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« Une des grandeurs de l’existence, c’est de savoir oublier le temps »

On a l’impression d’en manquer et on court en permanence après lui. Pourtant, c’est peut-être la seule chose qu’on possède vraiment et qui conditionne notre existence. Dans son dernier essai, le philosophe Pascal Chabot est parti de la fameuse phrase «je n’ai pas le temps» pour analyser les différents rapports que nous entretenons avec le temps.

La paresse, Félix Vallotton (1896)
© Hannah Assouline

Alter Échos : Comment vous est venue l’idée d’écrire sur le temps ?

Pascal Chabot : Cela fait dix ans que j’ai enchaîné une série de tentatives pour écrire sur le temps, qui est l’une des questions cardinales de la philosophie. Mais je ne parvenais pas à trouver le bon ton, à écrire le livre de façon non mélancolique. Et tout d’un coup, il me semble que j’étais prêt à écrire sur cette question d’une façon plus raccord avec ce que je perçois du temps, c’était le bon moment…

AÉ : Le bon moment provoqué par la pandémie et les confinements successifs ? En quoi ces événements ont-ils modifié notre rapport au temps ?

PC : Il y a d’abord eu l’expérience très étrange d’un temps globalement arrêté et l’apprentissage forcé d’un temps nouveau qui est celui de la patience, que notre civilisation d’accélération connaissait très peu. Et puis il y a eu un autre type de temporalité, celui de la recherche biomédicale avec l’établissement progressif d’un vaccin. Dans la sphère plus personnelle, pendant le premier confinement, certaines personnes ont pu aussi se sentir exister de manière plus paisible, plus calme, dans un temps davantage connecté à celui de la nature.

AÉ : Notre cadre spatio-temporel a été bouleversé pendant le confinement. Ne perçoit-on pas le temps différemment lorsqu’on reste cloîtré chez soi ?

PC : Dans l’existence, plus le temps existe, moins l’espace existe et inversement. Il y a une sorte de vase communicant qui ne permet jamais un total équilibre entre les deux dimensions. Nous avons fait l’expérience assez hallucinante d’un espace qui s’est restreint au point où nos distances étaient contrôlées. Puisqu’on ne pouvait pas outrepasser une série de limites, chacun s’est forgé une expérience de la frontière et de l’interdit spatial très forte. Et à mesure que l’espace se restreignait, on a habité davantage le temps. Nous sommes d’ailleurs selon moi dans une civilisation où il est omniprésent, parce qu’il est sans cesse rappelé par les écrans.

Cela ne veut pas dire que l’accélération soit toujours négative. Il y a toute une série de choses qui doivent accélérer comme la lutte contre le réchauffement climatique et d’autres qui feraient mieux de ralentir.

AÉ : Vous faites référence à l’Hypertemps, l’un des rapports au temps que vous décrivez dans votre essai.

PC : Oui, ce néologisme entend montrer que notre rapport au temps a été modifié sous le coup de la technologie. Par exemple, le GPS nous indique combien de minutes il reste pour arriver à destination, l’ordinateur nous signale combien de minutes il reste avant la fin d’un téléchargement. Et on constate que ce temps de la machine s’impose à toujours davantage de domaines de la vie humaine. Il s’agit d’un mode temporel dans lequel le temps est omniprésent, accéléré et vécu sous le mode de l’urgence. Cela ne veut pas dire que l’accélération soit toujours négative. Il y a toute une série de choses qui doivent accélérer comme la lutte contre le réchauffement climatique et d’autres qui feraient mieux de ralentir. Mais il est vrai que si on reste uniquement dans l’immédiateté, on se coupe de ce qui fait l’intérêt de l’expérience du temps, qui est de vivre les autres temporalités, que j’appelle par ailleurs Destin, Progrès, Délai et Occasion.

AÉ : Aujourd’hui on vit de plus en plus longtemps, on travaille de moins en moins. Pourquoi avons-nous l’impression de ne jamais avoir le temps ?

PC : Nous vivons dans une civilisation où on ne connaît plus des espérances de vie aussi dramatiquement faibles qu’elles pouvaient l’être au XVe siècle. On en a donc en quantité bien davantage, mais j’essaie d’expliquer ce paradoxe avec la dialectique de la quantité et de la qualité. Ce n’est pas parce qu’on en a toujours plus, qu’on parvient à investir ce temps de ce qui nous semble le plus important. Et le plus important, c’est parfois simplement un rapport plus paisible au temps, un rapport non frénétique où on n’essaie pas constamment de le maîtriser.

AÉ : À l’heure de l’omniprésence des théories de développement personnel, que pensez-vous de l’injonction à « prendre du temps pour soi » ? Serait-ce cela du temps de qualité ?

