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Emploi/Formation
CC Flickr/Mario A. Pena

Sale temps pour les étudiants jobistes

Alter Échos n° 484 4 mai 2020 Julien Winkel

De nombreux étudiants ont perdu leur job suite à la crise du Covid-19. Et ce n’est pas le déconfinement progressif qui va améliorer la situation : bon nombre d’entre eux travaillent dans l’Horeca ou la culture, des secteurs toujours fermés. Résultat des courses : certains se tournent vers les CPAS ou les services sociaux de leurs établissements scolaires. Une situation qui vient souligner encore un peu plus la précarité grandissante d’une partie du milieu étudiant…

« Dans le cadre de l’effort citoyen de contribution au ralentissement de la propagation du Covid-19, le travail à domicile des membres du personnel est privilégié. Toutefois, l’ULB est ouverte et la continuité des services, dont le service étudiant, est assurée. […] Si vous rencontrez des difficultés financières suite notamment à une perte d’un revenu d’un job étudiant pourtant indispensable ou à l’incapacité de certaines familles de continuer à vous soutenir, nous vous enverrons la procédure de demande d’aide. »

Lorsque l’on compose le numéro du service social étudiant de l’Université libre de Bruxelles sur un téléphone, c’est ce message qui finit par sortir des haut-parleurs après quelques secondes. Son contenu est sans équivoque : le service est toujours en fonctionnement. Et, visiblement, il se soucie beaucoup des étudiants ayant perdu leur job. Il faut dire qu’il y a de quoi. D’après une enquête menée par la Fédération des étudiants francophones (FEF) auprès de 13.000 étudiants du supérieur, une grande majorité de ceux qui travaillaient parmi cet échantillon ont perdu leur emploi suite à la crise sanitaire provoquée par le Covid-19. Alors que, pour la moitié d’entre eux, ce job constituait une source de revenus indispensable. Et que les mesures fédérales d’aide aux travailleurs ne les concernent pas. Acculés, les étudiants se tournent dès lors vers les services sociaux de leurs établissements scolaires ou les CPAS pour ne pas sombrer dans la précarité…

Des jobs indispensables

81,48 % au sein des universités. 78,67 % en hautes écoles. Et 87,74 % dans les écoles supérieures des arts. D’après l’enquête de la FEF, voici les proportions d’étudiants ayant perdu leur job suite à l’irruption du Covid-19. Parmi ceux-ci, ce job constituait une source de revenus indispensable pour 44,93 % des étudiants universitaires, 55,96 % des étudiants en hautes écoles et 68,27 % des étudiants en écoles supérieures des arts. Indispensable ? « Ils en ont besoin pour toutes sortes de choses comme le fait de payer le loyer de leur kot, leur nourriture ou leurs études tout simplement. La moitié des étudiants ont un job, et, pour environ 50 % d’entre eux, il est indispensable », explique Chems Mabrouk, présidente de la FEF.

« Pour beaucoup d’étudiants, nous ne sommes plus dans une situation où leur job sert à payer des coups aux copains en festival. » Jeanne Maillart, responsable nationale des Jeunes CSC

Voilà des années que les acteurs de terrain le martèlent : la précarité étudiante gagne du terrain. En 2017, une étude de l’Institut pour un développement durable, à la tête duquel on trouve l’inusable économiste et membre d’Écolo Philippe Defeyt, notait que la proportion d’étudiants wallons bénéficiant du revenu d’intégration « étudiant » était passée de 1,4 % en 2002 à 3,9 % en 2015… « Pour beaucoup d’étudiants, nous ne sommes donc plus dans une situation où leur job sert à payer des coups aux copains en festival », situe Jeanne Maillart, responsable nationale des Jeunes CSC.

Avec la fermeture des secteurs de l’Horeca et de la culture, grands pourvoyeurs d’emplois étudiants, une bonne partie d’entre eux se sont retrouvés sans le sou. En compagnie de la FEF, le syndicat chrétien a donc revendiqué dès le début de la crise la création d’un fonds fédéral destiné à leur venir en aide. Plus récemment, les Jeunes FGTB ont réclamé l’extension du chômage temporaire « Covid-19 » aux étudiants jobistes. Sans réaction jusqu’ici de la part du fédéral. Enfin, pas tout à fait. Il y a bien eu une réaction. Mais pas celle escomptée par la FEF et les Jeunes CSC. Le 11 avril dernier, le Conseil des ministres a décidé de « neutraliser » les heures de travail prestées par un étudiant au second semestre de 2020 afin qu’elles n’entrent pas en compte dans le calcul du nombre maximum d’heures qu’il peut effectuer par an (475 heures). En gros, un étudiant pourra donc travailler autant qu’il le souhaite au cours de la deuxième moitié de l’année 2020. Le tout afin de lui permettre « de renforcer la main-d’œuvre des secteurs ‘critiques’, comme le secteur de la grande distribution ou le secteur alimentaire », d’après un communiqué du gouvernement. Une décision qui n’a pas vraiment enchanté la FEF et les Jeunes CSC (lire leur carte blanche ici). « À notre revendication collective, le gouvernement a apporté une réponse individuelle. Il lui dit en gros ‘C’est la merde pour toi ? Tu peux travailler plus si tu le souhaites’. Mais les jeunes n’ont pas le temps de travailler plus, ils n’ont pas l’opportunité de trouver un nouveau boulot dans le commerce. Ils sont en blocus et déjà très insécurisés par la manière dont va se passer la fin d’année », fulmine Jeanne Maillart. Avant de porter le coup de grâce : « Ce qui est clair par contre, c’est que la Fédération des entreprises de Belgique a les oreilles du gouvernement. Une plus grande flexibilisation du travail étudiant, c’est une des revendications historiques de la FEB. Après la crise, nous craignons d’ailleurs que le retrait du plafonnement d’heures ne soit maintenu, ce qui permettrait aux employeurs de recourir encore plus aux jobs d’étudiants, qui constituent une main-d’œuvre peu chère. »

