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Task forces’ story

Au plus fort de l’épidémie de Covid-19, des task forces à vocation sociale se sont mises en place à tous les niveaux de pouvoir. Réunissant politiques et acteurs de terrain, ces outils bricolés à la va-vite ont tenté de colmater les brèches sociales béantes générées par la crise. Aujourd’hui, alors que la situation sanitaire s’améliore, un constat s’impose : les task forces n’ont pas l’intention de raccrocher. Elles pourraient même devenir un outil de lobbying inespéré pour le secteur social… Récit.

© Tiffanie Vande Ghinste

« Je ne savais pas que du côté d’Arlon, des migrants en transit en étaient réduits à collecter de l’eau dans des flaques pour pouvoir boire. » Pour Christine Ramelot, les trois mois qui se sont écoulés depuis le début de la crise liée au Covid-19 ont été instructifs. En charge de la coordination du Plan wallon de lutte contre la pauvreté, cette conseillère au cabinet d’Elio Di Rupo (PS) – le ministre-président wallon – s’est aussi retrouvée parachutée au pilotage d’un nouvel outil régional né en pleine pandémie : la « task force d’urgence sociale ». Son objectif ? Gérer la crise sociale liée à l’irruption du Covid-19. Comment ? En mettant en présence les cabinets des différents ministres concernés et certains acteurs du social. « Notre objectif était de faire remonter ce qui se passait sur le terrain et de trouver des solutions aux situations que les gens vivaient », témoigne Christine Ramelot, qui admet avoir « beaucoup appris ».

« Je ne savais pas que du côté d’Arlon, des migrants en transit en étaient réduits à collecter de l’eau dans des flaques pour pouvoir boire. » Christine Ramelot, cabinet d’Elio Di Rupo (PS).

Elle n’est pas la seule. Au fil de la crise, des task forces à vocation sociale se sont peu à peu mises en place à presque tous les niveaux de pouvoir en Belgique : task force « urgence sociale coronavirus » à Bruxelles, « familles vulnérables » en Flandre, « publics vulnérables » au fédéral… Malgré des différences en termes de méthodes, elles ont toutes eu peu ou prou le même objectif que la task force wallonne : faire remonter de l’information et prendre des mesures. Pour cela, certaines d’entre elles ont aussi parfois décidé d’échanger des renseignements via des intervenants représentés au sein de plusieurs task forces, comme Christine Ramelot, qui était aussi présente au niveau fédéral. Une situation qui pousse Alain Vaessen, directeur général de la Fédération des CPAS de Wallonie, à affirmer « qu’on a peut-être créé une dynamique interfédérale ». Et qui laisse penser que ces outils bricolés dans l’urgence sont bien partis pour durer et offrir de nouvelles possibilités de lobbying à certains acteurs du secteur social…

Les incontournables

Jeudi 12 mars. Le gouvernement fédéral annonce une série de mesures destinées à contrer l’avancée du Covid-19. Les écoles, les bars, les restaurants sont fermés. Prudente, la Première ministre Sophie Wilmès (MR) précise malgré tout qu’il ne s’agit pas d’un lockdown. « On reste en phase 2 », affirme-t-elle. Une phase qui permet de « contenir la dispersion et la multiplication du virus ». Pourtant, cela commence à sentir le roussi. Le confinement approche. Quelques jours plus tard, Nicolas Rossignol, qui travaille pour le cabinet d’Alain Maron (Écolo) – en charge de l’Action sociale et de la Santé à la Cocof et à la Cocom -, reçoit d’ailleurs un coup de téléphone inquiet. À l’autre bout du fil, il reconnaît la voix de Céline Nieuwenhuys, la secrétaire générale de la FdSS (Fédération des services sociaux). « Elle disait que le confinement allait engendrer des situations sociales compliquées et qu’il fallait mettre sur pied quelque chose au niveau de Bruxelles pour en discuter », se souvient Nicolas Rossignol. Du côté wallon, cela ne chôme pas non plus. Le RWLP (Rassemblement wallon de lutte contre la pauvreté), de mèche avec… la FdSS, prend contact avec le cabinet d’Elio di Rupo pour la même raison.

