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Resto du cœur : le jour sans faim

Pour faire face à l’augmentation significative des demandes d’aide alimentaire depuis mars dernier et aux contraintes liées à la pandémie, le Resto du cœur de Charleroi adapte ses services. Mais aujourd’hui comme hier, le repas n’est qu’un prétexte pour tisser du lien. Reportage.

© Allison Lefevre

Quatorze décembre, 11 heures, place Elie Delferrière à Charleroi. Sur le trottoir, une dizaine de personnes se sont rassemblées, histoire d’échanger quelques nouvelles. D’autres patientent en file derrière elles, un sac de courses ou un caddie à roulettes à la main, pressées d’en finir vu la manière dont elles trépignent ou scrutent leurs pieds. Les masques mangent une partie de leurs visages, mais pas le sentiment de malaise qui les voile… Dans moins d’une demi-heure commencera la distribution de vivres au Resto du cœur. Avant la crise sanitaire, les bénéficiaires se retrouvaient dans la grande salle pour y prendre le petit déjeuner (en période hivernale) ou le repas de midi. À la suite des mesures adoptées pour freiner la propagation du coronavirus, un take away (plats à emporter) est désormais organisé dans la cour du restaurant. À l’exception de ce lundi : en raison de travaux d’aménagement d’un préau, la distribution a lieu à front de rue.

Des gens comme vous et moi

Annabel, la responsable cuisine, s’active depuis 6 heures du matin pour que tout soit cuit et emballé en barquettes individuelles d’ici à 11 h 30. Au menu : du riz et des boulettes sauce liégeoise, versions classique et halal. Une boisson. Et, comme dessert, des mini-cakes préparés par les élèves d’une école hôtelière. « Avant d’arriver ici il y a quinze ans, je travaillais pour la gastronomie, confie-t-elle. J’ai dû m’habituer à la taille des casseroles et à la pauvreté. Celle des enfants me fendait le cœur… Au Resto, on fait plus du travail social que du service en salle : se mettre à la place des usagers, savoir les écouter et leur parler, accepter que chacun réagisse différemment, ne pas juger. Tout cela implique d’avoir un cœur social. Avant, c’était surtout des gens âgés en mal de contacts sociaux et des personnes en grandes difficultés financières que l’on croisait dans le réfectoire. Mais, depuis la crise du Covid, on voit débarquer de plus en plus de familles et d’indépendants. »

De 250-300 repas servis par jour, la moyenne est passée à 500-550 depuis la crise sanitaire, avec un pic en fin de mois s’élevant à quelque 640 couverts.

En 2019, quelque 850 personnes différentes avaient consommé au moins un repas au Resto du cœur. Entre mars et octobre 2020, 1.650 ont été dénombrées, dont 30 % ayant moins de 18 ans. De 250-300 repas servis par jour, la moyenne est passée à 500-550 depuis la crise sanitaire, avec un pic en fin de mois s’élevant à quelque 640 couverts. « Pourtant une partie de notre public habituel préfère ne pas venir par crainte de s’exposer au virus et nous livrons également des repas à domicile », précise Céline Pianini, la directrice du lieu, qui fait le constat d’une évolution du profil des personnes fragilisées depuis trois ans. « On croise des personnes âgées et isolées chez nous, des SDF, des toxicomanes… Mais aussi, de plus en plus, des gens comme vous et moi, âgés de 30 à 45 ans, qui ont vu leurs revenus basculer suite à la perte (temporaire) de leur(s) emploi(s) et ne parviennent plus à joindre les deux bouts. Une tendance qui s’est accélérée avec le coronavirus ! Les familles qui s’en sortaient tout juste jusque-là, les indépendants actifs dans les secteurs jugés non essentiels, les travailleurs de l’Horeca sont durement touchés par la crise. Et je crains que la situation ne s’aiguise encore dans les prochains mois. »

Demander de l’aide, une nécessité

Pour répondre à ces enjeux, l’équipe du Resto du cœur de Charleroi adapte ses services. Elle ne fait plus payer les 50 cents symboliques par repas et par adulte et ne distribue plus à la demande mais systématiquement des colis d’hygiène. La construction d’un préau dans la cour a été accélérée afin de pouvoir y diversifier les activités, quelle que soit la météo, les normes AFSCA n’autorisant pas à organiser des distributions de vêtements, de jouets ou de nourriture dans le réfectoire. Grâce aux dons, une chambre froide a aussi été installée afin d’augmenter la capacité de stockage et de pouvoir faire face à l’afflux de demandes. « Nous ne refusons jamais de servir un repas ; quitte à offrir un sandwich et une soupe instantanée si les casseroles sont vides, déclare Céline Pianini. Notre asbl fonctionne grâce à divers subsides, des aides – y compris celle de nos bénévoles ! – et des dons financiers ou en nature provenant de clubs philanthropiques et sportifs, d’entreprises, de particuliers. La quasi-totalité de nos repas est constituée de dons. Ce que nous achetons ? Les bouteilles d’eau qui remplacent les carafes que nous mettions à table, par exemple. Les langes, lingettes et laits de croissance, également. »

