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Dossier
© Tiffanie Vande Ghinste

Femmes sans abri : les griffes de la nuit

Alter Échos n° 476 16 septembre 2019 Marinette Mormont

Pour les femmes sans abri, la nuit est synonyme de stress et de peur. Mais surtout, elle prolonge le jour. Car ses côtés obscurs ne font que mettre en lumière une vulnérabilité vécue 24 h/24. Petites tranches de vie de femmes qui n’ont d’autre toit qu’une tente, le ciel étoilé ou un hébergement provisoire.

Il est 20 h 30 quand les portes de l’abri de nuit Le Triangle s’ouvrent. Au premier rang du comité d’accueil, la récente recrue de l’équipe d’éducateurs et d’assistants sociaux de l’asbl : un jeune chat dont le prédécesseur avait été intégré dans l’équipe dans le but « d’apaiser des résidents un peu nerveux ». Manque de chance, le petit félin aurait lui-même quelques légers problèmes d’agressivité et se révélerait être « une vraie petite crapule », selon les dires d’un travailleur social. D’où le petit nom dont il a été affublé : Raúl (Castro).

Dans ce petit quartier résidentiel de Mont-sur-Marchienne (Charleroi) étourdi par le chaud soleil du mois d’août, le vaste bâtiment de l’ancienne école des bateliers regroupe une maison d’accueil, un abri de nuit et un centre de jour ouvert il y a un an. Trois structures destinées au même public : des femmes avec leur famille, des femmes en couple et des femmes seules. Des femmes aux profils divers – troubles psychologiques, prostituées, victimes de maltraitance, de violence conjugale ou tout simplement d’un accident de parcours – mais qui, toutes, sont contraintes, pour des durées plus ou moins longues, à dormir sans avoir de toit à elles. Outre la maison d’accueil, les douze lits de l’abri de nuit accueillent, nuit après nuit, des femmes et leur famille ou leur conjoint.

Après l’ouverture des portes, le programme de la soirée est toujours le même : attribution des lits, rappel des règles à suivre – ne pas entrer dans la chambre avec tout son barda, douche obligatoire –, puis distribution de café et d’une petite collation –, quelques tranches de pain et des fruits. Une mère de famille partage son repas avec ses deux enfants de 8 et 12 ans. « Le plus dur, c’est d’être ballottés d’un coin à l’autre. De l’abri de jour à l’abri de nuit. De l’abri de nuit à l’abri de jour. On ne sait jamais exactement de quoi sera fait le lendemain. » La famille s’est sauvée de son logement pour échapper à la violence du père. Elle attend aujourd’hui une place en maison d’accueil. Mais attendre, « c’est chiant ». Le gamin, un blondinet au visage crispé, marmonne du bout des lèvres : « Si je dors bien ? Bof. Ça dépend des jours. » Il appréhende la rentrée scolaire – il change d’école et redoute les retrouvailles avec un ancien camarade de classe casse-pieds. Puis, changeant subitement d’humeur, son visage s’illumine à l’évocation du barbecue organisé le lundi qui suit dans le jardin du Triangle. Un barbecue et des jeux d’eau, précise-t-il, enthousiaste : « Ça va être chouette. »

Dans le petit réfectoire austère éclairé par des néons, un couple déboule et s’installe à table. Du café, vite. La femme, lasse et irritée par sa journée difficile, résume la situation : « Avant on était à Dourlet (abri de nuit du CPAS de Charleroi, NDLR), mais il n’y a que trois lits pour les femmes et on ne peut y dormir qu’une nuit sur deux. Et quand je dis dormir, ce n’est pas gagné. Parfois on ne peut pas fermer l’œil. Ça dépend sur qui on tombe. Et puis c’est stressant de ne pas savoir où on va passer la nuit. On reçoit une réponse à 9 heures du soir. À cette heure-là, c’est difficile de trouver une solution alternative. Alors on dort dans la rue. Dans des lieux sécurisés, où on connaît des gens. »

