Partager par e-mail Partager sur Twitter Partager sur Facebook Partager sur LinkedIn Partager sur Pinterest Impression
#COVID-19. SOCIAL

Les CPAS sur tous les fronts

Alter Échos n° 483 31 mars 2020 Pierre Jassogne

En Wallonie et à Bruxelles, les CPAS sont en première ligne pour gérer la crise sociale qu’entraîne le coronavirus. Le mot d’ordre est simple : maintenir les droits des bénéficiaires et protéger les travailleurs afin d’assurer les missions essentielles des CPAS. 

« C’est le branle-bas de combat, lance Laetitia Liénard, présidente du CPAS de Tournai. La situation est loin d’être simple. De nombreux services sont temporairement suspendus. Mais il faut continuer à assurer les services essentiels pour les personnes précaires, et, secteur par secteur, gérer les défis. » L’un de ces défis, c’est d’assurer les droits des bénéficiaires du revenu d’intégration sociale (RIS), notamment son paiement. C’est d’ailleurs à ce sujet que les call-centers des différents CPAS ont reçu le plus d’appels, certains bénéficiaires craignant de ne pas recevoir leur RIS en fin de mois. Certains CPAS, comme celui de Charleroi, ont même été confrontés à de fausses informations publiées sur Facebook allant dans ce sens.

Pourtant, dans la métropole wallonne, tout a été fait pour maintenir les services afin que les paiements soient faits en temps et en heure. « On a séparé les équipes pour qu’elles ne soient pas malades en même temps afin d’assurer ce service essentiel », explique Didier Neirynck, porte-parole du CPAS de Charleroi.

Que ce soit en Wallonie ou à Bruxelles, la plupart des CPAS ont fonctionné de la sorte. À Liège, par exemple, on a anticipé tous les paiements jusqu’en juin sur base de la situation de février, de manière à garantir à tous les bénéficiaires une continuité de l’aide, sans les divers contrôles d’usage. « On procédera à une régularisation, le cas échéant, après la crise. L’important est que tout le monde puisse traverser cette crise avec un minimum d’assurance financière pour pouvoir se nourrir. On ne va pas chipoter ni faire des analyses approfondies de dossier ou d’enquête à domicile, celle-ci étant d’ailleurs interdite pour le moment. L’essentiel est de traverser cette crise sereinement… », indique Jean-Paul Bonjean, président du CPAS de Liège.

Faire preuve de souplesse

Même mot d’ordre dans le chef de Karine Lalieux, présidente du CPAS de Bruxelles : « On essaie de travailler de manière cohérente pour que la population la plus fragilisée ait accès à nos services. » L’objectif est simple : remplir toutes les missions qui sont prévues par la loi organique. « On ne peut pas laisser nos bénéficiaires sur le côté : ils ont déjà difficile de vivre dans la dignité, il ne s’agit pas maintenant de les oublier et de les mettre dans des situations encore plus complexes que d’habitude. Le RIS comme des aides complémentaires sont donc prolongés d’office jusqu’au 30 mai. »
Malgré tout, certains CPAS ont vu cette crise sanitaire s’ajouter à d’autres crises internes. C’est le cas à Schaerbeek qui a été secoué au début de l’année par des retards dans le paiement du revenu d’intégration sociale. « Un épisode assez noir », résume la présidente du CPAS, Sophie Querton.

« On ne peut pas laisser nos bénéficiaires sur le côté : ils ont déjà des difficultés à vivre dans la dignité, il ne s’agit pas maintenant de les oublier et de les mettre dans des situations encore plus complexes que d’habitude. »

Avant la crise du covid-19, l’énergie des conseillers et de l’administration était donc focalisée sur le fait qu’il fallait résorber ce retard de traitement et de paiement. Mais entre janvier et mars, le temps est court. « Même si on avait mis en place un certain nombre de solutions, on n’aurait pas pu totalement résorber ce retard. Du coup, face au covid-19, on est devant un passif qui n’est pas tout à fait résolu. La crise de janvier n’est pas derrière nous, loin de là. »

Aussi le CPAS de Schaerbeek s’est concentré sur quelques missions essentielles : octroyer le RIS, assurer l’accès aux soins de santé et certaines aides comme les colis alimentaires. « Le traitement des demandes est allégé parce qu’on n’est pas contraint de faire une visite à domicile dans le cadre de l’enquête sociale. La procédure a été allégée, les contrôles postposés. Cela fluidifie les demandes et leur traitement. Mais il y a une inquiétude palpable dans le chef de nos bénéficiaires, tout comme une série de nouvelles demandes à traiter du fait de la crise. »