« Cela n’a pas été évident de demander de l’aide. Surtout quand on a été habitué, toute sa vie professionnelle, à s’autogérer. Le déclic pour oser demander ? La nécessité ! » François

Depuis deux ans, Linda, 45 ans, mère de trois enfants, s’approvisionne régulièrement au Resto : « En plus de la nourriture, j’ai aussi reçu un lit, un siège auto, des vêtements pour les enfants… Ça m’aide énormément. » Idem pour Béatrice, 47 ans, qui vit seule avec ses deux enfants : « Depuis que je suis en incapacité de travail, une fois le loyer et les charges payés, mes revenus sont insuffisants pour faire bouillir la marmite. Alors, depuis un an, je viens ici tous les jours. Le week-end, comme le Resto est fermé, je complète en traquant les promos au Lidl ou à l’Aldi. » François, 57 ans, a poussé la porte du restaurant voici un an : « À la suite d’une faillite, précise-t-il. Cela n’a pas été évident de demander de l’aide. Surtout quand on a été habitué, toute sa vie professionnelle, à s’autogérer. Le déclic pour oser demander ? La nécessité ! »

Un prétexte pour tisser des liens

Treize heures. La distribution semble fluide et bien rodée : chacun donne son numéro d’inscription, ses éventuelles préférences alimentaires et, une fois le sac rempli, hop, il s’en va. Les bénéficiaires vivent des situations difficiles. Pour éviter que les esprits ne s’échauffent et garantir le respect des mesures anti-Covid, la file est régulée par Rudy, directeur de l’asbl SIDA-IST Charleroi-Mons. D’ordinaire, il assure une permanence mensuelle au Resto du cœur en collaboration avec l’unité de soins de santé mobile de Médecins du Monde. « Mon travail de terrain ayant été considérablement ralenti vu le contexte sanitaire, j’ai demandé à être dégagé au Resto durant la distribution afin de pouvoir garder le contact avec les publics et poursuivre mes démarches de prévention », explique-t-il, tout en adressant régulièrement un petit mot à l’un ou à l’autre. Comme le fait remarquer Xavier, bénévole : « Le repas n’est qu’un prétexte pour tisser du lien. »

Outre les personnes victimes d’un accident de vie ou qui fréquentent le Resto au gré de leurs aléas professionnels, on retrouve parmi les bénéficiaires de l’aide alimentaire une série de profils inscrits dans un processus de précarité transgénérationnelle. « La prise de contact et le suivi réalisé par nos assistantes sociales nous éclairent sur les motifs de fréquentation des bénéficiaires et contribuent à créer une relation de confiance avec eux, relève la directrice du lieu. Le temps des repas participe également à briser la glace. Notre objectif, ce n’est bien sûr pas de fidéliser ces personnes mais de faire en sorte que leur situation, si possible, s’améliore en les accueillant, en les informant, en les orientant vers des structures spécialisées. D’où l’accent que nous mettons sur les jeunes. En tant que membre de la Fédération des Restaurants du cœur, nous essayons aussi d’influer sur les prises de décision politiques. Contrairement à d’autres acteurs du secteur, nous ne militons pas en faveur des chèques alimentaires (lire à ce sujet « Le Covid-19 étouffe le secteur de l’aide alimentaire », Alter Échos n°483, avril 2020, Emilie Gline), estimant qu’ils court-circuiteraient notre travail social. Nous leur préférons les activités de maraîchage et les épiceries sociales qui concourent également à mettre les usagers en capacité, tout en renforçant notre dynamique d’éducation permanente. »

En savoir plus

« Toujours plus tributaires de l’aide alimentaire », Alter Échos n°489, décembre 2919, Cédric Vallet.

« Le Covid-19 étouffe le secteur de l’aide alimentaire », Alter Échos n°483, avril 2020, Emilie Gline.

« Céline Nieuwenhuys : ‘Les questions sociales passent en dernier !’ », Alter Échos n°484, mai 2020, Cédric Vallet et Julien Winkel.

Allison Lefevre

Allison Lefevre

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