prétendent « changer l’image » des sans-abri.

11-09-2011 Alter Échos n° 322

La coupe du monde des sans-abri est terminée. Si beaucoup soulignent les effets positifs qu’a la compétition, d’autres déplorent la stigmatisation dont sont victimes lessans-abri. Entre miss SDF et les guides sans-abri de Londres, retour sur ces expériences qui affectent l’image des exclus de notre société. Parfois pour le bien, souvent pour lepire.

La Belgique a participé à la coupe du monde. Hé oui ! C’est étonnant. Cette coupe du monde qui s’est tenue à Paris du 21 au 28 août était celle dessans-abri. L’équipe belge a terminé à la trente-quatrième place, mais elle a tout de même joué son va-tout lors d’une des six finales organisées :un match contre l’Inde, au pied de la Tour Eiffel. Les Diables rouges se sont inclinés cinq buts à sept. Cet événement sportivo-social est un grand raoutmédiatique, avec de gros sponsors – comme Nike – et des parrains célèbres à l’image d’Eric Cantona. L’objectif que poursuivent les organisateurs est double.D’une part, impulser du changement dans la vie des sans-abri. D’autre part, sensibiliser le grand public. Le type d’événement qui ravit certains acteurs tout en faisant grincer desdents.

La « Belgian homeless worldcup » est avant tout un événement flamand. En 2011, à Bruxelles et en Flandre, trente-cinq organisations sociales, onzeclubs de football professionnel et huit services de sport se sont investis dans le projet. Les joueurs sans-abri s’impliquent dans la coupe belge via les organisations sociales qui sontprincipalement des Centres d’action sociale globale (CAW). Le tournoi belge est issu d’une collaboration entre l’asbl Stade ouvert – qui propose des projets sociaux en collaboration avec lefoot professionnel – et la coordination des CAW. Désormais, « Belgian homeless cup » est une asbl à part entière qui consacrera son énergie cetteannée à étendre le tournoi à la partie francophone du pays.

Mustafa était le gardien de but de l’équipe belge. Il revient de Paris la besace remplie de souvenirs et d’amitiés fortes. Le sport lui permet d’évacuer son stress etses angoisses. Arrivé en Belgique en 2005, il se retrouve sans-abri deux ans plus tard. Depuis, c’est l’univers de la débrouille, des squats et du Samu social. C’est auprès del’association flamande et bruxelloise Archipel-Hobo1 qu’il trouve soutien et réconfort. Il s’inscrit dans la dynamique participative de l’association en jouant dans une piècede théâtre puis il prend part au projet football. Mustafa joue dans l’équipe des Barons de Bruxelles qui gagnera les tournois de la coupe belge des sans-abri, lui offrant unticket d’entrée pour la coupe du monde. « J’étais bien dans cette équipe, confie-t-il. On s’entraînait tous les mercredis, on était bienpréparés. Et puis c’est la première fois qu’on voyait Paris. La journée, on jouait, et il y avait du public. » Ce qu’il retient de cette parenthèseenchantée, « c’est tout simplement du bonheur, et puis j’ai gagné confiance en moi ». Le retour à la lutte quotidienne pour la survie peut être rude, maisMustafa relativise  : « On s’amuse une semaine, dit-il, puis on est à Bruxelles pour vivre comme toujours, on a l’habitude. Un jour, il y a le soleil, un jour la pluie, un jour… onva mourir, entre-temps, j’espère que tout ira bien. » Sa participation au projet foot l’a néanmoins aiguillé vers d’autres projets. Le théâtre toujours, et descours de langue.

C’est cette dynamique que Steffen Van Wymeersch, travailleur social à Archipel-Hobo, veut mettre en avant  : « Le foot, c’est un moyen extraordinaire de pousser les gens àfaire quelque chose. Je vois les joueurs en dehors des entraînements et je les oriente. Il n’y a pas de miracle mais beaucoup de progrès. Un joueur qui arrête de boire par exemple,ou qui arrête de se droguer pour les entraînements. Ce que j’ai atteint avec ce projet, il faudrait le double de temps pour l’atteindre sans le foot. » Bert Ballegeer, coordinateurde la coupe belge des sans-abri2 est évidemment en phase avec cette façon de voir. « Entre les joueurs qui participent aux entraînements et les supporters quis’organisent, on a touché 350 sans-abri cette année. La plupart ont avancé dans leur vie. » Et si l’aspect « mise en compétition » de sans-abri engêne certains, Bert Ballegeer leur rétorque  : « Ce ne sont pas forcément les meilleurs sportivement qui participent à la coupe du monde. Le tournoi belge prendtrois critères en compte. Le critère sportif, le critère du fair-play et le critère social – comment faire du projet foot un tremplin pour le logement, la confianceen soi, etc. »

Toi aussi, crée gratuitement ton clochard

Une émission de télé-réalité hongroise dont les participants peuvent gagner un toit et un emploi, une styliste primée au Danemark pour la créationd’un sac de couchage imprimé de briques pour camoufler les habitants des rues… En matière de mauvais goût, l’imagination semble sans limites. La Feansta a épluchéla presse européenne et recensé plusieurs initiatives douteuses. On serait tenté d’en rire. « Sauf que celles-ci peuvent avoir un impact véritablement négatifsur l’image que le public se fait des sans-abri », déplore son directeur, Freek Spinnewijn. Les concepteurs de Clodogame – un jeu en ligne dans lequel le joueur doit incarner unsans-abri accumule les clichés sordides (se saouler, mendier agressivement, constituer une bande) – se vantent d’enregistrer quelque 2,2 millions d’utilisateurs !