Très vite, c’est l’idée d’une task force qui fait surface. Mais pourquoi créer quelque chose de nouveau alors que la Belgique regorge de lieux de concertation un peu assoupis qui ne demanderaient qu’à être ramenés à la vie ? « Fonctionner avec une task force permet d’être plus souple, on ne doit pas se tenir à une liste de participants limités par un arrêté », situe Nicolas Rossignol. Côté composition de ces nouveaux jouets, on va d’ailleurs droit au but et on prend « les incontournables », d’après Nicolas Rossignol. À Bruxelles, ceux-ci auront notamment pour nom la FdSS ou la Fédération des CPAS bruxellois, auxquels viendront s’ajouter le CAW (Centrum algemeen welzijnswerk) ainsi que des représentants des cabinets d’Alain Maron et d’Elke Van den Brandt (Groen). En Wallonie, il s’agit du RWLP, de la Fédération des CPAS wallons, de l’AVIQ et de la FdSS (qui se retirera partiellement en cours de route), en plus de représentants des différents cabinets ministériels. De « gros noms » donc, mais qui semblent souvent se répéter : les task forces à vocation sociale constituent un petit monde au sein duquel on retrouve les mêmes intervenants…

Et les autres alors ? « Il est vrai que les partenaires sociaux, par exemple, n’étaient pas présents », analyse Pierre Verbeeren, une figure bien connue du secteur social – il fut directeur général de Médecins du Monde – qui participa un temps aux task forces bruxelloise et wallonne en tant que consultant pour la FdSS. Une situation qui a parfois fait des envieux. Côté wallon, Christine Ramelot admet ainsi, un brin amusée, qu’« il y a plein de structures qui ont souhaité intégrer la task force. C’est un peu devenu un mythe ». Pourtant, la conseillère maintient le choix qui a été celui du gouvernement wallon : limiter le nombre d’intervenants à quelques gros opérateurs représentatifs du terrain afin que le travail reste jouable. « Si nous avions dû intégrer toutes les dimensions, comme au fédéral, je ne sais pas si nous nous en serions sortis. »

Travail au corps

Le fédéral… Alors que la task force bruxelloise se réunit une première fois le 18 mars et la wallonne le 19 mars, l’échelon supérieur est encore dans les choux côté social. Il s’emploie d’abord à gérer la crise sanitaire. Un peu mauvaise langue, Christine Mahy, la secrétaire générale du RWLP, note aussi la tendance initiale du fédéral « à ne se centrer que sur les ‘vertueux’, les travailleurs, comme si toutes les familles belges vivaient dans la même situation et qu’il n’y avait pas de précarisés ». Pourtant, malgré ce petit dédain affiché, le RWLP ne snobe pas l’échelon fédéral. Bien au contraire, il y porte un intérêt certain. Pas directement, mais via le Réseau belge de lutte contre la pauvreté (BAPN), dont il est membre, « mais qui est une toute petite asbl de quelques personnes qui se confond parfois avec le RWLP », ironise une source qui a préféré rester anonyme. Quoi qu’il en soit, d’après Pierre Verbeeren, le BAPN commence alors « à travailler le cabinet de Nathalie Muylle – la ministre fédérale de l’Emploi, NDLR – au corps afin de créer une task force sociale au niveau fédéral. Le CD&V, dont est membre Nathalie Muylle, a une tradition sociale ».

Ces outils bricolés dans l’urgence sont bien partis pour durer et offrir de nouvelles possibilités de lobbying à certains acteurs du secteur social…

