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Regard critique · Justice sociale

Emploi/formation

Le mythe de l’emploi comme solution ultime

Depuis toujours, l’emploi est vu comme un rempart à la pauvreté. Dans certaines situations, il l’est. Mais pas tout le temps. Et puis, tout le monde n’y a pas accès. Il ne pourra donc jamais, à lui seul, éradiquer la pauvreté.

© Sophie Le Grelle

«Où le travail finit, la pauvreté commence.» Ces mots peuvent être attribués à Caton l’Ancien, homme politique et écrivain romain, né en 234 av. J.-C. Mais aujourd’hui, on le sait, mettre tout le monde au travail d’un claquement de doigts relève de la gageure. Pourtant, depuis de nombreuses années, «les politiques de lutte contre la pauvreté en Belgique s’inscrivent pleinement dans la philosophie de l’État social actif et en particulier dans le paradigme de l’activation, observe l’économiste François Ghesquière, de l’Institut wallon de l’évaluation, de la prospective et de la statistique (IWEPS). Il s’agit donc davantage de pousser les plus pauvres vers l’emploi pour qu’ils ne dépendent plus de la sécurité sociale ou de l’assistance sociale plutôt que de redistribuer les richesses pour réduire les inégalités».

L’emploi protecteur…

Pour faire le point sur cette question, revenons aux bases: oui, l’emploi permet de limiter le risque de pauvreté monétaire. En 2019, avant la crise Covid, seuls 2% des salariés à temps plein, 7% des salariés à temps partiel et 12% des indépendants se trouvaient sous le seuil de pauvreté monétaire. C’était 39% pour les chômeurs, 17% pour les étudiants et les pensionnés, 24% pour ceux en incapacité de travailler ou encore 57% pour les autres situations sans emploi (les personnes qui recourent au CPAS, mais aussi celles qui n’y ont pas recours). Les raisons sont simples: les salariés à temps plein sont protégés par un salaire minimum (1.593 euros) situé au-dessus du seuil de pauvreté (1.284 euros net), contrairement au salaire d’un mi-temps, au revenu instable d’un indépendant ou aux différents types d’allocations.

«Avant la crise des prix de l’énergie, je ne me sentais pas pauvre avec mon salaire à 1.800 euros net. Depuis, mes factures d’électricité et de gaz ont doublé, mon budget alimentaire et carburant pour aller au travail, pareil. Donc aujourd’hui, vu comment je galère, je crois pouvoir affirmer que je suis pauvre.» Une personne manifestant, le 21 septembre, contre la hausse du coût de la vie.

Sur la base de ce premier constat, l’activation semble souhaitable, d’une part pour lutter contre la pauvreté, d’autre part pour limiter les dépenses de la sécurité sociale et éviter que certains ne «profitent du système». À partir des années 90, l’État est donc passé d’une logique «providence» à «social actif» (relire à ce sujet notre numéro hors série: «Politiques sociales, un chaos organisé», octobre 2019). «L’idée est de réduire le coût salarial et de flexibiliser le marché du travail pour aider les entreprises, de mettre en place tout un tas de formations, de créer de nouvelles formes de travail, comme les titres-services, les flexi-jobs ou l’intérim, et d’accompagner fortement les chômeurs et les inactifs vers l’emploi tout en limitant les aides sociales», explique Cédric Leterme, chargé de recherche au Gresea (Groupe de recherche pour une stratégie économique alternative). «Les plans régionaux de lutte contre la pauvreté sont eux aussi très tournés sur l’accompagnement vers l’emploi et la formation comme solution à la pauvreté», ajoute Christine Mahy, du Réseau wallon de lutte contre la pauvreté. C’est d’ailleurs notamment dans cette optique que, depuis 2002, les usagers du CPAS et depuis 2004 les bénéficiaires de l’assurance-chômage doivent obligatoirement prouver leur recherche active d’emploi sous peine de sanctions; que, depuis 2012, la dégressivité des allocations s’est accrue; ou encore que les conditions d’accès aux allocations d’insertion ont été durcies en 2012 puis en 2015.