Du côté du gouvernement justement, le cabinet de Nathalie Muylle (CD&V), la ministre fédérale de l’Emploi, souligne, concernant la proposition de la FGTB, qu’« il n’y a pas de proposition visant à admettre les étudiants au chômage sur la base du ‘travail étudiant’ traditionnel, […] ce qui serait très étrange, puisqu’il s’agit plutôt de travail temporaire et occasionnel par définition ». Il renvoie les étudiants à la possibilité d’effectuer une demande de revenu d’intégration auprès des CPAS. Plus généralement, il fait aussi remarquer qu’une task force a été créée début avril en compagnie du cabinet de Denis Ducarme (MR), ministre fédéral de l’Intégration sociale, afin d’aider les « personnes vulnérables » en période de Covid-19. Son but, d’après un communiqué de presse conjoint publié le 8 avril : « Identifier les personnes qui ne sont pas couvertes par les mesures socio-économiques et rendre leurs problèmes apparents. » Et « proposer des mesures socio-économiques supplémentaires. Dans ce contexte, et, d’après le cabinet de Denis Ducarme cette fois-ci, « les étudiants jobistes ont effectivement été identifiés comme étant un groupe présentant des difficultés particulières par la task force ‘groupes vulnérables’. […] Sur la base des informations et analyses de la task force, des mesures sont en cours d’élaboration, en ce compris concernant les étudiants jobistes. »

Enfin, pour la Fédération des entreprises de Belgique, si on note que la FEB a « toujours soutenu » la neutralisation des heures pour les jobs d’étudiants dans le cadre du Covid-19, on fait remarquer qu’il est encore trop tôt pour se prononcer sur une prolongation éventuelle de cette mesure après la crise. Quoique… « Notre économie risque d’être sous pression pour encore un moment, nous dit-on. Il faudra donc voir dans les semaines qui viennent si on prolonge tout cela après. »

L’Horeca sinon rien

Cyriel est étudiant à l’Insas, à Bruxelles, en dernière année d’interprétation dramatique. « Assez indépendant », il travaillait avant la crise en tant que serveur dans un restaurant. Pas pour se payer lui aussi quelques dîners aux chandelles, mais bien pour financer sa vie d’étudiant. « Ce travail, j’en ai autant besoin qu’un ouvrier a besoin du sien », lâche-t-il.

Autant dire qu’aujourd’hui sa situation est assez compliquée. Sans boulot, il ne s’imagine pas pour autant postuler pour un poste dans le secteur du commerce, encore en activité. « Les horaires à l’école sont tellement atypiques que les seuls secteurs où moi et mes ‘collègues’ pouvons jober, c’est l’Horeca et la culture », témoigne Cyriel. De guerre lasse, il a donc fini par se tourner vers un CPAS afin d’obtenir le revenu d’intégration sociale. Une procédure longue et compliquée. « Ce n’est pas normal que ce soit à nous d’endosser tout cela », peste le jeune homme. D’autant plus que Cyriel ne s’est pas limité à une démarche : il a aussi demandé de l’aide au service social étudiant de son école, qui lui a octroyé l’équivalent d’un mois de salaire.

« Ce travail, j’en ai autant besoin qu’un ouvrier a besoin du sien. » Cyriel, étudiant jobiste qui a perdu son travail à la suite de la crise sanitaire

Il s’agit d’une des conséquences de la crise : non concernés par les mesures de chômage temporaire, beaucoup d’étudiants se tourneraient vers les CPAS ou les services sociaux de leur établissement scolaire pour demander de l’aide. À la Fédération des CPAS wallons, Alain Vaessen, directeur général, note que de « nombreux signaux du terrain » indiquent que les étudiants seraient de plus en plus nombreux à demander de l’aide aux CPAS depuis le début du confinement. Un phénomène que l’on rencontrerait principalement dans les grandes zones urbaines et qui ne concernerait pas que les demandes de revenu d’intégration sociale. « Il peut aussi s’agir d’une demande de complément financier – comme des soutiens au versement du loyer, à l’achat de matériel pédagogique, etc. – dans l’attente de récupérer leur job », explique Alain Vaessen.

