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Céline Nieuwenhuys : « Les questions sociales passent en dernier ! »

L’interview en profondeur et sans tabous de Céline Nieuwnhuys, secrétaire générale de la Fédération des services sociaux et membre du GEES, le groupe «déconfinement» de Sophie Wilmès.

Cédric Vallet et Julien Winkel 22-05-2020 Alter Échos n° 484
© Manon Kleynjans

Céline Nieuwenhuys est secrétaire générale de la Fédération des services sociaux et membre du « GEES », le groupe d’experts du déconfinement, mis en place par Sophie Wilmès, la Première ministre. Dans ce long entretien, Céline Nieuwenhuys explique en détail le fonctionnement du GEES et son rapport – complexe – avec l’autorité politique. Elle évoque sa place délicate de « Madame sociale » au sein du groupe tout en analysant la crise profonde qui émerge. 

Alter Échos : Vous êtes la seule représentante du secteur non marchand au sein du GEES, qui pour le reste est composé principalement de scientifiques ou de représentants du monde économique. Comment interprétez-vous cette « intronisation » ?

Céline Nieuwenhuys : Lorsque Sophie Wilmès m’a sollicitée, je lui ai dit que je connaissais bien l’organisation du secteur social-santé à Bruxelles et en Wallonie, mais beaucoup moins en Flandre. Elle m’a répondu que l’idée n’était pas que je sois la porte-parole d’un secteur ou d’un autre, mais qu’elle attendait de moi que je puisse éclairer l’ensemble des décisions prises à la lumière de la sensibilité sociale qui est la mienne. Il s’agit de déceler les angles morts. Sur la question des sports, par exemple, il faut s’assurer qu’on ne parle pas que de golf, de tennis ou de kayak et garder à l’esprit qu’il y a toute une série de quartiers où les jeunes jouent dans la rue.

AÉ : Lorsqu’on arrive dans un tel groupe, en étant la seule représentante du secteur social, ne craint-on pas une forme d’instrumentalisation ? Faut-il jouer des coudes pour s’imposer ?

CN : Nous avons été lancés dans le bain glacial directement. C’était très compliqué. Vite, il fallait assister à une analyse de la situation économique par McKinsey, enchaîner sur une évaluation de la situation sanitaire par les virologues, puis réaliser une présentation sur les questions sociales. Évidemment, j’ai pu me dire que je n’étais qu’une caution, mais, une fois sur place, il faut faire avancer les choses. Je n’ai rien à perdre. Je ne suis pas payée pour appartenir à ce groupe, ce n’est pas mon boulot. Je n’ai pas de carrière politique derrière moi ni devant. Je n’ai pas encore totalement saisi quelle était l’attente de la Première ministre lorsqu’elle a décidé de mettre une personne comme moi autour de la table. Mais, lors d’une réunion avec l’ensemble des ministres, elle a précisé qu’il ne s’agissait pas simplement de déconfiner l’économie mais aussi tous les autres pans de la société. Ce faisant, elle a marqué quelque part un soutien par rapport à ma contribution au GEES.

AÉ : McKinsey assiste-t-il aux débats ?

CN : Ils sont autour de la table, ils sont en charge des services support (présentations, notes, benchmarking etc.)…

AÉ : Les questions sociales sont-elles prises au sérieux ?

CN : Dans la plupart des réunions, les questions sociales passent en dernier, avec peu de temps pour échanger. Elles sont intégrées dans le rapport du GEES au dernier moment. Mais ce n’est que le reflet de la manière dont la société fonctionne. Les questions sociales sont toujours reléguées au second plan. La dynamique du GEES n’est pas différente de la dynamique sociétale. La composition du groupe en est d’ailleurs le reflet. Cinq membres pour la question sanitaire, trois pour les questions économiques, une pour les questions légales et une seule personne pour les questions sociales. Je ne suis pas certaine que la présence d’une membre du GEES sur les questions sociales ait été une évidence pour la Première ministre au départ.

AÉ : Comment travaillez-vous ?

