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Economie

L’inflation, mode d’emploi

On pouvait prévoir, avec un Covid moins présent dans nos vies et une reprise économique importante, que l’année 2022 serait celle du retour de l’inflation. Mais il aurait été difficile d’imaginer qu’elle revienne à ce point, faisant la une de nombreux médias et se plaçant au centre des discussions entre économistes et politiques. Alter Echos vous propose de faire le point sur cet indicateur pour vous permettre d’avoir (presque) toutes les cartes en main.

© Flickrcc Kevin Dooley

Cela faisait bien longtemps qu’on n’avait pas autant parlé d’elle. Depuis quelques mois, dans les médias, dans les débats de citoyens, dans la bouche de tous les politiques, elle est partout. Son nom est connu de tous : l’inflation. Celle-ci se définit comme telle : une situation de hausse généralisée et durable des prix des biens et des services. « Elle a pour conséquence une baisse de la valeur de la monnaie, ce qui signifie qu’on peut acheter moins de choses qu’auparavant avec la même somme d’argent », précise Mikael Petitjean, professeur de finance à l’UCLouvain et à l’IESEG School of Management.

En ce début d’année 2022, cette inflation atteint en Belgique des niveaux records : en janvier (comparativement à janvier 2021), le taux d’inflation a grimpé de 7,59 % et jusqu’à 8,04 % en février alors qu’il se situait à 5,71 % en décembre dernier, selon Statbel. Du jamais-vu depuis août 1983. Conclusion : le coût de la vie s’emballe.

En réalité, il n’existe pas une inflation, mais des inflations, « pour la simple et bonne raison que tous les prix varient différemment en fonction des produits et des domaines, et parce que ces évolutions impactent différemment les ménages », déclare Philippe Defeyt, économiste et directeur de l’Institut pour un développement durable (IDD). « Mais il est essentiel d’avoir une vision globale de l’évolution des prix et donc du coût de la vie, ajoute Mikael Petitjean. On recourt donc à des indicateurs. » Le plus connu d’entre eux et qui correspond aux chiffres évoqués précédemment est celui de l’indice des prix à la consommation (IPC). Comme son nom l’indique, il cherche à mesurer les prix auxquels font face les consommateurs.

En ce début d’année 2022, cette inflation atteint en Belgique des niveaux records : en janvier (comparativement à janvier 2021), le taux d’inflation a grimpé de 7,59 % et jusqu’à 8,04 % en février. Du jamais vu depuis août 1983.

« L’IPC représente le coût du panier de consommation du ménage moyen », définit Mikael Petitjean. Pour trouver ce coût, il faut passer par deux étapes. La première est de trouver les prix de dizaines de milliers de biens et services. « On effectue une sélection que l’on appelle le ‘panier’ de biens et services. Chaque année, de nouveaux produits sont ajoutés et d’autres, moins représentatifs, sont retirés », précise Bastien Castiaux, économiste pour Rethinking Economics.

« Ces articles sont ensuite pondérés en fonction de la part qu’ils représentent dans les dépenses totales des ménages, continue l’économiste. Le but est d’adapter l’importance des produits retenus dans la composition du panier moyen selon les prix relatifs et les habitudes de consommation des ménages. » On donne par exemple plus d’importance aux biens énergétiques, consommés par tous, qu’aux biens de communications. On réalise ensuite une moyenne et on obtient ce fameux panier de consommation du ménage moyen. Si le coût de ce panier augmente, on parle d’inflation, s’il baisse, ce qui est plus rare, on parle de déflation.

Un indice imparfait…

Comme beaucoup d’économistes le disent, les indicateurs sont loin d’être parfaits. Et l’inflation version IPC n’échappe pas à cette règle. « Tout d’abord parce que cet indice n’évalue pas tous les prix, expose Philippe Defeyt. En réalité, on ne pourrait pas le faire puisque tous les produits sont différents ; en fonction de la marque, du vendeur, du mode de distribution, etc. Alors on fait des choix. » De plus, certains prix sont volontairement oubliés. C’est le cas par exemple des logements à l’achat, davantage considérés comme un investissement. « En Belgique, on ne compte pas non plus dans l’IPC l’évolution du coût des emprunts hypothécaires, contrairement au Royaume-Uni », ajoute Philippe Defeyt.

