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(L)armes d’errance. Souffrances et stratégies de survie des habitantes de la rue

Mauro Almeida Cabral est éducateur spécialisé et travailleur de rue au grand-duché de Luxembourg. Son ouvrage «(L)armes d’errance. Habiter la rue au féminin» – deuxième de la jeune collection belge «Transitions sociales et résistances» –, construit à partir de son travail d’intervenant en rue, invite les lecteurs dans le quotidien des habitantes de la rue, invisibles et sujettes à de nombreuses violences.

© Colin Delfosse
© Colin Delfosse

Mauro Almeida Cabral est éducateur spécialisé et travailleur de rue au grand-duché de Luxembourg. Son ouvrage (L)armes d’errance. Habiter la rue au féminin – deuxième de la jeune collection belge « Transitions sociales et résistances » – construit à partir de son travail d’intervenant en rue, invite les lecteurs dans le quotidien des habitantes de la rue, invisibles et sujettes à de nombreuses violences. « En rencontrant ces femmes essentiellement dans des espaces en dehors des murs des organisations sociales, j’ai pu observer leurs modes de vie et recueillir les innombrables ruses et bricolages qu’elles mettent en place afin de (sur)vivre à la rue », explique l’auteur en introduction, qui partage aussi dans cette enquête ethnographique réflexions et pistes d’amélioration de l’accompagnement psychosocial de ces femmes.

Alter Échos : Qu’est-ce qui vous a amené à vous intéresser de près aux habitantes de la rue ?

M.AC : En m’engageant sur le terrain de la rue dans un contexte urbain, je pensais rencontrer des habitants de la rue, sans grande conscience de différences liées au genre. J’ai été sensibilisée à la question de l’errance féminine par un homme à la rue qui, sans m’en dire trop, m’a fait comprendre que sa compagne courait de nombreux dangers à la rue et qu’il craignait qu’il lui arrive quelque chose. Cet échange m’a révélé que la question du genre n’est pas un simple « détail » dans la construction de l’accompagnement psycho-éducatif qu’un éducateur spécialisé peut proposer. Cela a éveillé ma curiosité sur la manière dont les femmes peuvent percevoir la vie à la rue. Et je me suis rendu compte que l’errance au féminin était peu étudiée alors que des questions spécifiques se posent pour les femmes, et non pour les hommes, liées à la grossesse, aux menstruations, aux violences, à l’hygiène de soi, etc.

AÉ : Bien qu’il soit difficile d’établir un portrait-robot d’une femme à la rue, peut-on dégager certaines caractéristiques communes ?

M.AC : La question des femmes qui habitent la rue est vraiment diversifiée. Je n’ai pas retrouvé un « modèle » de femme à la rue qui aurait telle ou telle caractéristique. C’est pareil d’ailleurs pour les hommes. Au niveau de l’imaginaire, une femme à la rue est une femme d’origine rom, assise par terre avec un carton qui vit de la mendicité. Cela ne correspond pas à toute la réalité même s’il en existe, bien sûr. Ce qui caractérise toutes les femmes à la rue, c’est leur invisibilité. Les femmes se cachent derrière les vestes larges, prennent une voix plus grave – c’est le processus de masculinisation – si bien qu’il est difficile au premier regard de les identifier comme femmes. Aussi, les femmes alternent des moments de visibilité et d’invisibilité selon leurs besoins. Elles peuvent décider de se rendre dans un service de jour – pour manger, prendre une douche, avoir quelques vêtements… – qui va les reconnaître en tant que femmes, puis elles iront « se cacher » à nouveau – sous des vêtements, par une odeur corporelle délaissée, etc. –, car cette identification féminine peut leur porter préjudice. Ce processus peut conduire les femmes à une « déshabitation de soi », à un délabrement total de leur santé physique. Elles ne se sentent plus dignes, plus femmes, plus humaines…

Les femmes se cachent derrière les vestes larges, prennent une voix plus grave – le processus de masculinisation – si bien qu’il est difficile au premier regard de les identifier comme femmes. Aussi, les femmes alternent des moments de visibilité et d’invisibilité selon leurs besoins.

