Elles assurent les garderies matin, midi et soir dans un grand nombre d’écoles; ils donnent un coup de main dans l’entretien des espaces verts dans certaines communes; elles réalisent des petits bricolages et du jardinage chez des particuliers; ils participent à un service de taxi social ou s’occupent du nettoyage dans des asbl partout à travers la Belgique. Fin 2024, 2.181 personnes travaillaient pour une agence locale pour l’emploi (ALE) au sein de la région bruxelloise, selon le cabinet du ministre de l’Emploi et de la Formation Bernard Clerfayt (DéFi). Son homologue Pierre-Yves Jeholet (MR) évoque quant à lui 5.565 personnes ayant effectivement presté en Wallonie durant l’année 2024[1].
Plutôt méconnues, les agences locales pour l’emploi ont su se rendre indispensables pour les écoles et la vie locale d’un bon nombre de communes. Le principe est simple. Une personne considérée comme éloignée de l’emploi vient toquer à la porte de l’agence de sa commune, souvent sous l’impulsion d’Actiris, du Forem ou du CPAS. Plusieurs missions lui sont alors proposées en fonction de l’implantation locale du dispositif. L’idée est la suivante: d’une part, les allocataires (re)mettent le pied à l’étrier du monde professionnel et s’insèrent dans la vie locale. Ils ajoutent également 4,1 euros de l’heure à leurs revenus du chômage ou du CPAS, pour un maximum de 630 heures par an. De quoi mettre un peu de beurre dans les épinards. D’autre part, ils rendent service à la population par le biais des écoles, des communes, des services sociaux ou directement chez les particuliers. Au niveau des conditions d’accès, il existait jusqu’à aujourd’hui deux catégories de prestataires: les bénéficiaires du CPAS à la recherche d’un emploi d’un côté (catégorie minoritaire si l’on en croit les ALE contactées), et les chômeurs et chômeuses de longue durée (deux ans si vous avez moins de 45 ans, six mois si vous êtes plus âgé) de l’autre côté.
Plutôt méconnues, les agences locales pour l’emploi ont su se rendre indispensables pour les écoles et la vie locale d’un bon nombre de communes. Le principe est simple. Une personne considérée comme éloignée de l’emploi vient toquer à la porte de l’agence de sa commune, souvent sous l’impulsion d’Actiris, du Forem ou du CPAS. Plusieurs missions lui sont alors proposées en fonction de l’implantation locale du dispositif.
Si vous avez ouvert un journal ou regardé le JT en 2025, c’est à ce moment-ci de la lecture que vous devriez hausser un sourcil. En effet, depuis le 1er janvier dernier, les chômeurs de longue durée sont amenés à devenir une espèce en voie de disparition. Selon Le Soir, 18.700 personnes ont perdu leur allocation chômage au lendemain de la Saint-Sylvestre. Cela continuera par vagues, en mars, en avril et enfin en juillet, où près de 185.000 bénéficiaires n’auront plus accès à une allocation de chômage ou d’insertion[2]. Le public majoritaire des agences locales pour l’emploi est par conséquent théoriquement amené à disparaître. La titanesque réforme du ministre fédéral de l’Emploi David Clarinval (MR) a des répercussions sur tout le secteur de la réinsertion et de la formation, essentiellement administré au niveau régional. Pour le secrétaire national de la CSC chargé des affaires wallonnes Daniel Cornesse, «le fédéral a mis la charrue avant les bœufs. Le niveau régional n’est pas prêt à accueillir la réforme et le dispositif ALE en est un exemple flagrant».
Bricolages en urgence
Retour donc fin 2025. De nombreux prestataires ALE et leurs «clients» naviguent dans l’inconnu. Certaines personnes pourront se tourner vers le CPAS et continueront d’entrer dans les conditions. D’autres n’en voudront pas (l’image du revenu d’intégration n’est pas appréciée de tous), n’y auront pas accès (on parle ici des cohabitants) ou resteront bloqués dans des procédures de transition qui risquent de prendre du temps. La CSC, la Ligue des familles, les communes et certaines écoles alertent sur la continuité de certains services. Sans ces travailleuses et travailleurs, les garderies risquent de se raccourcir ou de devenir plus chères. De surcroît, il s’agit d’une population déjà précaire, dont le travail n’est reconnu par aucun droit social supplémentaire ou avantage dans le dossier de recherche d’emploi. En novembre, la députée fédérale écologiste Sarah Schlitz demande au ministre Clarinval si des exemptions étaient prévues pour les chômeurs actifs dans leur commune[3]. Le secteur le sait déjà, la réponse est négative. La balle est renvoyée aux Régions, responsables du dispositif.
En Wallonie, un décret est adopté le 10 décembre 2025. Il élargit les conditions d’accès à l’ALE à deux nouvelles catégories: les personnes simplement inscrites au Forem depuis au moins 12 mois et les chômeurs à «employabilité faible ou très faible pour lesquels les prestations sont jugées pertinentes par le Forem». Les personnes exclues sans revenus de remplacement pourront donc, si elles le souhaitent, continuer de travailler en agence. Sans toucher d’allocations, leur rémunération se limitera à 4,1 euros de l’heure pour 630 heures au maximum par an. Pour 45 heures par mois, soit environ 2 heures par jour, le «salaire» de cette nouvelle catégorie s’élèvera donc à 184 euros par mois. Le ministre Jeholet l’assume: «C’est clair que 184 euros par mois, ce n’est pas aujourd’hui un salaire que l’on peut qualifier de décent.»