CN : Outre les réunions du GEES, nous fonctionnons avec des groupes de travail. Il y en a concernant l’économie, l’éducation, le contact tracing. De mon côté, j’ai mis en place un groupe « impact social » avec Béa Cantillon, de l’Université d’Anvers, et Saskia Weemaes du Bureau du Plan, ainsi qu’avec Erika Vlieghe, infectiologue, présidente du Gees, et Mathias Dewatripont, professeur d’économie à l’ULB. C’est dans ce groupe que nous avons élaboré les premières recommandations sociales, en nous appuyant sur des revendications qui étaient déjà portées par des acteurs de la lutte contre la pauvreté. Nous n’avons pas réinventé l’eau chaude ! Nous avons sélectionné ce qui était le plus en lien avec le confinement et la question d’un déconfinement sûr. Par exemple, l’idée d’une couverture sanitaire pour l’ensemble des personnes sur le territoire, y compris les sans-papiers, a pour but d’éviter une deuxième vague qui soit provoquée par tous ces « invisibles » – comme cela s’est produit à Singapour.

AÉ : Vous avez demandé l’appui de groupes de réflexion, notamment issus de la société civile ?

CN : Dès les premières réunions, il y a eu une demande explicite de la part d’un des membres du GEES de pouvoir se connecter aux groupes issus de la société civile ; des groupes qui réfléchissent notamment au moyen et au long terme. Il s’agissait entre autres de voir en quoi la situation aurait pu être un momentum pour faire bouger des lignes qui ne bougeaient pas depuis longtemps. Mais il n’y a jamais eu d’accord au sein du GEES à ce sujet. Il y a une volonté de garder une certaine neutralité et de rester sur la thématique du déconfinement.

AÉ : Et sur le social, vous êtes arrivée à vous faire entendre ?

CN : Au cours des premières semaines, il ne s’agit d’un secret pour personne, l’enjeu majeur était celui de l’économie, qui n’est d’ailleurs pas sans lien avec celui de la précarité ou du social. Il y avait une pression très forte des lobbies économiques auprès du GEES mais surtout auprès des politiques. Le problème avec les questions sociales, c’est qu’elles paraissent toujours plus politiques que les questions économiques. Alors que décider d’ouvrir le « B to B » avant le « B to C » semble tout à fait neutre parce que les gens doivent retrouver leur emploi, il faut que l’économie continuer à tourner… J’étais dans le groupe consacré à la relance de l’économie, j’étais censée y représenter le non-marchand. J’ai essayé d’apporter certaines notions, comme la théorie du Donut (notion de l’économiste Kate Raworth, NDLR), qui propose de relancer d’abord ce qui est indispensable pour les gens et non nuisible pour la planète. Mais cela a vite été balayé d’un revers de la main en disant qu’il s’agissait d’une vision à moyen terme. Le groupe de travail « impact social » a également soumis au GEES l’idée d’une prime Covid – comme en France ou aux États-Unis – pour l’ensemble de la population bénéficiant d’une allocation temporaire ou d’un chômage dont le montant se situe en dessous du seuil de pauvreté. On m’a dit qu’il s’agissait d’une proposition beaucoup trop politique, que nous n’étions pas là pour relever les minimums sociaux, et j’ai été invitée à centrer mes recommandations sur le Covid-19.

AÉ : Invitée par qui ?

CN : Par une partie du groupe. Je ne suis pas la seule à avoir une sensibilité sociale au sein du GEES, tant s’en faut. Il faut savoir qu’il n’y a pas de processus de décision au sein du GEES. Ni consensus, ni vote, ni rien du tout. Il y a des discussions et, à un moment donné, ça penche… L’idée, c’était de dire : il y avait des pauvres avant la crise, nous n’allons pas « profiter » de celle-ci pour régler les problèmes de pauvreté. Il a donc fallu expliquer en quoi les problèmes de précarité étaient encore plus aigus en période de Covid-19. Il a fallu expliquer que les CPAS ou les services d’aide alimentaire allaient être submergés de demandes si nous ne prenions pas de mesures anticipatoires.

Un nouveau « momentum » des questions sociales

AÉ : Il y a donc eu des recommandations sociales qui sont passées dans les rapports remis au Conseil national de sécurité par le GEES ?

CN : Oui. Nous avons proposé de transformer les bons alimentaires en chèques que les personnes auraient pu utiliser dans les magasins, histoire d’éviter la ruée vers les banques alimentaires à un moment où le confinement est tout de même censé empêcher de trop grands mouvements de population. Nous avons aussi proposé d’automatiser un maximum le recours aux droits pour éviter le non-recours.

AÉ : Comment ?