… mais loin d’être suffisant

Alors, toutes ces politiques ont-elles été efficaces pour mettre davantage de personnes au travail, et donc réduire la pauvreté? «Non, loin de là, répond Julie Gérard, docteure en sciences politiques et sociales au Centre de recherche et d’interventions sociologiques (CRIS) de l’Université de Liège. Les politiques d’activation n’ont pas répondu à leur objectif de base. Tout d’abord parce qu’il n’est tout simplement pas possible de mettre tout le monde au travail.» C’est vrai. On pense dans un premier temps aux enfants pauvres qui représentent 21% des personnes en dessous du seuil de pauvreté monétaire. Ensuite aux pensionnés (25%), aux personnes en incapacité de travailler (7%), mais aussi aux étudiants (8%). À elles seules, ces quatre catégories représentent 61% de la population pauvre sur le plan monétaire. Une étude récente réalisée par plusieurs chercheurs belges1 a d’ailleurs montré à quel point le durcissement de l’accès aux allocations d’insertion avait été inefficace pour améliorer l’emploi des jeunes.

«Il faut comprendre que la majorité des pauvres ne sont pas pauvres en raison d’un manque d’emploi, tout simplement parce que la majorité d’entre eux ne sont pas employables (enfants, étudiants, personnes âgées, personnes en incapacité de travail, etc.), conclut François Ghesquière. Pour réduire la pauvreté des enfants, n’est-il pas plus pertinent d’augmenter les allocations familiales que d’activer leurs parents? N’est-il pas préférable de relever les allocations plutôt que d’activer les personnes en incapacité de travail?»

Quant aux personnes «activables», une part importante d’entre elles reste très éloignée de l’emploi. «Certaines ne peuvent pas travailler, elles n’y arrivent pas, déclare Christine Mahy. Et ce n’est pas en leur disant ‘bouge-toi, où on va te couper tes allocs que cela va fonctionner. Si vous leur enlevez leurs allocations, elles ne vont pas aller vers l’emploi, mais vers les CPAS.» Entre 2012 et 2020, le nombre de bénéficiaires du RIS a d’ailleurs augmenté de 53%. «Il y a des personnes qui restent très longtemps dans la pauvreté. Cela provoque chez eux des problèmes psychiques, mais aussi sociaux, explicite Laurent Ciccia, chef de projet au Relais social de Charleroi pour le programme Working First, un projet de soutien à l’emploi qui s’adresse à des personnes en situation de grande précarité. Et même avec la meilleure volonté du monde, on n’arrivera pas à leur faire retrouver le chemin du travail, surtout si on leur met la pression.»

Travailleurs pauvres

En outre, le travail ne protège pas toujours de la pauvreté. Plus de 200.000 travailleurs en Belgique se situeraient ainsi en dessous du seuil de pauvreté, selon les estimations de François Ghesquière. Si l’on s’intéresse au risque de pauvreté ou d’exclusion sociale (AROPE), et donc aussi aux conditions de vie, ce nombre atteint même 350.000. Et si l’on se réfère à une enquête réalisée par l’Institut Solidaris, 48% des travailleurs étaient pauvres en 2019. Comprenez par là que 48% ne réussissent pas à mettre de l’argent de côté à la fin du mois. Des chiffres qui devraient exploser en 2022 avec la crise énergétique et l’augmentation générale des prix.

«Un individu peut se trouver au-dessus du seuil de pauvreté monétaire, mais peut vivre dans un ménage pauvre, avec plusieurs enfants à charge, dans une location du marché privé, mal isolée avec peu de services publics autour de lui et un salaire qui est indexé une fois par an», commente l’économiste Philippe Defeyt. L’emploi est aussi un outil pour lutter contre la pauvreté, «à condition qu’il soit de bonne qualité, stable et permettant d’avoir accès à un bon revenu, ajoute Cédric Leterme. Mais ce n’est sûrement pas une fin en soi, surtout depuis la dérégulation du marché du travail».

Plus de 200.000 travailleurs en Belgique se situeraient ainsi en dessous du seuil de pauvreté, selon les estimations de François Ghesquière (IWEPS). Un nombre qui atteint 350.000 si l’on s’intéresse au risque de pauvreté ou d’exclusion sociale (AROPE), et donc aussi aux conditions de vie.

