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Emploi/formation

La complainte des jeunes travailleurs perdus

Qu’ils soient étudiants où fraîchement arrivés sur le marché de l’emploi, les jeunes travailleurs partagent une caractéristique: les victimes principales de la crise du Covid-19 en matière d’emploi, ce sont eux…

© Morgane Somville

On a beau tourner les chiffres dans tous les sens, on peine à y trouver une quelconque lueur d’espoir. Il y a bien cette enquête menée par l’UCL en octobre 2020 qui montrait que les étudiants diplômés de cette université avaient connu un meilleur taux d’insertion socioprofessionnelle trois mois après l’obtention de leur diplôme (65 %) en 2020 qu’en 2018 (62 %). Mais, pour le reste, la lecture des chiffres relatifs à l’emploi des jeunes en pleine pandémie de coronavirus s’apparente à un long jour sans pain. Qu’ils se rapportent aux étudiants jobistes, aux jeunes à peine sortis des études et en recherche d’emploi, ou à ceux qui avaient décroché un boulot mais l’ont perdu à la suite de la crise, ils sont mauvais, voire très mauvais.

Un constat s’impose dès lors : on a beaucoup parlé des conséquences des mesures sanitaires sur la santé mentale des moins de 25 ans. Mais celles sur leur portefeuille n’apparaissent pas moins graves. Au point de plonger toute une génération dans la précarité ?

Étudiants jobistes en galère

Écouter Aymane parler, c’est effectuer un petit voyage dans le temps. Au printemps 2020, la Fédération des étudiants francophones (FEF) publiait des chiffres alarmants. 81,48 % des étudiants au sein des universités avaient perdu leur job. 78,67 % en hautes écoles. Et 87,74 % dans les écoles supérieures des arts. Parmi ceux-ci, ce job constituait une source de revenus indispensable pour 44,93 % des étudiants universitaires, 55,96 % des étudiants en hautes écoles et 68,27 % des étudiants en écoles supérieures des arts. « J’ai aussi perdu mon emploi à cette époque, explique Aymane, étudiant à l’ULB et membre de l’USE (Union syndicale étudiante), une section des Jeunes FGTB. Je vis encore chez mes parents et ma famille connaît des soucis d’argent. La perte de revenus qui en a découlé nous a donc causé des problèmes. »

Si Aymane a fini par retrouver son emploi, la FEF fait toujours état aujourd’hui de 32 % d’étudiants ayant perdu partiellement ou totalement leur job d’étudiant. Une situation qui pour 27 % d’entre eux a eu un « impact direct sur leur capacité à payer leur minerval et matériel de cours », note la Fédération. Souvent actifs dans l’Horeca ou le spectacle, des secteurs toujours fermés, les étudiants jobistes ont pris cher…

Pourtant, des soutiens existent. Au sein des écoles supérieures et des universités, les services sociaux étudiants peuvent octroyer toutes sortes d’aides aux jeunes en difficulté. Après la crise, ces services ont d’ailleurs vu leurs moyens renforcés à trois reprises par Valérie Glatigny (MR), la ministre de l’Enseignement supérieur de la Communauté française, à chaque fois via une enveloppe de 2.280.000 euros. Et, visiblement, certains jeunes ont eu l’idée de faire appel à eux. « Nous proposons des aides pour pallier les pertes de revenus, pour aider au paiement des loyers, du matériel informatique, acheter à manger, liste Chantal Rigal, en charge du service social étudiant de l’ULiège. Ce sont des aides que nous proposions déjà avant la crise, mais, depuis celle-ci, nous avons vu arriver des jeunes en difficulté socioéconomique accrue suite à la perte de leurs jobs d’étudiants ou aux difficultés financières de leurs parents. » Chantal Rigal note que les demandes d’aide ont augmenté de 50 % et que « les étudiants qui se présentent maintenant chez nous n’ont pas le même profil qu’avant. Ils sont issus de ménages qui n’éprouvaient pas de difficultés financières auparavant ».

Autre piste : faire appel aux CPAS. Karine Lalieux (PS), la ministre fédérale de l’Intégration sociale, vient d’ailleurs d’annoncer un budget de 30 millions d’euros destinés à renforcer le soutien des CPAS aux jeunes et étudiants âgés de 18 à 25 ans (relire « CPAS : ‘Pour nous, la crise sociale, c’est maintenant’ », Alter Échos n° 490, janvier 2021, Martine Vandemeulebroucke). Un budget qui ne sera pas de trop si on regarde le nombre de revenus d’intégration sociale (RIS) octroyés en 2020 aux jeunes de moins de 25 ans par les CPAS. À Bruxelles, alors qu’il était relativement stable en octobre 2018 (12.556 RIS octroyés) et en octobre 2019 (12.729), ce chiffre est passé à 14.188 en octobre 2020. En Flandre, après une baisse entre octobre 2018 (11.201) et octobre 2019 (10.768), il est remonté à 11.891 en octobre 2020… Reste la Wallonie, où les statistiques augmentent, mais dans une proportion équivalente à ce qui existait avant la crise : 23.114 RIS en octobre 2018, 24.025 en octobre 2019 et 25.299 en octobre 2020. Pourtant, du côté de la Fédération des CPAS wallons, on note « que de plus en plus d’étudiants se font aider ». Comment expliquer l’absence d’augmentation plus nette de RIS octroyés ? « Une hypothèse pourrait être que les étudiants ayant besoin d’un job d’étudiant étaient déjà au CPAS, tente Marie Castaigne, conseillère à la Fédération. Et suite au Covid, ils se sont dirigés vers une demande d’aide accrue via d’autres mécanismes que le RIS ; mécanismes qui ne sont pas aussi bien monitorés et pour lesquels nous n’avons pas de chiffres. »

