En Belgique, et plus singulièrement en Wallonie, les métiers en pénurie ou considérés comme critiques sont sur toutes les lèvres dès que l’on parle de chômage et d’emploi. Dans le sud du pays, on comptait ainsi 145 métiers/fonctions critiques et en pénurie en 2025, d’après la liste publiée chaque année par le Forem. Une liste dont l’objectif est de permettre d’identifier «les tensions sur le marché de l’emploi, en informer les conseillers du Forem, les partenaires de formation (CISP, Mire), voire les secteurs concernés», explique Thierry Ney, porte-parole du Forem. Carreleur, boucher, aide-soignante, kinésithérapeute, voilà des jobs qui en 2025 pouvaient donc vous faire décrocher la timbale en Wallonie si d’aventure vous décidiez de vous y former. Mais est-ce vrai? Car certains sociologues du travail tirent la sonnette d’alarme: pour eux, cette notion de métiers en pénurie servirait surtout à justifier les politiques d’activation des chômeurs, laissant entendre qu’il suffirait de se former aux bons jobs pour trouver un emploi.
Des marges inexistantes
Marc Zune est professeur de sociologie à l’UCLouvain. Ses travaux portent notamment sur la sociologie du travail. Et il en convient: des métiers ou des fonctions peuvent effectivement connaître des difficultés de recrutement. «Il y a toujours un état d’instabilité sur le marché de l’emploi. Sans quoi tout serait figé et il n’y aurait personne qui quitterait un emploi pour un autre», affirme-t-il. Dans ce contexte, les métiers en tension ou en pénurie sont ceux pour lesquels un poste vacant le reste trop longtemps ou pour lesquels il existe un choix trop étroit parmi les candidat(e)s disponibles.
«Les marges salariales pour attirer des candidats sont presque inexistantes, il y a des commissions paritaires, des barèmes. Et les structures sont en insécurité financière.»
Stéphanie Gribomont, FDSS
Dans le secteur de l’action sociale, les postes d’assistant social sont ainsi chroniquement compliqués à pourvoir. Stéphanie Gribomont, coordinatrice stratégique pour la Région wallonne à la FDSS (Fédération des services sociaux), décrit une situation tendue où les conditions de travail, l’impression ressentie par les travailleurs d’être les vecteurs de politiques sociales de plus en plus strictes ou encore la charge administrative transforment le recrutement en parcours du combattant. «Les marges salariales pour attirer des candidats sont presque inexistantes, il y a des commissions paritaires, des barèmes. Et les structures sont en insécurité financière», détaille-t-elle.
Du côté du secteur du bâtiment, autre grande zone de tension au niveau de l’emploi avec le secteur «Santé et action sociale», Nicolas Frydrak, responsable RH et communication pour l’entreprise Wanty, évoque une panoplie de stratégies pour attirer des candidats dans un environnement dont l’image reste celle d’un secteur aux conditions de travail pénibles. «Aujourd’hui, l’impact du salaire sur l’attractivité d’un poste représente 20%. Pour le reste, il faut jouer sur d’autres choses: la valorisation du travailleur, l’évolution continue qui permet de gravir les échelons de façon objectivable», détaille-t-il.
Afin de mieux coller encore à cette situation et de proposer plus de solutions aux employeurs, le Forem a d’ailleurs décidé de revoir sa manière de travailler les chiffres pour 2026. En février, l’office wallon de l’emploi a publié les résultats d’une enquête menée auprès de 72.000 employeurs1. Objectif: connaître leurs besoins en ressources humaines. Il en est ressorti qu’un tiers des entreprises wallonnes envisageaient de recruter plus de 88.000 personnes en 2026. «La liste des métiers en pénurie se base sur les offres d’emploi de l’année précédente, explique Thierry Ney. Ici, nous prenons la température sur les besoins à venir, il s’agit d’anticiper.» Dès cet été, la liste des métiers critiques et en pénurie qui sera publiée se basera sur cette «prise de température», plutôt que sur les offres d’emploi de l’année précédente.
Un canular politique?
Mais tout cela a-t-il un sens? Dans les pages du quotidien L’Écho, François Orianne, sociologue du travail à l’ULiège, affirmait en septembre 2023 que «le concept d’emplois en pénurie est une invention politique». Avant de parler de «canular politique» et d’affirmer que «l’intérêt politique de cette invention, c’est de parler d’emplois en pénurie plutôt que de pénurie d’emplois».
«Il s’agit d’un discours qui fait aujourd’hui partie de l’appareillage politique et qui a deux composantes. Pour la population, il sert à justifier les réformes du chômage, comme la limitation des allocations à deux ans. Et pour les demandeurs d’emploi, c’est un discours de culpabilisation.»
Marc Zune, UCLouvain
Aujourd’hui, Marc Zune confirme cette analyse. Apparue dans les années 60, en période de quasi-plein emploi, la notion de métiers en pénurie fait son retour dans les années 2000, alors que l’État social actif voit le jour. Il faut alors que les chômeurs soient «responsabilisés», qu’ils deviennent acteurs de leur dossier. Et quoi de plus pratique, pour légitimer ce discours, que de déclarer que, malgré des taux de chômages élevés, certaines annonces peinent à trouver des candidats? «Il s’agit d’un discours qui fait aujourd’hui partie de l’appareillage politique et qui a deux composantes. Pour la population, il sert à justifier les réformes du chômage, comme la limitation des allocations à deux ans. Et pour les demandeurs d’emploi, c’est un discours de culpabilisation.» Un discours affirmant en quelque sorte qu’il est possible de trouver un emploi relativement facilement parce que des métiers sont en pénurie. Or, durant les cinq premiers mois de l’année 2025, 60.595 annonces concernant les métiers/fonctions critiques et en pénurie étaient publiées par le Forem. Alors que la Wallonie comptait, fin juin 2025, exactement 248.316 demandeurs d’emploi… «On met deux choses – le chômage et les métiers en pénurie – sur un pied d’égalité alors que ce n’est absolument pas comparable», analyse Marc Zune. Le sociologue vient d’ailleurs de travailler sur ce sujet pour le compte du Forem. Et il en ressort que se former à un métier en pénurie ou critique est loin de constituer une garantie de trouver un emploi par la suite…
- 10.106 entreprises ont répondu, soit un taux de participation de 14%.