En Wallonie, un décret est adopté le 10 décembre 2025. Il élargit les conditions d’accès à l’ALE à deux nouvelles catégories: les personnes simplement inscrites au Forem depuis au moins 12 mois et les chômeurs à «employabilité faible ou très faible pour lesquels les prestations sont jugées pertinentes par le Forem».
Face aux critiques de l’opposition, le poids lourd du MR insiste: son gouvernement considère les prestations ALE comme un véritable travail et ce décret est une mesure transitoire, en attendant une réforme en profondeur des dispositifs d’aide à l’emploi. Le texte prévoit également que les prestations ALE soient valorisées positivement dans le parcours de recherche d’emploi. Daniel Cornesse (et l’opposition) ne trouve pas cela suffisant: «La CSC sait qu’il fallait une solution urgente pour éviter la discontinuité des services. Avoir des personnes qui sont payées 4,10 € de l’heure, cela ne peut cependant pas durer. Le régional nous a promis des solutions, une réforme des aides à l’emploi, des emplois de proximité, etc. Soyons de bon compte, ces réformes-là sont en route. Mais elles arriveront trop tard. Les personnes expulsées du chômage, c’est maintenant.»
À Bruxelles, l’absence de gouvernement de plein exercice ne facilite pas les choses. Le cabinet du ministre Clerfayt nous communique qu’un avant-projet, dans la même philosophie que le décret wallon, a été approuvé en première lecture. L’intention principale est de «maintenir un vivier suffisant pour assurer les missions de surveillance et d’encadrement dans les écoles bruxelloises». Seulement, l’entrée en vigueur pour le 1er janvier n’a pas été possible à cause des impératifs de procédure; il faudra attendre le 1er mars. Selon le cabinet, la première vague d’exclusion ne concerne que 150 travailleurs ALE dont une partie pourra passer au CPAS. Le Conseil d’État doit encore confirmer si cette réforme transitoire entre dans les attributions des affaires courantes.
Tout n’est pas à jeter
«Il y a eu une réelle sidération. Quelque chose entre l’étonnement et le désespoir; en somme: ‘Que va-t-on faire maintenant?’» Michael travaille pour l’ALE de Tournai-Pecq. Lors de l’annonce de la réforme du chômage dans la presse, ils étaient en première ligne, au plus proche des concernés. C’est une grosse agence, la commune y a mis les moyens. Plus de 200 personnes y prestent au moins une heure par mois. De ses dires, élargir les conditions d’accès à l’ALE est une proposition qui vient du secteur lui-même. Même si ce n’est pas la panacée, il était important pour les prestataires de maintenir le dispositif. À Tournai, on est convaincu de l’utilité du dispositif, malgré ses imperfections. L’agence a permis plusieurs embauches grâce aux liens créés entre les allocataires et leur «client». L’asbl est également devenue essentielle pour la vie de proximité grâce à des services de garderie, de taxi social, de jardinage, de ménage ou de gestion des encombrants.
Le sentiment d’utilité sociale, la reprise d’une activité qui rythme la semaine, la création de liens avec le tissu local; les motivations des travailleurs ALE dépassent le supplément de 4,10 € ajoutés à leurs allocations. Pourtant, à l’agence de Molenbeek, on se pose la question: les prestataires continueront-ils si ces quatre euros de l’heure représentent l’entièreté de leur revenu? Il est encore trop tôt pour y répondre, mais ce qui est sûr, c’est que cela va précariser un public pour qui la «simple» réinsertion sociale est déjà complexe: «C’est un public très précaire, parfois avec des problèmes de langues, en décrochage à beaucoup de niveaux. La transition va prendre du temps et nous ne sommes pas sûrs que tous les prestataires vont se diriger vers le CPAS.»
Les prestataires continueront-ils si ces quatre euros de l’heure représentent l’entièreté de leur revenu? Il est encore trop tôt pour y répondre, mais ce qui est sûr, c’est que cela va précariser un public pour qui la «simple» réinsertion sociale est déjà complexe.
Il y a bien une chose sur laquelle s’accordent les ALE, les partis de gouvernement comme de l’opposition et les syndicats: la nécessité de réformer. Michael (ALE de Tournai) soupire: «Cette réforme, ça fait des années que tout le monde en parle.» Il s’agit d’un chantier périlleux. Les prestataires n’ont pas une reconnaissance à hauteur de leur travail, les démarches administratives sont trop lourdes, certaines personnes restent à l’ALE pendant plus de 10 ans sans retrouver le monde professionnel classique, certains pans de la vie locale sont devenus complètement dépendants de ces travailleurs précaires, etc.; les points d’attaque sont nombreux, tout comme les interconnexions avec les autres dispositifs d’insertion socioprofessionnelle. Pourtant, c’est urgent. La solution temporaire est a minima imparfaite, a maxima révoltante, selon les parties prenantes. Le ministre Jeholet promet une réforme plus ambitieuse au cours de sa législature. À Bruxelles, il faudra attendre que celle-ci commence réellement.
[1] Commission de l’économie, de l’emploi et de la formation, 27 mai 2024.
[2] https://www.lesoir.be/719266/article/2025-12-28/pres-de-20000-chomeurs-exclus-ce-jeudi-ce-que-lon-sait
[3] Commission des Affaires sociales, de l’Emploi et des Pensions, 18 novembre 2025.