Ces travailleuses et travailleurs précaires étaient d’ailleurs nombreux, le 21 septembre à Bruxelles, à l’occasion d’une manifestation contre la hausse du coût de la vie. «Avant la crise des prix de l’énergie, je ne me sentais pas pauvre avec mon salaire à 1.800 euros net, témoigne une manifestante. Depuis, mes factures d’électricité et de gaz ont doublé, mon budget alimentaire et carburant pour aller au travail, pareil. Donc aujourd’hui, vu comment je galère, je crois pouvoir affirmer que je suis pauvre.» «De plus en plus de travailleurs viennent dans nos bureaux pour nous dire qu’ils n’arrivent plus à joindre les deux bouts, affirme de son côté Jonathan Hubert, secrétaire général à la centrale FGTB de Namur. En 14 ans à la centrale, je n’ai jamais vu ça.» «D’autant plus, il faut le signaler, que de nombreux travailleurs qui réussissent tout juste à joindre les deux bouts n’ont pas accès à des aides, ajoute aussi Marc Bourgeois, professeur en droit fiscal. On peut penser aux réductions de prix sur les transports ou aux voitures de société, au tarif social sur l’énergie, à un logement social, à des bourses pour les études de leurs enfants, etc.»

Augmenter le salaire net, la solution ultime?

Que faire, alors, pour aider les travailleurs pauvres? Pour certains, comme Georges-Louis Bouchez, il faudrait baisser la fiscalité sur le revenu du travail pour augmenter le salaire net. «La Belgique est l’un des pays de l’OCDE qui taxe le plus le travail», précise Marc Bourgeois. Pour financer cela, le président du MR souhaiterait limiter les allocations chômage à deux ans, rappelant que la Belgique compte 140.000 métiers en pénurie. «Ces métiers ne correspondent pas forcément aux compétences des chômeurs et inactifs, rétorque Christine Mahy, qui ajoute qu’aujourd’hui, «beaucoup de gens ne sont plus d’accord pour accepter n’importe quel job. Ils veulent travailler dans de bonnes conditions pour des choses qui ont du sens.»

Selon Marc Bourgeois, l’un des experts consultés pour préparer la réforme fiscale, pour financer une baisse de l’imposition sur le revenu, il serait opportun de taxer davantage les revenus du capital, de supprimer certaines niches fiscales (voitures de société par exemple) ou encore d’élargir ou d’abaisser les tranches d’imposition sur les revenus du travail. Les premiers éléments de cette réforme devraient être délivrés fin octobre par le gouvernement fédéral.

Mais baisser l’imposition sur le travail permettra-t-il d’augmenter les salaires nets? «Pas nécessairement, explique Marc Bourgeois. Cela pourra avoir trois effets: soit cela permettra aux employeurs de profiter d’un effet d’aubaine et d’augmenter leurs bénéfices. Soit cela leur permettra d’embaucher davantage, mais à salaire stable. Soit ils décideront d’augmenter les salaires…» Rappelons aussi que la loi de 1996 qui fixe le cadre de la négociation interprofessionnelle relative à l’augmentation des salaires dans le secteur privé limite fortement toute possibilité de négocier des augmentations de salaire. Et puis, comme nous l’avons évoqué tout au long de ce dossier, la pauvreté est multidimensionnelle: «Il faut s’attaquer au coût du logement, à l’éducation, à la culture, aux services publics, à l’alimentation, etc.», conclut Philippe Defeyt.

1. «Priver les jeunes d’allocations d’insertion est-il un remède efficace pour lutter contre l’abandon scolaire et le chômage?», Regards économiques n°171, juin 2022, Bart Cockx, Koen Declercq, Muriel Dejemeppe, Bruno Van der Linden.

En savoir plus

«À l’heure de l’ubérisation, l’UE veut mieux protéger les travailleurs des plateformes», Alter Échos n° 479, décembre 2019, Céline Schoen.

«Le virus des inégalités», Alter Échos, janvier 2021, Anaëlle Lucina et Matthias Masini, étudiants en journalisme à l’ULB 19-01-2021

 

 

 

 

Robin Lemoine

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