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Justice

« Pour remplir sa mission, une police qui se veut démocratique a besoin de la coopération du public »

Criminologue à l’Université de Liège, Vincent Seron dresse pour Alter Échos la liste des défis de la police de proximité. Si cette dernière est souvent mise en avant par les autorités, ses services souffrent pourtant d’une crise de légitimité au sein de la police.

Alter Échos : Vous vous intéressez à la police de proximité depuis plusieurs années. Avez-vous l’impression qu’elle est suffisamment reconnue ?

Vincent Seron : Le discours tant politique que policier prône depuis de nombreuses années ce concept de police de proximité. Cette proximité serait ainsi la pierre angulaire, la clé de voûte de la nouvelle façon de travailler de la police. Cela étant, au-delà du discours, la police de proximité n’est pas réellement ancrée dans la mentalité policière. Quant à ses services, ils ne sont pas toujours considérés sur un même pied d’égalité que d’autres fonctionnalités policières. D’où l’importance d’une politique volontariste par rapport à ce que doit être la police de proximité, la manière dont on l’évalue, la façon dont la considère, en estimant que la police de proximité n’est pas une police de second rang. Malheureusement, ce n’est pas encore le cas à l’heure actuelle. Les discours sont aussi souvent variés en fonction des zones de police pour définir cette proximité : pour certains, c’est une présence policière accrue sur le terrain, pour d’autres, c’est un élément de stratégie policière qui va permettre de réduire la criminalité, et pour d’autres encore, cela va permettre de résoudre la crise de légitimité policière en redonnant davantage de confiance au sein des services de police. Je pense qu’à force de donner une multitude d’objectifs différents à la police de proximité, on en perd un peu le cœur même de cette philosophie policière, et il est important de montrer clairement ce que l’on attend d’un tel service.

AÉ : C’est une question de culture policière ?

VS : Tout à fait. La culture policière traditionnelle est celle qui combat le crime et la délinquance. Dans ce cadre, le vrai travail policier sera un travail d’intervention… On a parfois l’impression que certains policiers considèrent au final les services de proximité et à travers eux le travail de quartier, comme n’étant pas un vrai travail policier. Et ce d’autant plus qu’ils sont confrontés à des situations sociales de plus en plus complexes avec des dossiers qui nécessitent un travail sur le long terme… D’où ce sentiment au sein des services de police que les agents de quartier sont souvent perçus comme des assistants sociaux par une partie de leurs collègues.

« On a parfois l’impression que certains policiers considèrent au final les services de proximité et à travers eux le travail de quartier, comme n’étant pas un vrai travail policier. »

AÉ : Il y a cette question de culture policière, il y a aussi un manque de moyens consacrés aux services de proximité.

VS : Et, à nouveau, tant qu’on n’investit pas suffisamment de moyens dans ce cadre de police de proximité et de travail de quartier, je pense qu’un travail correct ne pourra pas être réalisé. Si le discours paraît très porteur vis-à-vis de la police de proximité, dans les faits, c’est généralement le premier élément de la fonctionnalité policière qui a tendance à sauter ou à être considéré comme moins pertinent quand on est face à des situations qui nécessitent davantage de personnel policier. On misera sur l’intervention dans une logique plus rapide, de gestion de l’urgence par rapport à une approche qui demande plus de temps et qui visiblement donne des résultats moins flagrants.

AÉ : Dans ce contexte financier, une norme est évoquée. La norme d’un agent de quartier pour 4.000 habitants. Est-elle suffisante par rapport aux diverses missions de la police de proximité ?

VS : C’est une norme qui a été très rapidement contestée au sein des services, et qui aujourd’hui reste problématique, mais surtout apparaît obsolète. On se retrouve dans des situations où, au regard de la demande de la population par rapport aux services de police, il y a trop peu d’agents dans les quartiers.

AÉ : Si les agents ont moins le temps d’être sur le terrain, la charge administrative, elle, ne fait qu’augmenter…

VS : Oui, il y a une charge administrative qui est de plus en plus prépondérante dans le travail policier. C’est vrai pour la police de proximité, mais aussi pour d’autres services. Aujourd’hui, la rédaction de procédure, la connaissance de différentes réglementations deviennent de plus en plus chronophages. Évidemment, plus vous avez cette charge administrative à gérer, moins vous avez de temps pour aller sur le terrain et rencontrer les citoyens. Il y a des évolutions qui s’opèrent petit à petit dans certaines zones avec le recours à l’informatique, l’utilisation de certains outils qui permettent d’encoder plus rapidement certaines données, mais force est de constater que ce n’est pas non plus l’élément qui va fondamentalement arranger la situation.

« C’est important que la police prenne en compte le pouls de la société et soit présente au sein de cette société dans toutes ses composantes, en ce compris dans les quartiers plus difficiles. »

AÉ : Comment expliquez-vous cette évolution ?

VS : Aujourd’hui, les dossiers à traiter sont plus complexes parce qu’il y a une évolution du rapport que la population a avec la police. Désormais les citoyens font davantage appel à la police que par le passé : à la fois d’un point de vue quantitatif – il y a plus de demandes vis-à-vis de l’institution policière –, et, d’un point de vue qualitatif, on est devant des situations plus sociales, situations qui se réglaient différemment par le passé, mais, aujourd’hui, la police devient un peu le dernier interlocuteur susceptible de résoudre une situation qui semble inextricable pour les citoyens et qui nécessite davantage de temps dans son traitement. Ces deux éléments combinés font qu’il y a moins d’occasions pour le policier d’être présent sur le terrain.

AÉ : Selon vous, miser sur la police de quartier pourrait-il rétablir la confiance avec un public réticent à la police ou dans des quartiers où la présence policière est problématique ?

VS : Oui, tout à fait. Aujourd’hui, dans un contexte d’une crise de légitimité, il y a à mon sens une perte de confiance de la population vis-à-vis des services de police, et inversement. Et certainement à travers une orientation préventive, d’un contact plus marqué, plus positif avec la population, la police gagnera à être davantage reconnue au travers de ses actions. Pour remplir sa mission, une police qui se veut démocratique a besoin de la coopération du public. Et, sans elle, son travail s’en trouvera affecté parce que la police ne recevra pas d’informations de la part des citoyens, et ces derniers ne voudront pas collaborer avec les autorités. C’est important que la police prenne en compte le pouls de la société et soit présente au sein de cette société dans toutes ses composantes, en ce compris dans les quartiers plus difficiles. Il faut qu’elle tente de recréer un peu de lien social. Je pense qu’il y a une mission de répression qui est intrinsèque à la police et qui doit perdurer, mais, au-delà de cette mission répressive, il y a une mission de prévention, de concertation, de collaboration avec la population qui doit être menée de concert. Pouvoir s’ouvrir en tant que fonctionnaire de police dans ses différentes composantes est important, et ce n’est malheureusement pas toujours le cas aujourd’hui.

Pierre Jassogne

Pierre Jassogne

Journaliste (social, justice)

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