Sandrine Warsztacki

Risque de stigmatisation

La coupe du monde des sans-abri ne plaît pas à tout le monde. Jean Peeters, du front commun des SDF3, concède que cette initiative peut « permettre àquelques sans-abri de se sentir mieux », mais il s’emporte contre cet « opium qui empêche les gens de se révolter contre une politique structurelle ultra-libérale». En Wallonie, l’asbl Comme chez nous4, qui travaille aux côtés des sans-abri, a été approchée pour lancer la coupe au sud du pays. Sophie Crapez,la directrice de l’association émet quelques réserves sur cette compétition sportive. « A priori, nous ne sommes pas contre un tel projet qui peut pousser les gars àse motiver. Mais en général, on préfère proposer des activités de mixité, sans mettre les gens dans la case “sans-abri”. Et puis, quand on voitcomment se dégrade la population de façon générale, ceux qui seraient capables d’y participer se comptent sur les doigts d’une main. » Au Relais social deLiège5, cette réticence est partagée, comme l’explique Yvon Henry, le coordinateur général  : « Le risque c’est de stigmatiser les sans-abri,de les confiner
dans un ghetto. On met en avant ce public de façon temporaire ; ce qui compte, c’est le travail de long terme, souvent moins visible. Il faut s’occuper du problème defond qui est difficile à résoudre, et donc trouver des logements convenables tout au long de l’année. » Autre critique qui émane du secteur associatif :l’argent. On l’entend, par exemple à la Feantsa (Fédération européenne des associations nationales travaillant avec les sans-abri)6 dont le directeur FreekSpinnewijn revient, lui aussi, de Paris. « J’ai quelques réserves sur le changement de vie des joueurs, explique-t-il. Sortent-ils de la misère ? Quel est l’impact réel dufoot ? Certains arrivent ensuite à trouver un travail, mais c’est quand même très cher comme accompagnement social [NDLR l’organisation du tournoi coûterait plus de deuxmillions d’euros]. Avec une telle somme, on pourrait faire pas mal d’accompagnement social “classique”. » Enfin, aux yeux de Freek Spinnewijn, l’autre écueil du tournoi està chercher dans la sensibilisation  : « La coupe du monde est très ciblée sur l’image positive des sans-abri, mais peu sur les origines structurelles de lapauvreté. Le message est trop peu politique. »

Suivez le sans-abri

Des sans-abri jouent les guides touristiques dans les rues de Londres, ces rues qu’ils ont trop bien appris à connaître…
Hazel, Henri, Hedgehog, Viv, Annees et Mark sont sans-abri ou l’ont été. Ils sont aussi guides. Chaque week-end, ils emmènent des touristes à la découverte de lacapitale britannique, de London Bridge au cimetière officieux des prostituées de Southwark. Lancés par un groupe de bénévoles « bien logés » etdésireux de bousculer les préjugés, les Unseen Tour ont suscité la critique enthousiaste de la presse britannique. Un vrai buzz. Déjà, la Pologne,l’Australie et les Etats-Unis veulent importer le concept.

Si le point commun entre ce projet, Miss SDF et d’autres expériences plus polémiques est de vouloir donner de la visibilité aux sans-abri, Patrick Italiano, chercheur ensociologie à l’ULg, pointe toutefois une différence. « Il faut distinguer des démarches de visibilité gratuite comme Miss SDF, avec tout ce que cela entraînecomme mise en scène et voyeurisme, et des projets qui permettent réellement de valoriser des personnes en mobilisant leurs compétences », note le sociologue qui comparecette expérience aux experts du vécu en Belgique. Ce projet inclut par ailleurs une dimension participative. « Si je lis dans le journal que des sans-abri jouent les guidestouristiques en ville, ma perception sera peut-être ironique. Je vais me demander s’ils font visiter les égouts. L’effet est différent si je participe. Quand je rencontre dessans-abri pour mes recherches, je suis souvent surpris par la lucidité de leur propos. Il faut prendre le temps de les écouter. »

Sandrine Warsztacki[e/]

« Une nouvelle façon de travailler sur le changement »