AÉ : Comment êtes-vous entré en contact avec elles ?

M.AC : J’ai dû sortir des sentiers battus afin de les rencontrer. On ne les croise pas, comme le public masculin, en déambulant dans la rue. Il ne suffit pas non plus d’être présent dans les organisations sociales pour les voir. Il faut trouver les lieux de repos comme des halls de gare, les squats. Et s’y rendre plusieurs fois par jour, tenir compte des différentes temporalités…

AÉ : Quels stéréotypes entourent les femmes qui sont à la rue ?

M.AC : J’ai fait un stage au sein d’une structure dans laquelle j’ai entendu pas mal de professionnels qualifier les femmes de « putes toxicos ». Cela renvoie à l’image de femmes assez violentes, voire dangereuses, qui n’auraient aucun scrupule à mentir aux travailleurs sociaux pour arriver à leurs fins, qui n’auraient aucun scrupule à accepter les business illicites en rue. Une image de femmes qu’il ne faut surtout pas croire, dont il faut se tenir à distance.

AÉ : Il y a la femme « dangereuse ». Mais aussi, à lopposé, la « victime » ?

M.AC : Cette image de « femme victime à protéger » est liée davantage à l’image des femmes dans la société, qu’on nomme encore le « sexe faible ». Des organisations vont donc entrer dans un processus de surprotection des femmes, ce qui revient à les placer dans une position victimaire. On accueille ces femmes, non pas parce qu’elles sont dans le besoin ou parce qu’elles doivent se reposer une nuit ou deux, mais bien parce que ce sont des femmes qui sont exposées aux dangers de la rue et des hommes. Comme si elles ne savaient absolument pas se défendre et qu’il revenait aux travailleurs sociaux de les « sauver ». Il y a donc ces deux visions très dichotomiques – soit la femme dangereuse dont il faut se tenir à distance, soit la femme vulnérable à sauver ; la femme assujettie à son comportement agressif ou soumise aux hommes – dont j’ai voulu m’éloigner.

AÉ : Mais la rue est un espace très violent pour les femmes. Et elles subissent des violences inhérentes à leur sexe féminin…

M.AC : Bien sûr, notamment les viols, souvent évoqués par les femmes lors de mon enquête. Il faut aussi comprendre que, contrairement aux représentations collectives, les violences vécues par les femmes à la rue ne sont pas exclusivement le fruit d’agresseurs masculins qui en auraient le monopole. Je ne veux pas dire par là que les hommes ne sont pas violents. Les femmes cumulent un capital de violence assez important, dans leur groupe de pairs et elles sont aussi confrontées à la violence, réelle ou symbolique, dans les services sociaux ou les institutions.

AÉ : Quelles formes prend cette violence dans les institutions ou les services sociaux ?

M.AC : Je pense aux femmes qui se rendent dans des services sociaux et qui sont jugées par rapport à la prostitution avant même qu’elles n’expliquent quoi que ce soit. Les travailleurs sociaux ne cherchent pas toujours à comprendre et sont enfermés dans leurs propres représentations. Plus que des personnes, on accueille des symptômes : on accueille la femme toxicomane, prostituée ou mendiante, mais rarement la femme tout court, avec ses besoins. Une même personne peut être considérée comme « mendiante » par tel accueil de jour, comme « toxicomane » par tel service spécialisé en toxicomanie ou comme « prostituée » par tel accueil pour travailleurs du sexe. Certaines femmes, sans comportement addictif, peuvent aussi se voir attribuer une identité de tox quand elles fréquentent un abri de nuit « pour » personnes toxicomanes par manque d’autres solutions.