Protéger les travailleurs 

Pour assurer ce service, les CPAS ont dû protéger leurs travailleurs et adapter leur organisation. « La difficulté est que, dans un CPAS, vous avez 80 % des services qui sont des services continus. Dès lors, le télétravail est très difficile. On essaie de le privilégier pour les services administratifs ou la direction, en mettant à disposition des ordinateurs portables. Mais ce n’est pas possible pour tous les services… », résume Laetitia Liénard au CPAS de Tournai. Notamment dans les services sociaux. La plupart des CPAS travaillent avec des équipes réduites, et en alternance, « ce qui permet de maintenir des membres du personnel à domicile, et surtout permettra de tenir dans la durée », poursuit Laetitia Liénard. D’habitude, le service social du CPAS de Tournai fonctionne avec trente assistantes sociales. Désormais, l’équipe sur place est limitée à cinq personnes.

La plupart des CPAS fonctionnent aussi par téléphone avec la mise en place d’un call-center de manière à ce que les bénéficiaires puissent contacter les agents plutôt que de se rendre dans les permanences. « Si un bénéficiaire doit apporter une pièce justificative, un envoi par téléphone ou mail suffit. Il est évident qu’en cas d’urgences, les personnes peuvent toujours se présenter à l’antenne où on les reçoit », explique Didier Neirynck du CPAS de Charleroi. À Liège, toutes les antennes prévoient deux permanences par semaine, avec les précautions d’usage pour le personnel, en équipant les bureaux comme les travailleurs. À Bruxelles, le fonctionnement est identique. À côté d’une permanence téléphonique, les douze antennes du CPAS de Bruxelles-Ville sont ouvertes avec du personnel réduit. Certains CPAS sont aussi confrontés à l’absentéisme de certains de leurs agents. C’est le cas à Schaerbeek. « On reçoit énormément de certificats médicaux qui oscillent en 35 et 55 au sein du département de l’action sociale. Ce qui est énorme, mais évidemment, c’est une réalité à prendre en compte. Malgré ces difficultés, je constate une grande sérénité dans les équipes, malgré un nombre réduit d’agents. » Liège aussi est confrontée à une augmentation des certificats médicaux, « mais il y a vraiment une forme d’entraide, de soutien mutuel dans le chef du personnel pour se mettre à disposition », se félicite Jean-Paul Bonjean, président du CPAS de Liège.

Un nouveau public attendu

À côté de la crise sanitaire s’ajoute aussi la crise sociale. Avec de nombreux citoyens voyant leurs revenus en diminution, c’est un tout nouveau public qui risque de se tourner tôt ou tard vers les CPAS dans les prochaines semaines.

« On risque en effet d’avoir une vague de nouvelles personnes – comme des indépendants – qui s’adressent à nos services. C’est encore trop tôt pour en connaître l’ampleur », admet-on au CPAS de Charleroi. À Schaerbeek, malgré l’urgence, on pense déjà à l’avenir : « il va falloir prévoir une cellule spécifique qui va traiter ces demandes suite au Covid-19. Ce seront des personnes qui auront perdu leur emploi, qui auront besoin d’un revenu de remplacement, mais ce ne seront pas des personnes à l’image de notre public traditionnel, car proches de l’emploi. Ils auront besoin d’un accompagnement social leur permettant d’avoir des ressources financières, mais aussi un accompagnement d’insertion socioprofessionnelle qui leur permettra de rebondir le plus rapidement possible », explique Sophie Querton, présidente du CPAS de Schaerbeek.

« On risque en effet d’avoir une vague de nouvelles personnes – comme des indépendants – qui s’adressent à nos services. C’est encore trop tôt pour en connaître l’ampleur. »

Mais pour accompagner ces nouveaux bénéficiaires, il faudra que les CPAS aient les reins solides, et c’est loin d’être garanti. Aujourd’hui, les CPAS sont financés par le fédéral pour 70 % du paiement du RIS, et par les entités fédérées pour des aides complémentaires. Le reste est à charge des communes. « Il est clair que les CPAS ne vont plus tenir le coup très longtemps sans refinancement du fédéral, notamment dans la prise en charge du revenu d’intégration sociale. Dans un contexte où le nombre de demandes ne cesse de grandir, il est clair que la tension budgétaire va croissant et à un moment, exploser », s’inquiète Jean-Paul Bonjean.

« Il faudra effectivement que les différents niveaux de pouvoir nous soutiennent de manière forte parce que les aides complémentaires risquent d’exploser. Pour l’instant, ce qui nous importe, c’est la sécurité des travailleurs et la continuité du service public », ajoute Karine Lalieux, présidente du CPAS de Bruxelles. Ces revendications, les CPAS les portent depuis des années et elles resteront évidemment sur la table après la crise. D’ailleurs, la Fédération des CPAS wallons a mis en place un système de suivi de la crise, notamment en ce qui concerne l’arrivée de nouveaux bénéficiaires. De quoi présenter la « facture sociale » au niveau de pouvoir compétent le jour venu.

