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Radicalisation: «La surveillance a pris le pas sur les politiques sociales»

Alter Échos n° 441-442 23 mars 2017 Martine Vandemeulebroucke

Plan national de sécurité, plan Canal, plan global de prévention du radicalisme de la Région bruxelloise, plan de prévention du radicalisme à l’école, Réseau anti-radicalisme de la Fédération Wallonie-Bruxelles… La liste n’est pas close de toutes les initiatives «anti-radicalisme» qui ont été mises en place par les pouvoirs publics, surtout après les premiers attentats de Paris. Pour quels résultats?

Les responsables politiques ont-ils fait du «football panique», comme l’estime François De Smet, le directeur du centre fédéral des Migrations, Myria, en observant l’accumulation des dispositifs de lutte contre le radicalisme? Pour lui, la seule prévention possible se situe bien en amont, à l’école, dans des cours de philosophie qui apprennent aux jeunes à confronter pacifiquement leurs points de vue. Mais le fait est là. Si la Région bruxelloise, par exemple, avait annoncé en juin 2016 des mesures «de lutte contre le radicalisme et pour le bien vivre ensemble», c’est au cours de ce mois de mars seulement que le budget pour le «vivre-ensemble» a été voté. On a voulu sécuriser d’abord.

Le danger aujourd’hui a pris la forme du «jeune Molenbeekois radicalisé».

Comme à tous les échelons de pouvoir d’ailleurs. Depuis 2013, 2014, les «plans» se sont ajoutés, superposés, au niveau fédéral, régional, communautaire et communal. Le dernier-né est le Caprev, le Centre d’aide et de prise en charge de toute personne concernée par les radicalismes et extrémismes violents, lancé en février 2017 (voir encadré) par la Communauté française. En ligne de mire, partout, la radicalisation, un mot qui a pris un sens nouveau. Selon la criminologue et psychologue à l’ULB Marie Remy(1), c’est après les attentats de Madrid (2004) et de Londres (2005) qu’il va s’imposer dans les politiques publiques belges et européennes. Marie Remy constate que la figure du terroriste a évolué. De l’ennemi extérieur, on est passé à l’ennemi intérieur. Du terroriste islamiste au délinquant radicalisé en prison, puis au «returnee» où l’on associera désormais «radicalisation» et «départ en Syrie». C’est en 2013 que Joëlle Milquet, à l’époque ministre de l’Intérieur, va créer la «Task Force Syrie» pour éviter le départ des jeunes vers la Syrie. Avec l’affaire Nemmouche (l’attentat contre le musée juif à Bruxelles), c’est le «returnee» qui devient la figure type du danger terroriste, et les premiers «plans» de lutte contre la radicalisation vont se mettre en place au niveau fédéral et communautaire tout en mobilisant désormais des acteurs autres que policiers. À l’époque, il s’agissait alors d’empêcher les jeunes de partir et de sanctionner ceux qui reviennent de Syrie. Les attentats contre Charlie Hebdo et contre l’Hyper Cacher vont confirmer cette figure du risque qu’est le «détenu radicalisé» et le «returnee», observe Marie Remy. En Belgique, le plan de lutte contre la radicalisation en prison va voir le jour en mars 2015 et impliquer les agents pénitentiaires et les équipes psycho-sociales des prisons. Mais la figure du danger terroriste va encore évoluer. Le fait que l’attaquant du Thalys, le 21 août 2015, résidait à Molenbeek va commencer à attirer l’attention politique et médiatique sur cette commune. Les attentats de Paris et de Bruxelles vont faire le reste. Le danger aujourd’hui a pris la forme du «jeune Molenbeekois radicalisé». Le plan Canal, lancé par le ministre de l’Intérieur, ne le cache pas. Il s’agissait de «faire le ménage à Molenbeek», surtout. «D’un terroriste sans nom, sans visage et sans localisation, explique Marie Remy, on en arrive à un terroriste présentant le visage d’un islamiste radical, éventuellement ‘returnee’ localisé à Molenbeek ou résidant dans d’autres communes bruxelloises.»

