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Environnement

Pascal Chabot : « On assiste à un épuisement de notre environnement, et même d’une action collective »

27 mars 2015 Pierre Jassogne

Nos sociétés reçoivent plus de modifications qu’elles n’en décident, en soupçonnant que seules l’économie, la finance et la technologie impriment leurs marques sur son devenir. Avec le sentiment pour nous, citoyens, que ces changements sont plus subis que choisis, comme si le destin de nos vies échappait désormais à l’humain, et ce, d’une façon inédite et mondialisée. Qu’elle soit énergétique, démocratique ou démographique, la transition apparaît pourtant comme une tentative de réappropriation de nos existences. Simplement parce qu’elle implique un investissement personnel, celui du changement. Après Global Burn-out, le philosophe belge Pascal Chabot continue, avec L’âge des transitions, d’interroger notre époque, en nous disant qu’au progrès utile avec sa croissance spéculative, il faudrait substituer un peu plus de progrès subtil et d’économie durable. Un plaidoyer pour l’énergie humaine, en somme.

A.E : Ce livre, vous le portez depuis longtemps. Il s’inscrit dans le prolongement du précédent, Global Burn-out. Vous poursuivez votre interrogation sur le désarroi de notre société, en allant au-delà du catastrophisme ambiant, en faisant de votre livre un plaidoyer pour une croissance collective, et non spéculative. 

P.C : Je me suis rendu compte qu’il y a face aux défis énergétiques, démocratiques ou démographiques énormément de choses à inventer et à réinventer. On assiste à un épuisement de notre environnement, et même d’une action collective. Face à cela, il y a de nouvelles forces de propositions, étant entendu que les impératifs de l’époque, comme la croissance pour la croissance, ne sont plus des forces de propositions. Dans notre société, il faut toujours changer, toujours s’adapter, mais le problème, c’est que cette demande nous est imposée du dehors. On est contraint de s’adapter à ce train du progrès, ou d’en sortir…

A.E :  Cette puissance du changement, vous la qualifiez de « technocapitaliste »…

P.C : C’est une puissance par rapport à laquelle nous sommes profondément ambigus parce que nous en jouissons, via son utilisation quotidienne avec nos iPhone ou nos meubles Ikea, faisant de l’Occident, une sorte de forteresse de bien-être dont les autres ne jouissent pas du tout. D’un autre côté, et on le sait de mieux en mieux, ce bien-être se paie extrêmement cher, en poussant à une individualisation toujours plus forte des personnes, les mettant en compétition, en concurrence… Entre les deux, il faut essayer d’habiter la bordure. C’est pourquoi la transition m’apparaît comme un changement plus désiré par l’individu. Un changement porté collectivement qui permet d’inventer d’autres modes possibles, d’initier des futurs. Prenez la transition énergétique qui amène à inventer de nouvelles technologies comme l’éolien ou le solaire, en étant moins prédateurs, tant écologiquement que géopolitiquement.

 A.E : Justement, autour de la notion de transition, vous y voyez un moyen pour notre société d’ouvrir les yeux.

P.C : Selon moi, il faut une prise de conscience, et la transition le permet. C’est pourquoi il faut que l’on ouvre, ce que j’appelle « les boîtes noires », en atténuant par exemple le pouvoir exorbitant de l’économie sur les décisions des fabricants. Ainsi, on peut apprécier les nouvelles technologies, mais doivent-elles justifier l’obsolescence programmée ou les cadences de travail hallucinantes des ouvriers qui montent ces appareils ? C’est pourquoi il nous faut être informés de ces situations parce qu’elles impliqueront, au-delà des intérêts particuliers, un investissement humain et social. Cela ne veut pas du tout dire qu’il faut refuser le progrès, mais il faut initier un progrès subtil plutôt qu’utile. Aujourd’hui, l’utilitarisme cherche à exploiter un maximum de matière, d’information et de travail pour toujours croître. Cette monoculture dans laquelle nous baignons fait en sorte que dans l’économie, le management ou l’administration, il faut maximiser, capitaliser, organiser, transformer, autant d’axiomes sévères qui empêchent à nos mentalités d’évoluer collectivement.