CN : En supprimant par exemple les enquêtes sociales des CPAS, qui ne sont plus possibles aujourd’hui. On ne peut plus se rendre chez les gens, il ne faut donc pas que cela bloque l’accès aux droits pour une série de personnes. Idem pour l’aide alimentaire. Ce n’est pas le moment de commencer à faire des entretiens de visu pour vérifier que la personne est dans le besoin ou pas…

AÉ : Vous avez aussi eu un mot pour les parents et les familles…

CN : Oui, parce que la seule possibilité qui a été offerte aux familles est de prendre un congé parental. Mais celui-ci est inaccessible pour une énorme partie de la population, notamment parce que le montant proposé est trop faible. Qui peut vivre avec environ 800 euros par mois à temps plein ? Cela a constitué un objet de tensions au sein du GEES. La question de la relance de l’économie versus la question des enfants à la maison est un enjeu qui a été difficilement mobilisé. On a fini par insérer un passage disant que le gouvernement devait trouver des mesures pour les enfants et les familles.

AÉ : Certaines de vos recommandations ont-elles été reprises par la Première ministre dans le cadre du CNS ?

CN : Jusqu’à aujourd’hui, aucune recommandation sociale n’a été reprise par la Première ministre dans ses allocutions. Le problème des recommandations contenues dans les rapports que nous remettons au CNS réside dans le fait que, sans un signal fort du fédéral disant qu’il faut en faire quelque chose ; eh bien, cela reste dans le rapport, qui, jusqu’à aujourd’hui, n’est pas public.

AÉ : Vous n’êtes pas frustrée par le fait que madame Wilmès n’ait pas encore évoqué les recommandations sociales que le GEES lui a fournies ?

CN : Il semble que nous sommes ici dans un nouveau momentum par rapport aux questions sociales. Les grands pans, à savoir l’économie et l’éducation, ont été relancés. La question des enfants a également mobilisé l’expertise sociale. Sur les questions sociales, nous dépendons de plusieurs niveaux de pouvoir, donc la Première ministre ne peut pas décider seule. Nous lui avons remis un rapport spécifique sur les questions sociales et nous réfléchissons à la manière de leur donner une véritable place, car toutes les mesures proposées par le GEES ont été réfléchies, pesées. Elles ont quand même une certaine valeur.

AÉ : Des personnes comme Erika Vlieghe ou Johnny Thijs (président d’Electrabel), qui sont à la fois au GEES et au CNS, ne pourraient-elles pas se faire le relais des propositions du GEES ?

CN : Ils présentent effectivement le rapport du GEES au CNS, mais ils le présentent aussi en lien avec les questions qui leur sont posées. Nous avons eu quelques réunions avec l’ensemble des ministres, les questions abordées dépendent aussi d’eux. Et évidemment ils sont mis sous pression par l’économie. Comme je l’ai souligné à la Première ministre, le monde de l’économie met plus les responsables politiques sous pression que les acteurs de lutte contre la pauvreté et les personnes précaires. Ceux-ci disposent de moins de leviers, ils ont moins de moyens.

L’alerte : l’état des travailleurs sociaux

AÉ : Que pensez-vous de l’état du secteur social après deux mois de crise ?

CN : Le grand point d’alerte, ce sont les travailleurs de tous ces services qui sont au front depuis le début de la période Covid et qui ne se sont pas arrêtés parce qu’ils sont en contact avec des personnes fragilisées. Il y a une vraie question, qui ne s’est pas posée, qui est le renforcement de ces services. On sait que les équipes ont été en partie réduites par le Covid, on sait que les besoins sont plus importants qu’avant. Comment est-ce que ces services vont pouvoir tenir dans la durée ? Et s’il y a une deuxième vague, cette question sera encore plus aiguë, évidemment.

AÉ : En termes de bien-être au travail, la question de la pénurie de masques et d’équipements n’a pas aidé dans des métiers où le contact est primordial…

CN : Évidemment, le GEES a recommandé d’équiper – en masques, gel, gants –, les services pour lesquels la distanciation sociale n’est pas possible – hébergement pour sans-abri, accueil de toxicomanes, etc. Mais même à l’heure où nous parlons, certains hôpitaux ne sont toujours pas équipés ! Et puis il y a l’enjeu des tests. Il y a deux à trois semaines, des centres pour handicapés, qui n’avaient pas de tests à disposition, donnaient des sédatifs aux personnes qu’ils soupçonnaient d’avoir le virus, afin qu’elles restent immobiles dans leur chambre. L’absence de tests aboutit à des situations de maltraitance, certes involontaires, mais dramatiques.