Aujourd’hui, l’IPC considère que le logement ne représente qu’entre 6 et 8 % du budget des ménages. « C’est particulièrement inacceptable, réagit Philippe Defeyt. Surtout quand on sait que certains ménages dépensent 40 voire 50 % de leur revenu dans leur loyer. »

Mais les principales critiques émises concernent la pondération retenue. « En effet, cet indice ne rend pas compte de l’évolution du coût de la vie supporté par chaque individu, dans la mesure où il est calculé pour un ménage moyen supposé représentatif », explique Mikael Petitjean. « Pourtant les paniers de consommation diffèrent beaucoup selon les types de ménages, ajoute Bastien Castiaux. En fonction des revenus, de l’âge, du sexe, etc. Par exemple, on sait que le paiement du loyer pèse en proportion des revenus beaucoup plus dans le panier des plus pauvres que dans celui des plus riches. » Aujourd’hui, l’IPC considère que le logement ne représente qu’entre 6 et 8 % du budget des ménages. « Il y a de nombreux axes qui sont discutables. Mais sur la question du logement, c’est particulièrement inacceptable, réagit Philippe Defeyt. Surtout quand on sait que certains ménages dépensent 40, voire 50 % de leur revenu dans leur loyer. » Une situation qui pousse à ce qu’on appelle « des inégalités d’inflation ».

Ces imperfections sont régulièrement le fruit de désaccords au sein de la Commission de l’indice. D’autant qu’on le sait : cet indicateur et la manière dont on le calcule ont un impact déterminant sur la vie des travailleurs et des entreprises belges, car les loyers, les salaires, les allocations sociales sont indexés sur l’inflation version indice santé – le même que l’IPC, duquel on retire les prix des tabacs, des boissons alcoolisées, de l’essence et du diesel.

… qui monte

Des indices d’inflation, il en existe bien d’autres, avec des choix de produits et des pondérations différentes. Il y a par exemple l’IPC européen harmonisé qui permet une comparaison entre les pays du Vieux Continent. En janvier, cet indice a grimpé de 8,5 % pour la Belgique. Ou encore l’indice des prix à la consommation hors produits énergétiques qui a lui augmenté de 2,85 % en janvier. Grâce à ce dernier indice, on comprend que la forte inflation que nous connaissons actuellement est essentiellement due à la hausse des prix de l’énergie. Preuve à l’appui : le gaz naturel a gonflé de 153,7 % en l’espace d’un an, l’électricité est en moyenne 70,8 % plus coûteuse et l’essence et le diesel ont augmenté de 25,5 %.

Pourquoi ? « Pendant deux ans, avec la crise du Covid, la demande des consommateurs et des entreprises pour ces produits énergétiques a fortement chuté, explique Philippe Defeyt. Ainsi, de nombreux producteurs de gaz et de pétrole, dont nous sommes dépendants, ont mis leur production en pause. Sauf qu’aujourd’hui, la demande est repartie fortement à la hausse permettant une bonne reprise économique. Or, pour différentes raisons et notamment parce qu’il y a eu des accidents techniques, remettre en route des centrales à gaz et rebalancer sur le marché un nombre de barils important, ça prend du temps. En attendant le redémarrage de la production, la demande est supérieure à l’offre, ce qui fait grimper les prix. » Et ces augmentations de prix sont d’autant plus préoccupantes qu’elles impactent également d’autres produits. Les produits alimentaires par exemple qui, pris dans leur ensemble, ont augmenté de 2,38 % en un an. En cause : les prix de l’énergie, mais aussi « l’augmentation des coûts de transport et les salaires plus élevés, notamment dans la production, la logistique et la distribution », précise Mikael Petitjean.