A.E :  C’est pourquoi vous en appelez à l’intelligence de la société civile ?

P.C : Oui, car le génie de la société civile permet de se fédérer autour d’actions locales, autour de réflexions pragmatiques. La société civile se sert du terme de transition pour montrer que des actions collectives peuvent avoir un horizon pour le changement. Ainsi, à mes yeux, la force politique de la transition, c’est la société civile. Et plus particulièrement les ONG où s’expriment des positions lucides et pragmatiques dans lesquelles des citoyens peuvent se montrer constructifs, sans être des consommateurs passifs. C’est pourquoi il faut donner le maximum de voix possible à ces forces de propositions alternatives, à hauteur d’hommes. Dans le domaine de l’énergie, elles sont nombreuses. Dans le domaine social et politique aussi… En la matière, c’est l’écologie qui a le plus nourri de réflexions sur la transition.

A.E : Généralement, on ne s’attend pas à voir un philosophe s’intéresser comme vous le faites au changement climatique, à l’épuisement des énergies fossiles ou au développement durable…

P.C : C’est vrai. Le problème de la philosophie, c’est qu’elle s’est trop souvent nourrie d’elle-même. Ce qui a donné des traités extrêmement intéressants, mais cela l’a éloigné aussi du monde. Pour des sujets comme ceux-là, profondément récents, l’histoire de la philosophie n’est pas toujours de grand support, il me semble que le roman, par exemple, est une source d’inspiration. D’autant plus que ce mode d’expression donne à voir des paysages ou des comportements.

 Lire aussi : 

Alter Échos, n° 337, 15 mai 2012 : Villes en transition et cittaslow, des pistes à suivre ?

Fil Infos, 27 juin 2014 : Les « Rues en Transition » lancent leur campagne de crowdfunding

Fil Infos, 6 mars 2015 : Olivier de Schutter : « Le réalisme aujourd’hui, c’est de changer radicalement le cours de la société. »

En savoir plus

L’âge des transitions, par Pascal Chabot. PUF, 16 euros.

A propos de l'auteur(e)

Pierre Jassogne

Pierre est devenu journaliste en 2010 après des études en lettres lors desquelles il se passionne pour les rapports entre littérature et presse. Enfant, il voulait déjà devenir journaliste et se revoit très bien ennuyer parents et voisins en faisant des interviews avec un enregistreur Fisher Price à cassette avec micro incorporé pour un journal parlé imaginaire. Bref, il avait ce métier dans le sang, mais à la naïveté de ses premiers pas dans ce métier, sa conception du journalisme a rapidement évolué : au début, il était dans le flux de l’info, de l’événement, du scoop à tout prix, mais a très vite décroché pour tenter d’autres voies à l’instar de sa collaboration avec Alter Échos commencée en 2012. Selon Pierre, le journalisme doit être dans les marges du réel, en refusant l’évidence, en allant au-delà de ses propres convictions aussi, en se frottant aux contrastes du monde, mais en y puisant chaque fois une certaine expérience des hommes, des choses, à travers des visages ou des sensations. Idem pour le social : au-delà des politiques menées, des subsides octroyés, des noms de ministres, il en va davantage du témoignage d’un engagement, d’une conviction portée par des citoyens, souvent anonymes, pour rendre ce monde un peu plus juste, un peu plus vrai. « Comme journaliste, on tente de rendre audibles ces preuves de résistances humaines face au discours inquiétant de la financiarisation à outrance, du populisme politique ou de la numérisation sans visage ». « Se reposer ou être libre », disait le philosophe grec Thucydide, quatre siècles avant notre ère. Face à la montée de l’insignifiance, il en va de même pour le journalisme, même si la tâche est grande, difficile, mais néanmoins stimulante et passionnante.

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