Le Caprev: «On ne fera pas delete et reset»

Le Centre d’aide et de prise en charge de toute personne concernée par les extrémismes et radicalismes violents (Caprev), lancé par Rachid Madrane, ministre communautaire chargé de l’Aide à la jeunesse, reste, pour le moment, un acteur discret même s’il mène campagne dans le milieu associatif pour faire connaître sa ligne verte (0800111 72). Ce numéro est la porte d’entrée dans un dispositif qui s’adresse tant aux particuliers qu’aux professionnels confrontés à des comportements extrémistes. Ils peuvent recevoir bien sûr une écoute, un accompagnement spécialisé, mais cela ne s’arrête pas là. Le Caprev est «logé» dans l’administration générale des maisons de justice. Il pourra, dans le cadre d’injonctions judiciaires, prendre en charge des personnes signalées en voie de radicalisation pour lancer un parcours de désengagement. «Je ne veux pas entendre parler de centre de déradicalisation, a expliqué Rachid Madrane. Nous ne sommes pas des ordinateurs qu’on peut reconfigurer en un clic. On ne fait pas delete et reset. Par contre, on peut aider quelqu’un qui serait prêt ou a été prêt à recourir à la violence à renoncer à celle-ci.»

Le Caprev ne sera pas un centre résidentiel mais un appui aux services de première ligne comme les assistants de justice, les services d’aide aux détenus. Autre élément innovant: le Caprev va développer un pôle de recherche et une expertise sur la radicalisation violente. C’est le seul dispositif qui prévoie aussi une auto-évaluation permanente. Le Caprev doit tisser un réseau de partenaires associatifs à Bruxelles et en Wallonie. À terme, il devrait compter 17 équivalents temps pleins.

L’escalier de Moghaddam

Cette nouvelle figure du terrorisme a modifié l’approche de la lutte contre le radicalisme. Fabienne Brion, criminologue à l’UCL, constate qu’aujourd’hui, de l’école à la prison en passant par les associations de jeunes, «tout le monde a peur. Pas spécialement des attentats mais peur de ne pas avoir signalé une situation à risque qui pourrait déboucher sur un attentat». Et donc, dit-elle, «il y a des signalements à tout va». La remise en cause du secret professionnel pour les travailleurs sociaux va dans le sens de cette surveillance généralisée. «Je sens chez les enseignants et les travailleurs sociaux une vraie souffrance. Ils sont convaincus qu’ils ne peuvent pas travailler sans secret professionnel mais en même temps ils vivent cette injonction de signaler tout ce qui ressemble à une forme de radicalisation.»