J’ai fait un stage au sein d’une structure dans laquelle j’ai entendu pas mal de professionnels qualifier les femmes de « putes toxicos ». Cela renvoie à l’image des femmes assez violentes, voire dangereuses, qui n’auraient aucun scrupule à mentir aux travailleurs sociaux pour arriver à leurs fins.

AÉ : Vous écrivez aussi qu’il peut être violent pour ces femmes, déjà fragilisées, de toujours devoir raconter leur histoire. Cela peut s’apparenter à une mise à nu.

M.AC : Les femmes peuvent en effet avoir le sentiment de ne plus avoir d’intimité puisque le monde social attend d’elles qu’elles se racontent, beaucoup, qu’elles expliquent leurs souffrances, de long en large. Parfois, être à la rue semble ne pas suffire pour avoir de l’aide aujourd’hui – pour obtenir une adresse de référence par exemple. Il faut aussi avoir vécu d’autres atrocités, avoir été agressée, violée, violentée… et justifier une demande d’aide par des stigmates attachés au genre. Ou alors on accepte les futures mères, les femmes qui veulent sortir de la prostitution, mais pas les femmes qui présentent un comportement addictif. On leur demande aussi d’avoir un projet de vie, comme si demander de l’aide, vouloir se reposer n’était déjà pas suffisant. Cela peut les éloigner des institutions. Les femmes, déjà écorchées vives, se sentent jugées, stigmatisées et décident de se débrouiller autrement pour tenir le coup mentalement.

AÉ : Vous observez qu’il y a une absence d’organisations sociales spécialisées dans l’accueil de femmes en situation d’errance, mais vous dites qu« il ne faut pas institutionnaliser l’errance au féminin »

M.AC : Quand on crée un service pour les femmes à la rue, on va donc reconnaître comme « femmes à la rue » celles qui s’y rendent. Cela risque de détourner le regard sur toutes les autres qui ne s’y rendent pas, qui peuvent même être soupçonnées de ne pas vouloir s’y rendre, car elles « cachent » ou « n’assument pas » quelque chose. Le second risque que je souligne est celui de vouloir à tout prix enfermer des femmes dans une institution qu’elles n’ont pas choisie avec des règlements d’ordre intérieur qui ne leur correspondent pas tout à fait. Exemple : prendre des douches régulières, avec cette idée qu’une femme veut prendre soin d’elle, qu’elle doit gagner en estime de soi. Évidemment que c’est important pour chacun de prendre soin de soi. Offrir une douche mais ne pas assurer la sécurité en rue après n’a pas de sens même si cela part d’une bonne intention. Je donne l’exemple d’une femme à qui l’équipe éducative propose de prendre une douche pour son « bien-être », qui est violée ensuite par un homme attiré par son odeur de savon. L’équipe sociale, en « imposant » une douche, sa vision des choses, a rompu une stratégie de défense mise en place par cette femme.

AÉ : Quelle approche faudrait-il alors privilégier ?

M.AC : Je préconiserais une approche bas seuil, un service où les femmes peuvent se rendre quand elles veulent, sans imposition.

AÉ : En non-mixité ou non ?

M.AC : Le fait de séparer les femmes et les hommes traduit une nouvelle fois cette image stéréotypée de l’homme dangereux envers la femme victime. Mais cela peut aussi assurer la sécurité des femmes. Il faut que les femmes aient le choix, c’est en tout cas ce qu’elles m’ont dit.

Offrir une douche mais ne pas assurer la sécurité en rue après n’a pas de sens même si cela part d’une bonne intention.

AÉ : « Au-delà des addictions, la prostitution, qu’elle soit occasionnelle ou régulière, fait partie du quotidien de la majorité de ces femmes qui habitent la rue », écrivez-vous. Quel rapport à la prostitution ont les femmes que vous avez rencontrées ?