AÉ : La crise économique et sociale qui prend forme s’annonce très forte. Les files d’attente s’allongent devant les banques alimentaires. On parle de nouveaux publics qui ont basculé dans la pauvreté avec le confinement. De qui s’agit-il ?

CN : Toutes les personnes qui dépendaient de l’économie informelle n’ont plus aucune ressource financière. Les travailleurs au noir de la construction, de l’Horeca, les prostituées. Autant de personnes qui, du jour au lendemain, se sont retrouvées sans un euro. 500.000 étudiants avaient un job. Une grande partie l’ont perdu. Et la moitié d’entre eux en ont besoin pour vivre. Il y a toutes les personnes dont la demande de chômage temporaire tarde à être traitée. Toutes celles qui ont un chômage temporaire trop bas, car leur salaire était déjà limite. On peut aussi penser aux intérimaires, aux artistes, aux personnes qui occupaient un flexijob. Les personnes âgées qui avaient une petite pension fréquentaient régulièrement les restaurants sociaux. Mais ceux-ci ont fermé. Il y a aussi les travailleurs saisonniers, les familles monoparentales qui doivent s’arrêter de travailler pour s’occuper des enfants. Les parents qui prennent des congés parentaux et n’arrivent pas à boucler les fins de mois. Tous ces gens sont susceptibles de faire la file pour des colis alimentaires. Les indépendants sont concernés aussi. Le droit passerelle existe pour les indépendants mais souvent cela ne suffit pas.

Un glissement supplémentaire vers l’humanitaire

AÉ : Il y a donc une série de publics qui sont venus s’ajouter aux sans-abri dans les files pour les colis alimentaires…

CN : Les sans-abri, d’ordinaire, ne font pas spécialement la file pour les colis alimentaires. Ils se rendent dans des restaurants sociaux ou dans des centres de jour. Un des premiers problèmes auxquels les services sociaux ont été confrontés avec la crise concerne l’accès à l’eau. C’est ahurissant. D’habitude les sans-abri vont dans les centres de jour pour s’hydrater. Mais la plupart des centres de jour ont fermé. Il y a donc eu une demande assez aiguë des services d’aide aux sans-abri pour l’accès à l’eau. « Les sans-abri ont soif ! » Nous avons très rapidement demandé l’ouverture des fontaines publiques, qui normalement n’ouvrent qu’au mois de mai, pour permettre cet accès à l’eau.

AÉ : Observe-t-on un glissement supplémentaire du travail social vers l’humanitaire, l’urgence, voire la charité ?

CN : Complètement. Certains proposent que l’on remplace les bénévoles de l’aide alimentaire par des scouts ou des jeunes de manière temporaire. Sauf qu’il va falloir tenir des années. Les scouts retourneront à l’école. D’autres soulignent l’importance de préserver l’aide alimentaire, car, selon eux, il s’agit d’une porte d’entrée vers l’aide sociale. Ce n’est pas vrai. C’est toujours un service social qui oriente une personne vers l’aide alimentaire. Il est inutile de faire bouger des gens à des kilomètres de chez eux pour prendre un colis, composé de produits qu’ils n’ont pas choisis. Ça n’a aucune utilité. Et ça coûte un bras à la société.

AÉ : Pensez-vous que des mesures fortes vont être prises dans ce fameux « monde d’après » pour ces publics en difficulté ?

CN : Non, je ne crois pas. Car ces enjeux n’ont pas l’air de susciter l’intérêt du gouvernement fédéral. Pour l’instant, l’attention est focalisée sur des solutions temporaires. La crise, elle, ne va pas être temporaire. C’est ce décalage qui devient insupportable. On dit : « Il faut donner davantage de nourriture, Cap48 va faire des dons aux banques alimentaires. » OK, et alors ? L’idée, c’est de rallonger les files ? Va-t-on continuer à surcharger les secteurs du non-marchand tout en leur donnant à peine des queues de cerises ? Les CPAS vont recevoir de nouveaux financements pour faire face à la crise sociale. C’est bien. Mais pourquoi ne pas éviter que les gens se retrouvent au CPAS ? À quand une augmentation des allocations sociales les plus basses ? C’est le moment pour agir. Si ce n’est pas maintenant qu’on le fait… alors quand ?

Cédric Vallet

Cédric Vallet

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