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#Covid-19 / Humeur

Y a plus de saison ! Y en a jamais eu pour les sans-abri

23-03-2020
Pas de printemps pour les sans abri, les migrant.e.s, les sans-papier... Pas d’été, pas d’automne. Et peut être juste toujours l’hiver, en fait. © Nebojsa Mladjenovic, Flickr CC

Une humeur du printemps.

Ce samedi 21 mars, c’est le premier jour du printemps ! Le fond de l’air est toujours frais mais on les sent, les beaux jours arriver. Et on commence, même en ville, à entendre le chant des rougequeues à front blanc et des rossignols philomèle, oiseaux à observer au printemps, c’est le site ornithomedia.com qui le dit.

Le printemps c’est aussi la fin de l’hiver. Et pour les près de 5.000 sans-abri et autres oiseaux migrateurs qui peuplent et traversent nos villes, c’est la fin du plan hiver.

Concrètement, la fin d’un plan hiver, c’est la fermeture de centres d’hébergement d’urgence. Ce sont donc des centaines de personnes qui retrouvent la rue ou doivent trouver des logements précaires.

Cela fait des années que les associations, à la fin de l’hiver, dénoncent la fin de l’aide et exigent des moyens structurels. Dénonçant cette logique d’hiver compassion et d’été abandon.

Un message finalement entendu par Alain Maron, nouveau ministre bruxellois en charge de l’Aide aux personnes qui l’a annoncé partout en décembre dernier. « Nous avons eu le dernier plan ‘hiver’ à Bruxelles. C’est fini pour les opérateurs de devoir travailler dans le bordel, déclarait-il dans nos pages, ma priorité politique, c’est vraiment la réinsertion sociale », ce qui passera par de l’aide à l’hébergement structurel et à la remise en logement. Mais aussi par des mesures pour éviter que des gens précaires ne soient expulsés de leur logement.

Décembre, c’était il y a trois mois. On a comme l’impression que c’était il y a un siècle tant le monde a basculé depuis l’arrivée du Coronavirus. Et oui, nous risquons de confondre les jours, et même les saisons, si ça s’éternise.

« Restez chez vous », ne cesse-t-on d’entendre. L’essai Chez soi. Une odyssée de l’espace domestique, de la journaliste du Monde Diplomatique Mona Chollet est réapparu sur toutes les tables de nuit. Hymne aux pantouflard.e.s, il est aussi une critique cinglante des politiques de logement.

Face à cette pandémie et aux mesures de confinement, les associations de lutte contre le sans abrisme ont très vite réagi « Comment être chez soi quand on n’en a pas ? », a lancé L’Ilot, qui continue ses activités. Pareil à la porte d’Ulysse, déjà saturée et donc incapable de prendre en charge les personnes “exfiltrées” du parc Maximilien pour cause de trop grande proximité.

Si plusieurs centres de jour ont fermé, le Samusocial a de son côté a ouvert un centre spécial pour les personnes atteintes du Corona. MSF a mis en place une structure d’hébergement et de suivi médical extensible à 150 lits.

Mais la question du risque sanitaire se pose aussi en centres d’hébergement. Qui, on se le doute, ne disposent pas de chambres individuelles bien proprettes.

Infirmiers de rue a d’ailleurs réagi dans une carte blanche, qualifiant la politique de rassembler ces personnes dans des lieux uniques de « non-sens du point de vue de la santé publique (…). Car en mélangeant ainsi des personnes qui pour le moment vivent en petits groupes ou seules en rue, on leur fait courir en fait un risque infectieux beaucoup plus élevé ». D’autant que ces personnes cumulent déjà les problèmes de santé.

Comme le rappelait justement Chahr Hadji (chargé d’étude à Bruxelles Laïque) : « Le covid-19 démontre une nouvelle fois la faillite de notre système de prise en charge des ‘indésirables’. »

Des indésirables, des flâneurs non-désirés – et bientôt sanctionnés ? – qui mourront dans le silence de nos villes. Comme Madame N. Ngatare, écrivons son nom. « Victime anonyme de la pandémie. Victime anonyme mais victime annoncée. Par sa précarité », a écrit une avocate en droit des étrangers sur Facebook ce week-end. Madame Ngatare venait d’obtenir ses papiers après 13 ans de lutte et 19 procédures. Mais « vous imaginez, être au CPAS et noire, impossible de trouver un logement », disait-elle.

Alors, elle continuait de transporter sa maison dans son sac, de se traîner d’une connaissance à l’autre, une « candidate idéale pour une contamination par le coronavirus »…

On l’aura compris. Pas de printemps pour les sans-abri, les migrant.e.s, les sans-papiers… Pas d’été, pas d’automne. Et peut-être juste, toujours l’hiver, en fait.

Pas de trêve printanière non plus pour les travailleurs et travailleuses de première ligne qui travaillent d’arrache-pied, sans filet. Et sans masques en suffisance.

L’humanitaire ne suffira pas. À ouvrir des hôtels – bonne nouvelle, après Barcelone, et Paris, c’est au tour de Bruxelles de s’y mettre – pendant la crise, oui. À sortir les gens de la rue, et de cette logique de « crise dans/sur la crise », non.

Alors, dans notre confinement confortable et en dépit des interdictions de rassemblement, si nous fomentions un printemps qui soit différent des autres ? Si, plutôt que de compter quotidiennement les morts, nous regardions ce que font les autres villes européennes en la matière et faisions pression sur nos gouvernements ? À l’instar de la réquisition des hôtels. Une idée qui a traversé les frontières plus facilement et plus vite que nous (privilégié.e.s) ne pouvons le faire aujourd’hui. 2020, l’année d’un nouveau « printemps des peuples » ?

 

 

 

Manon Legrand

Manon Legrand

Coordinatrice Alter Échos, journaliste (social, logement, environnement)

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