Et ça marche : le 8 avril, Nathalie Muylle, flanquée de Denis Ducarme (MR), le ministre fédéral de l’Intégration sociale, annonce la création d’une task force « publics vulnérables ». But de l’opération, d’après un communiqué : « Identifier les personnes qui ne sont pas couvertes par les mesures socio-économiques et rendre leurs problèmes apparents. » Avant de prendre des mesures. Pour ce faire, une réunion d’un « groupe de consultation » est organisée dès le lendemain. Elle met en présence une flopée d’intervenants de terrain, dont certains sont déjà bien connus : le BAPN, les trois fédérations de CPAS, mais aussi Unia, Myria, l’Institut pour l’égalité des femmes et des hommes, etc. Par contre, à l’inverse de ce qui se passe en Wallonie ou à Bruxelles, pas de trace des politiques. Ceux-ci se réunissent dès le 17 avril dans un autre groupe, un groupe « politique » présidé par les cabinets Ducarme et Muylle et dans lesquels on retrouve aussi des représentants des ministres régionaux : le Bruxellois Alain Maron, le Flamand Wouter Beke (CD&V) et… le Wallon Elio di Rupo (représenté par Nathalie Ramelot), en lieu et place de Christie Moreale (PS), qui avec sa pléthore de portefeuilles hautement « Covid sensibles » (Emploi, Santé, Action sociale…) frôle déjà le burn-out.

Entre les deux groupes, c’est le SPP Intégration sociale qui est censé jouer la courroie de transmission. Pas évident : le groupe politique et le groupe de consultation comptent chacun dix partenaires, ce qui fait beaucoup. Il revient donc au SPP Intégration sociale de collecter les suggestions du groupe de consultation, de les faire passer par un troisième groupe composé d’experts censés vérifier leur faisabilité, de digérer le tout et de le renvoyer vers le groupe politique… Résultat des courses : les réunions n’ont lieu que toutes les deux semaines, alors que du côté wallon ou bruxellois, où politiques et terrain travaillent ensemble, le tempo est plus soutenu. « C’était vraiment trop lent pour une crise comme le Covid-19 », déplore Caroline Van der Hoeven, coordinatrice du BAPN. Christine Ramelot, elle, note « de manière certes moins objective », qu’« elle s’est beaucoup interrogée sur le format des réunions, qui ne permettait pas d’avoir un débat entre les politiques et les organisations, alors que c’était possible au niveau wallon. Je me suis aussi interrogée sur l’opportunité de faire des études qui prenaient deux ou trois semaines. C’était inutile : on savait ce qui se passait ».

« Fonctionner avec une Task force permet d’être plus souple, on ne doit pas se tenir à une liste de participants limités par un arrêté. » Nicolas Rossignol, cabinet d’Alain Maron.

Des affirmations qui font réagir Alexandre Lesiw, président ad intérim du SPP Intégration, qui préside le groupe de consultation. « Nous ne pouvions pas mettre tout le monde dans le même groupe, il y avait trop d’intervenants. Et je devais passer par le groupe d’experts : les constats effectués par le groupe de consultation étaient empiriques, je ne pouvais pas aller proposer quelque chose aux politiques comme ça, il fallait objectiver. Avec nos ressources limitées, deux semaines, ce n’était donc pas de trop. Mes équipes n’en peuvent d’ailleurs plus, elles sont à genoux… »

Une crise pas perdue pour tout le monde

Taper sur le fédéral est de bonne guerre. Car, après quelques semaines de travail, à l’heure où la crise sanitaire s’amenuise, c’est l’heure des bilans pour les task forces. Et chacune défend bien sûr le sien. Pour chaque niveau de pouvoir, la liste des mesures sociales prises par les gouvernements et au moins en partie inspirées par les travaux des task forces est longue. Elles partagent cependant toutes un point commun : on s’est limité à des mesures d’urgence pour répondre à la crise du Covid-19. Exit donc les mesures plus structurelles ou militantes dont certains s’étaient pris à rêver en les intégrant. Un point qui concerne plus lourdement le niveau fédéral, « qui devait trancher sur des décisions à l’impact budgétaire plus important que dans les Régions » selon Alain Vaessen, mais « dont le format du gouvernement, minoritaire et soutenu depuis l’extérieur par l’opposition, n’a pas aidé, estime Caroline Van der Hoeven. Nous sommes d’ailleurs frustrés qu’un certain nombre de nos propositions n’aient pas été retenues. Des choses ont été faites, mais ce n’est pas suffisant du tout ». Un exemple ? Le sort des étudiants jobistes ayant perdu leur boulot, un temps évoqué au sein de la task force fédérale. Avant que l’on n’en parle plus. « Nous ne pouvions pas créer une règle de chômage spécifique pour les étudiants, argumente Alexandre Lesiw. Cela sortait du mandat que le gouvernement avait reçu. Nous avons donc plutôt renforcé les CPAS. »