M.AC : La prostitution se pose tôt ou tard pour les femmes en rue. Cela ne veut pas dire qu’elles vont toutes se prostituer. Il y a plusieurs formes de prostitution. La prostitution dite classique de femmes qui font le trottoir. Mais il y a aussi des femmes qui achètent leur dose en échange d’un service sexuel. La prostitution peut constituer une réponse rapide, loin d’être facile. Les femmes qui pratiquent la prostitution de survie – à la différence d’une femme qui fait de la prostitution son métier – vont jouer sur des prix très bas et font des passes à cinq euros. Elles acceptent aussi des pratiques sexuelles que d’autres personnes prostituées refusent, comme des rapports non protégés, des pratiques sexuelles douloureuses, extrêmes. Cela marque psychiquement. Certaines femmes ne se prostituent pas, « pour ne pas tomber aussi bas ». D’autres ne feront jamais la manche pour cette même raison, par honte. Et certaines préfèrent se prostituer car elles peuvent faire cela dans des lieux cachés où elles ne risquent pas de croiser des personnes qu’elles connaissent. C’est très subjectif et cela varie d’une femme à l’autre. Enfin, il ne faut pas oublier qu’il existe de la prostitution entre pairs.

AÉ : Des femmes que vous avez rencontrées ont recours à la prostitution pour se garantir une nuit au chaud…

M.AC : Oui, elle est à la rue depuis quelque temps, mais est parvenue à ne pas être identifiée comme femme à la rue. Elle prend soin de ses cheveux par exemple, porte des habits propres. Elle erre toute la journée puis le soir joue de son capital séduction. Elle ne va pas descendre le prix trop bas, imposer un peu plus sa volonté, ou se tourner vers les services d’escort. La prostitution permet à des femmes comme elle de passer une ou plusieurs nuits à l’hôtel. La prostitution prend donc plusieurs formes.

AÉ : La rue rime donc souvent pour les femmes avec la ruse…

M.AC : Tout le temps. Les femmes ont une connaissance tellement fine de la rue qu’elles en viennent à développer des stratégies parfois commerciales, comme trouver des clients pour les dealers en échange de leur dose quotidienne ou hebdomadaire, ou stocker du matériel dans un lieu sûr. Mais si j’ai évoqué certaines de leurs ruses – pour montrer que les femmes vivaient dans la souffrance mais possédaient aussi des ressources –, je n’ai pas tout révélé pour éviter de les exposer et de les mettre en danger.

AÉ : Vous consacrez une partie de votre ouvrage à votre démarche… Quelle est la relation que vous privilégiez ?

M.AC : Il faut avoir en tête qu’on travaille avec des êtres humains avant tout, chacun avec son parcours, sa trajectoire. On parle régulièrement de « bonne distance professionnelle » pour être de « bons » professionnels. Mais la distance peut aussi impliquer une « mise à distance » de l’autre, une réification. Il est selon moi important de réduire la distance. Il me semble plus pertinent de parler d’une « présence professionnelle » bienveillante, d’être dans la proximité, de préserver l’humanité de la personne qu’on accompagne, sans jamais nier son altérité. Il faut donner du crédit aux personnes qu’on accueille et avoir une compréhension plus fine des processus d’addictions. Une personne ne va pas s’en sortir par magie, elle va connaître des épisodes de rechute. Il faut aussi pouvoir donner de soi, pas juste poser des questions et récolter des réponses. Durant le confinement, quand quelqu’un me disait qu’elle avait très peur du virus, j’ai partagé bien sûr son sentiment d’injustice, mais aussi mes angoisses et préoccupations, pour ma santé, celle de mes collègues, de ma famille, de mes amis. Pouvoir parler de soi permet de rééquilibrer le rapport de force entre le bénéficiaire et le travailleur.

En savoir plus

« Femmes sans abri : les griffes de la nuit », Alter Échos n°476, 16 septembre 2019, Marinette Mormont.

« Sans-abrisme et féminisme : des enjeux à croiser », article en ligne, 29 mars 2018, Manon Legrand.

Manon Legrand

Manon Legrand

Coordinatrice Alter Échos, journaliste (social, logement, environnement)

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