Du côté d’Aymane, on a une autre idée : pour lui, beaucoup de jeunes ne feraient pas appel aux CPAS, car ils ne seraient pas au courant que ceux-ci peuvent les aider. Et, quand ils le seraient, ils rechigneraient parfois à effectuer la démarche. « Une personne dans la précarité a aussi sa fierté, explique-t-il. Pour elle, aller au CPAS, c’est parfois limite honteux. » Même réflexion à propos des services sociaux pour étudiants. « Par honte, certains étudiants ont parfois du mal à pousser les portes de notre service », confirme Xavier Boevé, responsable du service social étudiant de l’ULB. Aymane souligne aussi comme un frein potentiel la complexité des démarches à effectuer pour obtenir de l’aide. Face à cette situation, il témoigne d’un nombre grandissant de jeunes optant pour le travail au noir. Un choix « très stressant et très insécurisant. Beaucoup se dirigent vers la livraison pour des petits restaurants. Tout ce qu’il te faut, c’est un scooter. Mais, en cas d’accident, tu n’as rien : pas d’assurance, pas de protection »… D’après le jeune homme, d’autres étudiants se tourneraient aussi vers la vente de stupéfiants. « Ils le faisaient déjà avant pour dépanner, mais maintenant ils utilisent ça pour payer leur kot », souffle-t-il. Une activité très chronophage, au point qu’Aymane craint que tous ces jeunes ne finissent par décrocher de leurs études.

Dans ce contexte, une piste revient souvent sur la table : et si on admettait les étudiants ayant perdu leur job au chômage temporaire, une option qui aurait l’avantage d’une certaine « automaticité » en comparaison avec les démarches à effectuer auprès des CPAS ou des services sociaux pour étudiants ? Cette piste a déjà été explorée au printemps au sein de la task force fédérale dédiée aux « groupes vulnérables ». Avant d’être abandonnée au profit d’un renforcement des CPAS. L’idée est-elle toujours dans l’air ? « Le geste, via le renforcement des CPAS, est là », lâche-t-on en guise de réponse du côté du cabinet de Pierre-Yves Dermagne (PS), le ministre fédéral du Travail. C’est donc « non ». Un détail interpelle, cependant. En mai 2020, trois députés socialistes ont déposé à la Chambre une proposition de loi visant à « étendre le droit d’accès au chômage temporaire aux travailleurs sous contrat d’occupation d’étudiant »… D’après la porte-parole du groupe PS à la chambre, cette proposition aurait reçu des avis négatifs du SPF Emploi et de l’ONSS. Elle serait néanmoins encore examinée à l’heure actuelle par le Conseil national du travail…

Marché de l’emploi : des jeunes précaires

Une fois les jeunes sortis des études, leur destin sur le marché de l’emploi n’est pas plus rose en cette période de Covid-19.

En Wallonie, le taux d’insertion dans l’emploi à trois mois des jeunes de moins de 25 ans inscrits pour la première fois au Forem est passé de 48,5 % en 2019 à 40,6 % en 2020. Plus globalement, les jeunes de moins de 25 ans représentent la catégorie de chômeurs qui a le plus augmenté en Wallonie avec un effectif supérieur de 5,3 % en 2020 par rapport à 2019 en moyenne alors que les autres catégories d’âge, à savoir les 25-29 ans (+2,4 %), les 30-39 ans (+3,7 %), les 40-49 ans (+1,6 %) et les plus de 50 ans (+1,8 %), ont été moins affectées.

À Bruxelles, le constat est le même : le chômage des Bruxellois de moins de 25 ans a augmenté de 7,5 % en 2020 en moyenne. En décembre 2020 – comparé à décembre 2019 –, il a même connu un pic de +14,4 % alors que les tranches d’âges 25-49 ans et 50 ans et plus ne connaissaient des augmentations « que » de 3,8 % et 1 %.