« Ce que nous avons obtenu durant cette période de Covid-19, ce n’est pas du luxe, c’est la base. »Christine Mahy, Rassemblement wallon de lutte contre la pauvreté

Un renforcement effectué à coups de dizaines de millions d’euros – le 12 juin, le super kern décidait encore d’octroyer 100 millions d’euros supplémentaires aux CPAS – et qui vient souligner un autre fait : parfois, des mesures longtemps attendues par certains secteurs ont vu le jour grâce à cette période de crise et au travail en task forces. Alain Vaessen contient ainsi difficilement sa joie quand il évoque la décision prise par le fédéral d’augmenter le taux de remboursement du revenu d’intégration sociale de 15 % pour tous les CPAS. « Cela faisait des années que nous le demandions. Bien sûr, la mesure est limitée à six mois, mais c’est historique et la porte est ouverte ! » À quoi ? Au maintien de ces mesures après crise. Car ce que les acteurs de terrain ont grappillé, ils comptent bien le garder. « Ce que nous avons obtenu durant cette période de Covid-19, ce n’est pas du luxe, c’est la base », lâche sans équivoque Christine Mahy. Une opinion qu’ils pourront probablement continuer à défendre au sein des task forces. Celles-ci semblent en effet parties pour durer. Au fédéral, le cabinet de Denis Ducarme note que « la task force prépare une évaluation de ses travaux et une réflexion est d’ores et déjà lancée pour assurer le suivi des mesures ». « On nous a demandé à la dernière réunion ce que nous imaginions pour le futur de la task force fédérale. J’y réfléchis encore », lâche, un peu retorde, Christine Ramelot. Pour la Wallonie, par contre, la conseillère a les idées bien claires : la task force ira au moins jusqu’au bout de la législature. C’est elle qui accompagnera le travail de mise en place du Plan wallon de lutte contre la pauvreté prévu dans la déclaration de politique régionale… Et à Bruxelles, Nicolas Rossignol note que « l’objectif n’est pas de supprimer l’outil dans trois, quatre, cinq ou six mois ».

Pourquoi une si belle unanimité ? Parce que tout semble s’être passé comme si, dans une sorte de meilleur des mondes, la crise avait sorti la « concertation » de ses vieilles habitudes sclérosées. Des échanges d’informations – certes souvent bricolés – via les personnes présentes dans les différentes task forces ont eu lieu entre les différents niveaux de pouvoir, ce qui pousse Alexandre Lesiw à se faire presque churchillien : « Cela faisait cinq ans qu’il n’y avait pas eu de conférence interministérielle sur les questions de lutte contre la pauvreté. Ici, la crise a d’une certaine façon rendu cela possible via la task force. »

« Mes équipes n’en peuvent plus, elles sont à genoux… » Alexandre Lesiw, SPP Intégration sociale

Plus important encore, au sein de chaque task force, terrain, politiques et administrations – également présentes – ont travaillé ensemble plus directement. Alain Vaessen note que « les cabinets ont abandonné leurs positions institutionnelles et les structures de terrain ont mis de côté leurs postures revendicatrices ». Ce qui n’a pas empêché « certains d’essayer d’avancer leurs billes », selon Pierre Verbeeren. Car ne nous leurrons pas : pour le secteur social, les task forces ont aussi constitué une occasion en or d’endosser « un rôle de lobbying que nous avons moins l’opportunité ou la capacité de mettre en pratique en temps normal », souligne Karine Lalieux, présidente de la Fédération des CPAS bruxellois. Alors que l’on parle plus que jamais d’adopter désormais des mesures structurelles pour faire face à la crise sociale qui s’annonce, l’irruption du Covid-19 n’a tout compte fait peut-être pas été une mauvaise affaire pour tout le monde…

En savoir plus

Lisez l’ensemble de notre dossier : « Travail social et Covid-19 : par-delà l’oubli ».

Julien Winkel

Julien Winkel

Journaliste (emploi et formation)

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