C’est l’Ecosse qui a gagné le tournoi. L’Ecosse, c’est aussi la terre qui a vu naître l’idée de cette coupe du monde des sans-abri il y a dix ans, dans la tête de MelYoung, ancien travailleur social désormais à la tête de l’association « Homeless world cup »7. Il n’en démord pas, son projet a un réel impact« sur les joueurs, dans leurs esprits, mais aussi sur les spectateurs ». Lorsqu’on le titille sur les polémiques qui éclatent çà et là concernant son« bébé », il s’offusque  : « Concernant le manque de “politique”, je ne suis pas d’accord. Je le dis catégoriquement, il faut en finir avec lapauvreté. La situation actuelle est le résultat d’un système économique mondial inéquitable. Mais les gouvernements ne font rien ou peu, alors on cherchenous-mêmes des solutions, qu’il est très facile de critiquer. » Pour Mel Young, cette coupe du monde est une façon de mettre les sans-abri sur le devant de la scène.Mais surtout, l’impact sur les joueurs serait considérable. Il s’enorgueillit de résultats notables  : « Lorsqu’on dit que 70 % des participants ont vécu deschangements importants dans leur vie, on regarde sur une durée d’un an. Certains trouvent une maison, un travail, d’autres sortent de l’alcool. Le sport crée un esprit d’équipe,cela a un impact psychologique important. Quand ils reviennent, ils sont plus motivés et ont une meilleure estime d’eux-mêmes. » Quant aux critiques qui enflent à propos ducoût d’une telle opération, il les balaie d’un revers de la main  : « Quand on compare avec la Champions League, c’est bien peu d’argent. Mais surtout, nos fonds ne viennentpas des circuits traditionnels. L’UEFA participe, ou Nike. Et tous les participants – plus de 50 000 en comptant ceux qui sont venus aux entraînements – en tirent quelque chose depositif. C’est une nouvelle façon de travailler sur le changement. Et quand on en voit l’ampleur, on se dit que cela vaut le coup. »
C’est donc sur un match nul que termine cet article, en attendant le match retour, au Mexique, en 2012.

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Retour sur une (belle) polémique

Le concours Miss SDF a suscité de vives critiques dans le secteur. Retour sur une polémique très médiatique.

Il y a deux ans, Mathilde Pelsers, gérante de quatre centres d’accueil non agréés, provoquait de vives critiques avec son concours de beauté pour sans-abri (LireAlter Echos n° 283, « Miss SDF cherche maisonà louer »). Tant le manque d’accompagnement des participantes que l’idée même du concours avaient choqué. Certains commentateurs y avaient vu une métaphorede l’activation poussée à l’extrême. « Si vous vous mettez debout, de braves dames d’œuvres vous tendront une main charitable. […] Qui veut peut, comme si lacapacité de vouloir ne faisait pas partie du problème », écrivait Joëlle Kwaschin dans un billet d’humeur de La Revue nouvelle.

La route du réalisateur bruxellois Daniel Lambo a croisé celle de Miss SDF par hasard alors qu’il tournait un docu-fiction avec des sans-abri de son quartier. Il décide alorsd’intégrer l’histoire de ce concours à son film, qu’il baptise « Miss Homeless ». Pour le cinéaste, s’il comprend les critiques du secteur, l’initiative a aumoins eu le mérite d’avoir fait parler d’elle. « Chaque hiver, les journalistes viennent avec leurs caméras filmer les sans-abri, ils prennent l’information dont ils ont besoin,puis les gens restent sur le trottoir. Le concours Miss SDF est provoquant, mais on a parlé des sans-abri, même en été. »
Toutes les provocations sont-elles donc bonnes pour attirer l’attention ? Pomponnées, maquillées, les participantes se sont senties flattées d’êtr
e placéessous le feu des projecteurs, a observé Daniel Lambo. Marquées par la vie à la rue et par l’alcool, certaines se sont aussi senties blessées par la façon dontles médias les ont dépeintes, se souvient-il néanmoins. Pour sa part, le réalisateur a pris le parti de traiter du problème de l’alcoolisme en une seulescène  : invitée à une soirée de gala VIP à Knokke, une miss s’enfile une grande goulée de champagne à même la bouteille, avant de setourner vers le caméraman et lui crier d’arrêter de filmer ! (misshomeless.eu)

Sandrine Warsztacki

1. Archipel – Hobo :
– adresse : quai aux pierres de taille, 30 à 1000 Bruxelles
– tél.  : 02 514 26 93
– courriel  : hobo@archipel.be
2. Belgian homeless cup
– Diksmuidelaan, 50 à 2600 Berchem
– tél.  : 03 312 85 10
– site  : www.belgianhomelesscup.be
3. Front commun des SDF :
– adresse : rue du Progrès, 225 à 1030 Bruxelles
– site  : www.frontsdf.be
4. Comme chez nous :
– adresse : rue Léopold, 36 à 6000 Charleroi
– tél.  : 071 30 23 69
– courriel  : secretariat.ccn@gmail.com
5. Relais social de Liège :
– adresse : rue des Guillemins, 52 à 4000 Liège
– tél.  : 04 230 53 70
– site  : www.rspl.be
6. Feantsa :
– adresse : chaussée de Louvain, 194 à 1210 Bruxelles
– tél.  : 02 538 66 69
– site  : www.feantsa.org
7. Homeless world cup
– tél  : 00 44 131 652 8190
– site  : homelessworldcup.org

Cédric Vallet

Cédric Vallet

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