À l’abri de nuit du Triangle, on refuse peu de femmes. « Au départ, je pensais qu’il y aurait une plus grosse demande en hiver mais ce n’est pas vraiment le cas, explique Laetitia Hannot, l’une des éducatrices chargées, depuis dix-sept ans déjà, de ‘faire’ trois ou quatre nuits par semaine. Peut-être parce que les propriétaires ont plus de mal à mettre les gens dehors à ce moment-là. » Certaines femmes préfèrent aussi rester en rue. Pour se cacher des assistants sociaux de peur de perdre la garde de leurs enfants. Pour échapper aux règles de l’institution (respect des horaires, vivre-ensemble, pas de consommation d’alcool ou de drogues) et jouir d’une certaine liberté.

Into the wild

Dormir dehors, cela a été le choix d’Isabelle des mois durant. Elle nous accueille dans son petit appartement à Saint-Gilles (Bruxelles) qu’elle partage aujourd’hui avec les deux chatons qu’elle a recueillis – l’un avait été maltraité, l’autre abandonné. Celui-ci doit être suivi psychologiquement, rit-elle en désignant le plus jeune : il refuse d’être sevré. Isabelle s’apprête à déménager dans un appartement plus grand. Un appartement à deux étages où elle pourra vivre à nouveau avec son fils de 16 ans, placé depuis plusieurs années.

Le 1er janvier 2014 a rimé pour Isabelle avec le début de la descente aux enfers. À une heure du matin, son compagnon la jette à la porte avec son fils. En urgence, elle fait garder ce dernier par une amie pour quelques jours et se retrouve officiellement sans abri. Pendant un an, elle trouve tant bien que mal des connaissances pour l’héberger. De temps à autre, elle passe une nuit dehors ou, quand elle craint trop le froid, dans un café ouvert 24 h/24. En 2015, face au refus d’un ami de continuer à l’abriter, elle se présente au Samusocial. Elle s’imaginait un endroit calme, convivial. Très vite, elle déchante. Alcool, drogues, violences, problèmes d’hygiène, de chauffage ou d’alimentation, vols – elle dort ses chaussures aux pieds pour ne pas se les faire dérober –, « je me sentais comme un rat d’égout, on se faisait traiter comme des chiens, se remémore-t-elle. Si vous vous plaigniez de vous être fait agresser par une autre personne hébergée, ils vous mettaient tous les deux dehors même à une heure du matin. Comme des moutons, on devait dire oui à tout au risque de dormir dehors. Il m’a fallu six mois pour comprendre que ce n’était pas un endroit où je pouvais rester »1.

Une femme est beaucoup plus fragile à l’extérieur. Il faut apprendre à se débrouiller. Il faut devenir une guerrière, Isabelle, sortie du sans-abrisme

Avec quelques compagnons de fortune, elle décide donc de planter sa tente dans un recoin du bois de la Cambre. Tous les matins, elle la démonte et la planque dans une maisonnette de béton. Pour Isabelle, les journées sont longues. Parfois plus difficiles que la nuit. Elle se rend au centre de jour du Clos (asbl L’Îlot) pour se doucher, prendre un repas et recevoir du soutien. Puis elle marche. Se pose dans un parc, essayant de prendre l’allure d’une touriste, dans l’attente du temps qui passe. « En rue, les femmes, on les voit moins, on se maquille pour passer pour une personne normale. On est là, mais on ne nous voit pas. » Puis, à l’approche du crépuscule, retour au campement. « C’était un endroit dont tout le monde disait qu’on y laissait les sans-abri tranquilles. Je restais avec un groupe pour qu’il ne m’arrive rien. Un homme peut se défendre, lui. Une femme est beaucoup plus fragile à l’extérieur. Il faut apprendre à se débrouiller. Il faut devenir une guerrière. Certaines femmes se mettent en couple pour se protéger. Mais parfois c’est pire, il vaut mieux rester dans son coin. » Peu à peu, Isabelle prend ses distances avec ses compagnons pour gagner en intimité. Elle s’installe, seule, un peu plus loin dans le bois. Et arrive ce que nombre de femmes en rue redoutent le plus. Agression, viol, grossesse. Mais malgré la peur, il est hors de question pour elle de remettre le moindre petit bout d’orteil au Samusocial. Le bois restera son lieu de vie, jusqu’au moment où ses démarches administratives se débloqueront, en juin 2016 – de nationalité française, on lui a longtemps refusé son adresse de référence.