 

La situation est, par contre, plus tendue dans les maisons de repos gérées par les CPAS et pourrait avoir un effet des plus préjudiciables. Pour répondre au remplacement du personnel de soins en maladie, la plupart des CPAS font appel à du personnel d’autres services pour venir en appui du personnel de soins. La Fédération des CPAS bruxellois demande, par ailleurs, des mesures fortes et urgentes pour les 23.000 personnes vivant ou travaillant dans les maisons de repos. « Dès le 17 mars, le secteur avait plaidé pour que les maisons de repos des trois Régions bénéficient d’une priorité dans le matériel tant de protection que de dépistage, mais aussi de la mobilisation du personnel. Aujourd’hui, à Bruxelles, le personnel et les résidents de nos maisons éprouvent un triste et presque désespérant sentiment d’abandon », dénonce Karine Lalieux, présidente du CPAS de Bruxelles. Selon elle, les masques chirurgicaux sont insuffisants tandis qu’il manque également de gants, de tabliers, de lunettes, voire de visières. « Le personnel doit recevoir dans les meilleurs délais le matériel de protection indispensable pour préserver tout un chacun et accompagner le cas échéant des résidents Covid-19. »

En savoir plus

Une série d’entretiens relatifs à la crise sanitaire que nous vivons sont en accès libre sur notre site :

« Personne n’a parlé des bénéficiaires du revenu d’intégration sociale ! », entretien avec Philippe Defeyt, économiste et ancien président du CPAS de Namur. 26 mars 2020, par Pierre Jassogne.

Aide à la jeunesse : « L’épidémie nous a poussés à revoir l’ensemble de l’organisation du travail », entretien avec Denis Xhrouet est directeur du Clos du Chemin vert, un service résidentiel de l’Aide à la jeunesse. 26 mars 2020, par Cédric Vallet.

« Beaucoup sont prêts à accepter qu’on limite leurs libertés au nom d’une sécurité assez relative ». Entretien avec Pierre-Arnaud Perrouty, directeur de la LDH. Alter Échos, n° 482 26 mars 2020, par Manon Legrand.

Pssstt, visiteur, visiteuse du site d'Alter Échos !

Nous sommes heureux que vous soyez si nombreux à nous suivre sur le web. Nous avons fait le choix de mettre en accès gratuit une grande partie de nos contenus, notamment ceux en lien avec le Covid-19, pour le partage, pour l'intérêt qu'ils représentent pour la collectivité, et pour répondre à notre mission d'éducation permanente. Mais produire une information critique de qualité a un coût. Soutenez-nous ! Abonnez-vous ! Et parlez-en autour de vous.

Profitez de notre offre découverte 19€ pour 3 mois (accès web aux contenus/archives en ligne + édition papier)

A propos de l'auteur(e)

Pierre Jassogne

Pierre est devenu journaliste en 2010 après des études en lettres lors desquelles il se passionne pour les rapports entre littérature et presse. Enfant, il voulait déjà devenir journaliste et se revoit très bien ennuyer parents et voisins en faisant des interviews avec un enregistreur Fisher Price à cassette avec micro incorporé pour un journal parlé imaginaire. Bref, il avait ce métier dans le sang, mais à la naïveté de ses premiers pas, sa conception du journalisme a rapidement évolué : au début, il était dans le flux de l’info, de l’événement, du scoop à tout prix, mais a très vite décroché pour tenter d’autres voies à l’instar de sa collaboration avec Alter Échos commencée en 2012. Selon Pierre, le journalisme doit être dans les marges du réel, en refusant l’évidence, en allant au-delà de ses propres convictions aussi, en se frottant aux contrastes du monde, mais en y puisant chaque fois une certaine expérience des hommes, des choses, à travers des visages ou des sensations. Idem pour le social : au-delà des politiques menées, des subsides octroyés, des noms de ministres, il en va davantage du témoignage d’un engagement, d’une conviction portée par des citoyens, souvent anonymes, pour rendre ce monde un peu plus juste, un peu plus vrai. « Comme journaliste, on tente de rendre audibles ces preuves de résistances humaines face au discours inquiétant de la financiarisation à outrance, du populisme politique ou de la numérisation sans visage ». « Se reposer ou être libre », disait le philosophe grec Thucydide, quatre siècles avant notre ère. Face à la montée de l’insignifiance, il en va de même pour le journalisme, même si la tâche est grande, difficile, mais néanmoins stimulante et passionnante.

A la Une