Comment expliquer cette situation ? Il y a bien sûr la raréfaction des offres d’emploi, de stages, l’absence de formation qui rendent la sortie à l’emploi moins évidente. Mais un autre phénomène joue : souvent porteurs de contrats précaires, les jeunes sont ceux qui « sautent » les premiers en cas de crise. À Bruxelles, ce sont les salariés de moins de 25 ans qui ont été le plus mis en chômage temporaire en 2020 lors des périodes de confinement « dur ». 39,2 % des jeunes salariés en avril 2020 contre 28 % des 25-34 ans et 35-49 ans et 24,3 % des plus de 50 ans. 16,6 % des moins de 25 ans en novembre 2020, contre 12,7 % de 25-34 ans, 13,4 % des 35-49 ans et 11,7 % des plus de 50 ans. Le 16 mars 2021, le secrétariat social SD Worx notait également dans un communiqué que, durant la crise du coronavirus, « les jeunes de moins de 25 ans ont été en moyenne 40 % du temps en plus en chômage temporaire que la moyenne des Belges ».

Pour contrer cette tendance, le Forem et Actiris soulignent la réouverture progressive de leurs antennes, les efforts effectués pour être mieux accessibles, notamment par téléphone. Ils tablent aussi sur des mécanismes déjà en place avant la crise, comme la garantie jeune à Bruxelles ou la garantie jeunesse en Wallonie. Voire mettent sur pied des mécanismes adaptés à la crise, comme le Forem, qui a récemment mis à la disposition des chômeurs 1.000 codes d’accès pour des bornes wi-fi afin de leur permettre de suivre des formations à distance.

Mais, pour certains, cette crise vient surtout souligner la précarité – préexistante – des jeunes sur le marché de l’emploi. Une précarité qui ne devrait pas s’améliorer : chez Actiris, Romain Adam, porte-parole, craint ainsi une « concurrence » future entre les jeunes demandeurs d’emploi et les travailleurs plus expérimentés qui auront perdu leur emploi suite à la crise. Une crainte partagée par Jeanne Maillart, responsable nationale Jeunes CSC. « Cela existait déjà, puisqu’on demande souvent de l’expérience pour un travail, explique-t-elle. Mais, avec la crise, les surqualifiés vont truster des postes jadis occupés par des personnes moins qualifiées ou ayant moins d’expérience. » Pour éviter que cette sombre prédiction ne se réalise, Jeanne Maillart n’y va pas par quatre chemins : « Il faut réintégrer d’urgence les jeunes à la sécurité sociale », lâche-t-elle. Une démarche qui pour la syndicaliste passera par une admission des étudiants jobistes au régime du chômage, un assouplissement de l’accès au chômage pour les personnes en contrat précaire (CDD, intérims) et une suppression de la réforme des stages d’insertion professionnelle – décidée sous le gouvernement Di Rupo – qui avait durci l’accès aux allocations d’insertion pour les jeunes.

Des réformes structurelles qui, en cette période de « gestion de crise » – pour reprendre les propos du cabinet de Pierre-Yves Dermagne –, sont loin d’être gagnées…

Quelqu’un a vu les Neets ?

En temps normal, les Neets (pour « Not in education, employment or training », soit « Pas aux études, à l’emploi ou en formation » ; lire à ce sujet « Neet, jeune désaffilié fort demandé », Alter Échos n° 429-430, septembre 2016, Julien Winkel) sont une catégorie de jeunes déjà très compliquée à « accrocher » pour les organismes d’insertion socioprofessionnelle. Alors, en période de corona, accompagner cette population très fragile relève de la gageure. « Avec le Covid, on numérise tout, mais la moitié du public que nous accompagnons est en situation de fracture numérique », témoigne Julien Romiti, conseiller jeune à la mission locale d’Ixelles, qui affirme que « les jeunes éloignés de l’emploi le sont encore plus aujourd’hui ».

En Wallonie, du côté des missions régionales pour l’emploi, le constat est le même. « Certains Neets sont découragés aujourd’hui. Les places sont de plus en plus rares et ils ont peur de passer en dernier vu leurs faibles qualifications », témoigne Thierry Dock, président de l’Intermire, une structure qui appuie et soutient les missions régionales. Un sentiment qui se serait accentué ces dernières semaines. Anne Cordier, coordinatrice de l’Intermire, craint quant à elle « qu’on ait déjà perdu les plus fragiles d’entre eux ». Une solution ? « Mettre en place des outils afin de créer plus d’emplois aidés », d’après Thierry Dock.

En savoir plus

« Les jeunes, aussi touchés financièrement par la crise du Covid »Échos du Crédit et de l’Endettement n°68, janvier 2021, Nathalie Cobbaut.

« Sale temps pour les étudiants jobistes », Alter Échos n°484, mai 2020, Julien Winkel

« Task forces’ story », Alter Échos n°485, juin 2020, Julien Winkel

« Allocations d’insertion : il faudra étudier vite », Alter Échos n°399, mars 2015, Julien Winkel

Julien Winkel

Julien Winkel

Journaliste (emploi et formation)

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