«D’une bêtise consternante», Fabienne Brion, criminologue à l’UCL

Les spécialistes de la radicalisation ont conçu un modèle, celui de «l’escalier de Moghaddam». Ce modèle, adopté dans bien des pays et notamment par «notre» SPF Intérieur, décrit la radicalisation comme une montée d’escalier. «D’une bêtise consternante», selon Fabienne Brion, l’escalier de Moghaddam comporte six marches. La première part du sentiment d’injustice et à la dernière marche la personne rejoint le groupe de militants. Le fait que des personnes ressentent une contradiction entre les discours égalitaires et les réalités de l’inégalité ne permet pas de prédire qui, parmi elles, va passer à l’acte. Dans les dispositifs de lutte contre la radicalisation, la première marche est assimilée à un groupe «à surveiller». On les appelle, dans le jargon des adeptes de Moghaddam, des «Tina», pour There Is No Alternative. Dans ce schéma, note la criminologue de l’UCL, le premier signe de dangerosité est le fait d’avoir des griefs. «Si vous êtes un peu indigné par votre situation sociale, c’est que vous n’êtes pas résilient, donc à surveiller. On ne sait pas grand-chose sur le processus de radicalisation mais on converge tout de même sur un point: le fait d’être ciblé produit de la radicalisation. C’est donc le serpent qui se mord la queue. Ces jeunes ont des griefs, donc ils sont dangereux, donc on le surveille et en les surveillant on leur confirme qu’ils ont bien raison d’avoir des griefs. There Is No Alternative, et donc signalons les populations qui sont mécontentes de leur sort.» La criminologue de l’UCL cite aussi le cas du centre de prévention des comportements radicaux à Montréal (qui a inspiré la Communauté française pour l’élaboration du Caprev). Là, ils ont élaboré un baromètre des comportements des jeunes. Parmi les attitudes jugées inquiétantes, on relève le fait de prendre des distances avec sa famille, de s’isoler. «Mais ce comportement se retrouve chez plein d’ados», s’exclame Fabienne Brion. Autre exemple. Le fait de tenir des discours de méfiance à l’égard de la démocratie est certes théorisé par Daesh mais cette défiance à l’égard des institutions se retrouve aujourd’hui dans une large part de la population.

Signaler, dénoncer, incarcérer

Fabienne Brion pense que tous ces dispositifs de lutte contre la radicalisation n’étaient pas qu’un effet d’annonce destiné à rassurer la population: «Ils sont efficaces à leur manière. Ils mettent une vraie pression sur les professionnels du secteur social. On leur dit que c’est eux et eux seuls qui peuvent repérer quelque chose mais repérer quoi?» L’objectif de ces différents plans de lutte contre la radicalisation est au bout du compte de produire des signalements. Mais jusqu’où aller dans cette logique? L’impasse est particulièrement évidente pour les assistants de justice. Le détenu «radicalisé» voit ses proches surveillés car ils ne peuvent qu’être dangereux et donc «signalables», et le domino tombe à l’infini. Avec pour conséquence aussi une énorme croissance du nombre d’incarcérations. On est passé de six détenus qualifiés de «terroristes» en 2013 à plus de 100 aujourd’hui. «On a commencé à enfermer les returnees avant même que la loi qualifiant d’infraction le retour et le départ vers la Syrie n’existe.»

Pour la criminologue de l’UCL, la politique de surveillance a pris le pas sur les politiques sociales. «Les enseignants, les éducateurs de rue étaient des personnes chez lesquelles pouvaient s’exprimer ces griefs, où pouvait s’élaborer un lieu de mobilisation non violente, et, cet espace-là, on tend à le faire disparaître Et de citer ces propos pleins de désarroi d’un travailleur social néerlandais: «Je devrais dire aux jeunes de me faire confiance, de me parler, mais en même temps j’ai envie de leur dire aussi de ne surtout pas me parler pour qu’ils gardent confiance en moi.»

Et le Caprev? Fabienne Brion a un regard plus bienveillant sur ce nouvel acteur. Parce qu’il peut freiner cette logique d’incarcération continue et prévoit d’évaluer sans cesse sa pratique. Le discours de Madrane, il est vrai, casse un peu les propos fanfarons souvent entendus. «Nous allons travailler sur mesure, au cas par cas. Il n’y a pas de recette miracle car il n’y a pas de processus standard de la radicalisation mais différents facteurs qui s’enchevêtrent: marginalisation socio-économique, sentiment d’injustice, embrigadement sectaire, fascination pour la violence…» Et d’assurer qu’il «faudra rester humble et reconnaître qu’on manque encore de recul dans le temps pour évaluer l’efficacité de ces programmes». Voilà qui a le mérite de la lucidité.

  1. «Le déploiement des acteurs sociaux en matière de (dé)radicalisation», chronique de droit pénal et de criminologie 2016.

En savoir plus

«Levée du secret professionnel: vers un flicage généralisé?», Alter Echos, Martine Vandemeulebroucke, novembre 2016

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