PC : De façon générale, je pense que ce temps de qualité est toujours une conséquence de l’intérêt qu’on lui porte. Finalement, on vit dans le temps, il est partout, mais on n’y réfléchit pas toujours, on en est parfois les simples utilisateurs, sans nourrir une conscience ou une réflexion. Et le seul fait de se poser la question du temps et de bien comprendre qu’il s’agit non pas d’un problème qui aurait une solution, mais d’une question absolument sans réponse, d’une question presque métaphysique, c’est déjà entrer dans un autre rapport au temps beaucoup plus intéressant. « Prendre du temps pour soi », qu’est-ce que cela veut dire finalement ? S’extraire du réseau très dense des obligations, des mails auxquels il faut répondre, des vies familiales… D’autrui finalement. C’est tout à fait intéressant, si ce n’est pas fait dans une perspective uniquement individualiste, si ce n’est pas juste une manière d’aménager encore plus sa petite bulle douillette. Je pense que toutes mes méditations sur le temps débouchent quand même sur une question plus sociale, sur le temps de la société, sur le progrès et le rapport à l’écologie. Le développement personnel est un magnifique outil, mais un outil très limité s’il ne se connecte pas au temps de la société.

Je pense que toutes mes méditations sur le temps débouchent quand même sur une question plus sociale, sur le temps de la société, sur le progrès et le rapport à l’écologie.

AÉ : En quoi consiste cette nouvelle sagesse du temps qu’est la chronosophie ?

PC : C’est une sagesse du temps qui serait adaptée à l’expérience tout à fait particulière que nous vivons et qui est de cohabiter avec différents schèmes temporels, c’est-à-dire des modes de rapport au temps. Pour certaines civilisations, le temps du Destin était un temps connecté à la nature, et finalement dicté par lui. Ce temps du destin fut le seul, jusqu’à ce qu’au XVIe siècle se rajoute le temps du Progrès qui est celui d’une croyance en un avenir meilleur grâce à la technique. Ultérieurement s’est greffé l’Hypertemps et, maintenant, on connaît ce temps du Délai imposé par la catastrophe écologique à venir. Même si c’est vertigineux, nous devons prendre acte que dans la même journée, nous passons d’un temps à l’autre sans nous arrêter et de façon insensible avec parfois des conflits entre ces temporalités diverses. La chronosophie consisterait à trouver un équilibre dans le glissement incessant entre ces différentes temporalités. Ce n’est donc pas une philosophie d’exclusion qui consisterait à dire par exemple que le temps réel, le temps vrai serait celui de la nature et que tout le reste serait moins intéressant car inauthentique. Non, je pense que tous ces temps ont leur vérité et nous devons chercher à mener notre barque en les respectant.

AÉ : Pour accéder à cette nouvelle sagesse du temps, vous écrivez qu’il faudrait développer un nouveau rapport au temps, celui de l’Occasion où il s’agit de sortir de la philosophie et de rentrer dans l’action.

PC : L’occasion, c’est l’art de se dire qu’il est temps de mettre les réflexions de côté et que maintenant il faut y aller ! Le temps de la politique relève de l’art du « kaïros » en grec, qui signifie le sens du moment opportun. Lorsque Joe Biden a imposé une nouvelle taxe sur les multinationales il y a quelques mois, il a saisi l’opportunité donnée par le confinement qui avait révélé l’immense enrichissement de toute une série de plateformes numériques. Il y a aussi dans les vies un art de l’occasion, de saisir sa chance et, d’une certaine façon, il faut quand même la saisir avec urgence parce que les choses vont très vite… et là je redeviens mélancolique !

AÉ : Les personnes exclues du monde du travail salarié bénéficient d’une certaine manière de plus de temps mais elles peuvent se sentir isolées. Avoir du temps, est-ce forcément épanouissant ?

PC : Quand je parle de cette pathologie de ne jamais avoir le temps, c’est sans oublier le fait qu’il y a dans nos sociétés des poches où il y a des infinités de temps à ne plus savoir quoi en faire, et des lieux où on trouve le temps horriblement long, comme les hôpitaux, les prisons, les maisons de retraite, etc. Bien sûr, dans ce type d’isolement, avoir du temps est vécu de façon difficile. Ce qui m’amène à penser qu’une des grandeurs de l’existence, c’est justement de savoir oublier le temps. J’ai fait un livre sur le temps, mais je pense que le plus intéressant dans la vie, ce sont les moments où on l’oublie le temps, quand on discute entre amis, qu’on cuisine, qu’on regarde un film… Ces moments précieux constituent des petites éternités et se situent à des années-lumière du côté saturnien du temps qui passe. Et cet oubli du temps est rendu possible par autrui. C’est donc plutôt vers la manière dont notre société tolère des isolements radicaux de toute une série de personnes qu’il faut se pencher pour réinstaurer davantage de commun.

Une des grandeurs de l’existence, c’est justement de savoir oublier le temps.

AÉ : D’où la nécessité de l’art et de la culture qui sont des sublimations du temps pour le faire oublier ?

PC : Évidemment. Toutes les grandes activités humaines nous permettent d’oublier que nous sommes astreints à vivre dans une petite portion du temps. Et finalement, on cherche par tous les moyens à s’en extraire, à faire en sorte que ce temps disponible soit une occasion de se réaliser. Et cela ne se fait pas seul. À nouveau, c’est ici que je vois les grandes limites du développement personnel : ce n’est pas du temps pour soi dont nous avons besoin, c’est du temps pour nous.

Avoir le temps, essai de chronosophie, Pascal Chabot, éditions PUF, 2021.

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Émilie Pommereau

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