Des gagnants, des perdants et des grands perdants

En début d’année, le monde politique et économique tablait sur une baisse progressive des prix. Mais du fait de la crise ukrainienne, l’inflation pourrait bien devenir durable. En raison de sanctions prises par l’Union européenne envers la Russie, celle-ci a commencé à réduire son offre en gaz qui représente 40 % de la consommation européenne de gaz, mais seulement 6,6 % de la consommation belge. Conséquence : l’inflation forte, il va falloir s’y habituer pour encore quelque temps.

D’un côté, il y a des « gagnants » : les emprunteurs particuliers ou l’État endetté. « Car, comme je le disais avant, la monnaie perd de la valeur, explique Mikael Petitjean. Si votre taux d’intérêt n’augmente pas avec l’inflation, votre dette vous coûtera, en valeur, moins cher. » On estime d’ailleurs que, pour ces raisons et parce qu’elle peut être synonyme de croissance, un niveau contrôlé d’inflation (autour de 2 %) est positif pour l’économie.

Mais il y a surtout des perdants. Les épargnants d’abord, qui contrairement aux emprunteurs voient la valeur de leur argent placé s’éroder tant que les taux d’intérêt ne remontent pas. Les entreprises ensuite qui doivent non seulement faire face elles aussi à l’inflation, mais doivent en plus de cela augmenter les salaires via le mécanisme d’indexation. Et surtout les plus précaires. La raison, nous l’avons évoquée précédemment : tous les foyers ne répartissent pas leurs dépenses de la même manière. Et les familles à bas revenus consacrent davantage leur budget à l’énergie et leur loyer. D’ailleurs, comme l’a montré un rapport récent de la Banque nationale de Belgique, les ménages moins nantis (premier quartile) subissent une hausse moyenne des coûts de 8,7 % contre 7 % pour les plus riches (dernier quartile).

En début d’année, le monde politique et économique tablaient sur une baisse progressive des prix. Mais du fait de la crise ukrainienne, l’inflation pourrait bien devenir durable.

Ajustements

Pour éviter que cette inflation n’impacte trop les plus précaires, l’indexation vient régulièrement à la rescousse : deux fois en 2021, et une prochaine indexation devrait bientôt arriver. Mais elle alimente néanmoins de vigoureux débats. « L’indexation permet en effet de réduire le choc sur les plus précaires, explique Philippe Defeyt. Sauf que premièrement, comme nous l’avons vu, la méthode de calcul de l’indice santé ne permet pas au plus pauvre de rattraper complètement l’inflation. Et deuxièmement, des indexations trop régulières peuvent accélérer l’inflation. Car cela signifie plus de salaires, de demande et de charges pour les entreprises, qui doivent augmenter les prix. On appelle cela la spirale salaire-prix. »

« Cela peut mettre en danger la compétitivité des entreprises, ajoute Mikael Petitjean, opposé à l’indexation. Ce n’est pas en ajustant aveuglément les salaires qu’on résout des problèmes inflationnistes. » Point que réfute Bastien Castiaux : « Cette spirale inflationniste reste encore à prouver. Il faut rappeler qu’en 2021, des entreprises ont réalisé des marges historiques malgré l’indexation. Pour le dire autrement, si cet aspect d’emballement ou de spirale existe il n’y a aucune raison pour que seuls les salaires en supportent le coût. Et vu la longue période de modération salariale ces dernières années, on pourrait aussi proposer aux entreprises (notamment ou exclusivement les plus grosses) de répertorier les coûts de l’indexation sur le capital et notamment les dividendes. »

En ce moment, d’autres mesures sont à l’étude et notamment l’idée de baisser la TVA sur les biens énergétiques à 6 %. Sauf que comme le montre une étude menée par Philippe Defeyt et la CSC, la baisse mesurée de la facture d’énergie ne compensera pas le manque à gagner provoqué par un possible report de l’indexation des salaires. En tout cas, tant que la Belgique restera dépendante en matière énergétique et que l’économie de marché restera reine, l’inflation continuera de nourrir les débats.

Robin Lemoine

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