Du côté des écoles, le son de cloche est à peu près le même, quoique plus nuancé. À la Haute École de la Province de Namur, on souligne que l’établissement a prévu une aide spécifique « Covid-19 » pour les étudiants dont le job constitue la seule source de revenus. « Nous proposons 70 % du salaire, à l’image de ce que le chômage temporaire du fédéral prévoit », témoigne Anne-Véronique Dahin, assistante sociale. Au début de la crise, Anne-Véronique Dahin et ses collègues pensaient que « ce serait la ruée » : l’école a beaucoup communiqué sur les aides disponibles. Pourtant, aujourd’hui, seule une dizaine d’étudiants se seraient présentés suite à la perte de leur job. « Peut-être obtiennent-ils de l’aide autre part », suppute l’assistante sociale.

À l’Université de Liège, par contre, c’est un autre discours. Chantal Riga, qui coordonne le service social étudiant, note un grand nombre de demandes d’aide de la part d’étudiants « dans l’incapacité de jober et qui connaissent donc des pertes de revenus assez importantes ». Ici, pas de « garantie Covid-19 » de 70 %, mais bien une évaluation au cas par cas des besoins de l’étudiant en vue de « rééquilibrer les revenus du ménage ». Une démarche qui a un coût pour les services étudiants. Dans ce contexte, Valérie Glatigny (MR), la ministre de l’Enseignement supérieur de la Communauté française, a décidé de débloquer une enveloppe de 2,285 millions d’euros. Objectif : venir en aide aux services sociaux des établissements d’enseignement supérieur. Les moyens ont été répartis en fonction du nombre d’étudiants dans chaque école ou université. Un geste bienvenu, « mais qui ne sera pas suffisant », d’après Chems Mabrouk. La somme paraît en effet trop peu élevée.

« Nous continuerons à nous battre »

Face à cette situation, pour Chems Mabrouk, « il est difficile de dire que les étudiants ne sont pas fragilisés par la crise du Covid-19 ». Pourtant, de manière plus générale, la présidente de la FEF relève que cette crise vient mettre les projecteurs sur une situation plus structurelle : la précarité étudiante, « le coût des études, qu’il faut diminuer, comme le minerval, le logement, les transports ». Une situation qui contraint donc de nombreux étudiants à prendre un job. « Cette débrouillardise compense certains problèmes, mais, quand tout cela est à l’arrêt, les problèmes surgissent à nouveau », analyse Alain Vaessen. « Cela fait des années que nous constatons, de façon générale, une augmentation des demandes d’aide suite à cette situation », témoigne de son côté Anne-Véronique Dahin. Et chez les Jeunes CSC, le constat est peu ou prou le même.

Du coup, cela fourmille d’idées pour trouver une solution. Outre les mesures spécifiques pour la crise du Covid-19, la FEF suggère de faire cotiser davantage les jeunes dans le cadre de leur job d’étudiant, afin qu’ils puissent bénéficier du chômage. Les Jeunes FGTB, eux, suggèrent de mettre en place un « salaire étudiant », sorte de garantie de revenu limitée au temps des études. Et tous fourbissent leurs armes : « Nous continuerons à nous battre », affirme Chems Mabrouk. « Nous allons nous atteler à démontrer que les mesures du gouvernement fédéral ne tiennent pas la route », conclut Jeanne Maillart…

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A propos de l'auteur(e)

Julien Winkel

Dans ses rêves d’enfance, Julien se voyait astronaute. À tel point qu’il imaginait qu’une fusée l’attendrait à la sortie de l’école pour l’emporter dans les étoiles, loin de ce monde de brutes. Lorsqu’on l’interroge sur ses héros, Julien affiche une belle cohérence puisqu’il cite Ian Solo et Marty Mac Fly. Pourtant, quelques années plus tard, c’est avec un diplôme de journaliste et un master européen en étude du spectacle vivant qu’il se retrouve. En tandem avec Cédric Vallet, Julien forme ainsi le pôle excellence de la rédaction. Il entretient en parallèle une passion extrême pour la musique : « surtout la musique noire américaine des 50’/60’s/70’s : soul, blues, funk. Il y a tellement d’émotion, de beauté, de drames, de rêves de rédemption et de vie dans cette musique qu’elle permet de ne pas finir racorni par les aléas de la vie et de ne pas totalement désespérer de l’espèce humaine. » Une envolée lyrique digne de la plume qu’il manie au service d’une « information jugée plus importante que jamais bien que vraiment galvaudée en de trop nombreuses occasions ». julien [dot] winkel [at] alter [dot] be

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