La part sombre du sans-abrisme

Chez les femmes sans abri, la vulnérabilité sanitaire et sociale s’accompagne d’une dimension de genre. Une femme sur deux en maison d’accueil a été victime de violence intrafamiliale. Une fois en rue, c’est l’espace public qui devient source de dangers2. Un certain nombre d’entre elles ont des enfants. « Les femmes ont des besoins spécifiques, admettons qu’il y a un sexe au sans-abrisme, et insistons pour que leur prise en charge présente des aspects différents de celle des hommes, en matière notamment d’hygiène, d’intimité, d’entre-soi, etc., écrivaient en 2014 les auteurs d’un état des lieux de la Strada sur les femmes mal logées3. Toutefois, il ne faut pas perdre de vue que si elles sont plus exposées, elles bénéficient, dans une certaine mesure, d’une meilleure prise en charge grâce à différents filets de protection sociale. Ainsi, il faut sans cesse, dans l’offre de solution au sans-abrisme, gérer la tension entre le général et l’exclusif, entre les solutions globales de réduction des inégalités à tous niveaux, et ici celles dédiées strictement au public féminin sans abri et mal logé. »

Et si l’image médiatique des femmes sans logement interpelle, voire met mal à l’aise, n’oublions pas qu’elle révèle surtout une augmentation globale du nombre de personnes sans abri ou mal logées. Les estimations de la Strada, issues du dernier dénombrement des personnes mal logées à Bruxelles en 2018, le confirment : le nombre absolu des femmes mal logées a augmenté depuis 2016 (939 contre 778), mais pas la part des femmes parmi l’ensemble du public (22,4 % contre 23 %)4. « Les femmes dans la rue sont des proies faciles pour la gent masculine, c’est vrai. Mais en rue, il y a des hommes fragiles et des femmes fragiles. Cela dépend de la personne », conclut aussi Laetitia, de l’abri de nuit Le Triangle.

1. Ces allégations concernant le Samusocial concernent l’organisation de cette structure il y a quelques années. Le « New Samusocial », devenu une asbl de droit public en 2019 et repris en main par un nouveau CA et un nouveau DG, tient à préciser qu’une nouvelle dynamique est en train de se mettre en place, au sein de laquelle la qualité de l’accueil est considérée comme la priorité numéro 1. Nous y reviendrons prochainement.

2. « Femmes sans abri : vivre la ville la nuit », Les Annales de la recherche urbaine n°112, 2017, p. 138-149, MEEN, Puca.

3. « Femmes en rue, dans les services d’hébergement d’urgence, et les maisons d’accueil bruxelloises », état des lieux. Automne 2014, La Strada asbl, Bruxelles, décembre 2014.

4. https://www.lastrada.brussels/portail/images/LAS3220_Denombrement2018_FR_5_BD.pdf

A propos de l'auteur(e)

Marinette Mormont

Originaire d’Arlon, « le trou de la Belgique », Marinette pense un moment devenir guide de montagne ou Tintin reporter avant de s’orienter vers des études d’histoire. Qui l’aménent au final à faire du journalisme parce que, dixit, elle ne sait faire que ça… À ses yeux, le social est un savant mélange d’attention à l’autre et de justice avec un grand J. Et l’information ? C’est parler du manque de prise en compte de l’autre et du manque de justice. Contact : marinette [dot] mormont [at] alter [dot] be

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